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vieillis; lorsque le prince Rodolphe, des Mysthes de Paris^ a vu son grand duché de Gcrolstein envahi par l'opérette et sa fille Fleur-de-Marie chanter : 7 a2me les militaires; lorsque Rodin est mort d'une indigestion de radis noirs ; lors que les millions d'Edmond Dantôs sont devenus la misère comparés aux milliards que coûtent aujourd'hui les canonnades internationales; lorsque les ruses de Rastignac ont pâli devant les ambitions de nos hommes d'État; lorsque Vautrin a rendu les armes à M. Lecoq et Atar-Gull à Tropmann, il faut bien chercher ailleurs le songe, l'impossible, la consolation, l'oubli, la chimère, la chère chimère, toujours prête à étendre son aile dorée sur la hideur des réalistes.
C'est ce qu'a fait M. Jules Verne, Parisien jusqu'aux ongles par l'esprit cosmopolite, par l'imagination ; gai causeur, inventeur inépuisable, boulevardier et solitaire, le premier à l'ouverture du Salon comme à la course en yacht en pleine mer avec les pécheurs des côtes, esprit original, visage sympathique, et l'œil, comme la main, franchement ouvert.
Les aventures de Philéas Fogg, parcourant la terre en quatre-vingts jours, ont diverti les Parisiens durant des mois entiers et, dans son fauteuil, on a fait paisiblement le Tom^ du Monde. Puis ces décors, ces machines, ces steamboats, ces serpents, cet éléphant, ces locomotives, ces Indiens Pawnies parcourant l'Europe. On les applaudit à Bruxelles, on les a vus à Londres, on les réclame à Vienne, on les attend à New-York. Il n'y a plus de succès parisiens, le théâtre devient européen. Le vieux monde est fini avec les vieilles mœurs. Go ahead! Place à Philéas Fogg et à son siècle ! Don Quichotte est une ganache, et
ce n'est pas à des moulins à vent que s'en prennent nos héros de romans, c'est à des bateaux à vapeur.
M. Jules Yerne a eu le bon esprit de comprendre son temps. Ce Parisien, comme je l'appelais tout à l'heure, est né à Nantes le 8 février 1828 ; il a donc quarante-sept ans aujourd'hui. C'est le plus aimable des hommes : trèssimple et d'un abord charmant; la barbe entière, déjà neigeuse; les cheveux gris, le teint légèrement pâle, la rrjnel'e vive, une voix agréable, beaucoup d'esprit, une conversation pleine de traits, le corps mince et bien pris, d'aspect jeune encore et d'une souplesse vigoureuse. Jules Verne a un frère, M. Paul Verne, grimpeur des Alpes par goût, et qui racontait naguère une périlleuse ascension au mont Blanc. Le goût de l'aventure est dans la famille.
Jules Verne débuta, il y a vingt-cinq ans environ, en littérature, par des nouvelles et des comédies. Je lisais, il n'y a pas longtemps, une pièce de lui, écrite en collaboration avec Pitre-Chevalier et insérée dans le Musée des Familles. Déjà l'instinct traveller de Jules Verne s'y révèle. Cela s'appelle Pierre qui roule n amasse pas mousse^ et c'est l'histoire d'un bon bourgeois parti pour la Californie sur la foi de la réputation de ce coin de terre. Dans le même volume, Jules Verne a signé une nouvelle mexicaine, Martin Paz. Il portait déjà, on peut le dire, en lui, à l'état latent, le roman scientifique.
Presque en même temps, il collaborait avec Alexandre Dumas, et donnait avec lui, au Gymnase, les Pailles rompues. Puis il apportait au Vaudeville une comédie en trois actes : Onze jours de siège. A cette époque encore il fré-
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quentait la Bourse ; il s'était fait coulissier. ïl mêlait agréablement la littérature à la fmance.
Cependant, son tempérament littéraire particulier se développait. On trouvera, à la fm du volume de Verne, qui prend pour titre : le Docteur Ox^ une nouvelle fort curieuse : fhi drame dans les airs. C'est l'aventure d'un aéronaute qui, prenant un passager, s'aperçoit, lorsque le ballon est parti, que ce passager est fou. Méry avait conté une histoire de ce genre. Le fou dont parle M. Verne jette au vent tout ce qui sert de lest à l'aérostat.
« Le ballon, entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous fûmes emportés, écrit le romancier, à des hauteurs inappréciables ! L'aérostat vibrait dans l'atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes. Notre globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l'immensité, semblait prêt à s'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se perdaient dans les ténèbres profondes !
(( Je vis l'individu se dresser devant moi !
« Voici l'heure ! me dit-il. Il faut mourir ! Nous sommes rejetés parles hommes! Ils nous méprisent! Écrasonsles!
"— Grâce! fis-je.
'1 — Coupons ces cordes ! Que cette nacelle soit abandonnée dans l'espace ! La force attractive changera de direction, et nous aborderons au soleil !
a Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou ; nous nous prîmes corps à corps, et une lutte effroyable se passa ! Mais je fus terrassé, et tandis qu'il me mainte-
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nait sous son genou , le fou coupait les cordes de îa nacelle.
. « — Une!... fit-il.
« — Mon Dieu!...
(( — Deux! trois!... »
« Je fis un effort surhumain; je me redressai et repoussai violemment l'insensé !
« — Quatre ! » dit-il.
(( La nacelle tomba ; mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages, et je me hissai dans les mailles du filet.
(' Le fou avait disparu dans l'espace !
« Le ballon fut enlevé à une hauteur incommensurable. Un horrible craquement se fit entendre... Le gaz, trop dilaté, avait crevé l'enveloppe !... Je fermai le? yeux...
« Quelques instants après, une chaleur humide me ranima. J'étais au milieu de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris par le vent, il faisait cent lieues à l'heure dans sa course horizontale^ et les éclairs se croisaient autour de lui. Cependant ma chute n'était pas très-rapide. Quand je rouvris les yeux, j'aperçus la campagne. J'étais à deux milles de la mer, et l'ouragan m'y poussait avec force, quand une secousse brusque me flt lâcher prise. Mes mains s'ouvrirent, une corde glissa rapidement entre mes doigts, et je me trouvai à terre. »
Ces pages n'ont-elles pas un double intérêt? Ne rappellent-elles pas la catastrophe terrible du Zénith , où
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M. Gaston Tissandier faillit mourir et oii ses courageux compagnons trouvèrent la mort? Et ne montrent-elles pas un Jules Verne avant la lettre, si je puis dire, tout à fait entraînant déjà ?
Ce fut en 1863 que Jules Verne publia, chez Hetzel, son premier roman scientifique, Cinq semaines en ballon, et le succès en fut immense. Les Aventures du capitaine Hatteras ^ Les enfants du capitaine Grant, ont, tour à tour, promené les lecteurs au pôle Nord et en Australie, dans la mer de Glace et dans l'Océan Pacifique. Entre temps, M. Verne conduit son monde au fond des mers ou dans la lune, au centre de la terre ou dans le pays des fourrures, et, fidèle à ses récits, le public le suit partout.
La réputation de M. Jules Verne est aujourd'hui universelle. Ses romans scientifiques sont plus que célèbres : en Angleterre, où M. Ballantyne a exploité une littérature analogue, le nom de Jules Verne est aussi populaire que chez nous.
Il manquait à M. Jules Verne la renommée du théâtre : il y a goûté, et il a rencontré deux fois le succès, au théâtre de Cluny et au théâtre de la Purte-Saint-Martin.
C'est vraiment un talent original et sympathique. Sa vogue est due aux sentiments les plus durables : le goût du merveilleux, le plaisir de l'étonnement et la soif de l'instruction. Rien de plus intéressant, à coup sûr, que ces deux ouvrages : Le Tour du monde en quatre-vingts jours Qi Le Pays des fourrures. Ce sont bien là vraiment des voyages extraordinaires.
« J'arrive des pays les plus extravagants ! » s'écrie don César de Bazan. Le Pays des fourrures est une de ces con-
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trées ; Férat et Beaurepaire ont, par leurs dessins, montré aux yeux les plaines de glace et les scènes que M. Yerne a décrites : chasses aux morses, luttes contre les grands ours blancs, féeries du soleilde minuit, longues souffrances des nuits sans fm. Attachant comme tous les romans de l'auteur, ce livre se laisse feuilleter, en outre, comme un album oii le lecteur — le spectateur, allais-je dire, car ce récit est vraiment un drame — rencontre à chaque' page quelque chose de nouveau et d'imprévu. Il en est de même de ce Tour du monde en quaù^e-vingts jours, caprice enlevé à la vapeur, course folle à travers le monde, aventures oîi la fantaisie s'allie à la vérité de façon que l'enseignement se dissimule avec art sous le plaisir. C'est ainsi que M. Yerne nous prouve qu'on gagne un jour en accomplissant le tour du monde par l'Est et qu'on le perd en prenant par l'Ouest. On ne saurait analyser de tels livres oii le talent du conteur vous tient sous le charme par mille détails inattendus, surprenants, originaux.
M. Verne est d'ailleurs un peu cousin des romanciers anglais et américains, du capitaine Mayne-Reid, un des bons élèves de Fénimore Gooper. Mayne-Reid est un Gooper plus accessible à tous, aux jeunes gens en particulier, scrupuleusement moral, d'une imagination riche et curieuse, mettant en scène quelque simple récit autour duquel il groupe des incidents romanesques et cepen- <lant possibles, promenant son lecteur au milieu des forêts vierges, parmi les tribus sauvages, et exaltant le courage individuel aux prises avec les difficultés et les nécessités de la vie. La Sœur perdue, le dernier récit de Mayne-Reid, est, en son genre, un chef-d'œuvre de narration et de drame. Il faut voir par quelles aventures
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passent les frères dont on a ravi la sœur, une sœur sauvée enfin par le dévouement d'une jeune Indienne. Les combats avec les sauvages, les courses à travers les bois pleins de lianes et de bêtes fauves, ce qui fait rêver à des mondes vierges et étonnants, tout cela est rendu par le conteur américain avec une verve entraînante et sous les plus vives couleurs.
Eh! bien, toutes les qualités du conteur américain, nous les trouvons chez le conteur français. Cependant, M. Jules Verne a eu un rare mérite, dans le roman, puis, avec l'aide de M. d'Ennery, au théâtre, c'esiù'mvenfei\
Il n'est vraiment pas facile de trouver au théâtre, ni ailleurs, cette chose exquise et rare, la nouveauté. Le nouveau était déjà bien vieux du temps de Salomon. Il n'y a peut-être plus, en ce monde, qu'un parti à prendre, c'est de renouveler, d'aviser et, pour créer tout exprès un barbarisme, d'originalise?' le banal. C'est, je le répète, ce que M. Jules Verne, homme d'esprit et de science, incar nation curieuse, chercheur très-particulier et très-moderne, a fait, encore un coup, dans ses romans; c'est ce •qu'il vient de faire dans la grande féerie de la Porte-Saint- Martin, le Toicr du monde en quatre-vingts jours. Féerie ? Kon. Panorama, le mot est plus juste. Une intrigue amusante, des tableaux variés, une certaine vérité suffisamment romanesque, l'impossible rendu acceptable et encadré dans les plus beaux décors du monde, voilà la pièce. €n connaît le roman : Philéas Fogg, un original, membre d'un club important de Londres, esprit méthodique et résolu, a parié de faire le tour du monde en quatre-vingts jours, comme cet officier de hussards hongrois dont nous parlions au début de cette esquisse, M. de Zubowicz, avait
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parié de venir à cheval, de Vienne à Paris, en deux semaines. Philéas Fogg tient son pari : il est à Suez, aux Indes, en Amérique, partout, et, pour arriver à Theure dite à Liverpool, il fait chauffer la chaudière du navire qu'il a acheté, avec la mâture et les bastingages du bâtiment. Mais encore, malgré tous ses efforts, se présenterait-il en retard au club, si la différence des latitudes, et le calcul, d'ailleurs très-exact , que je signalais tout à l'heure, ne lui faisait, en quatre-vingts jours, gagner précisément une journée. Les types amusants d'un détective^ persuadé que Philéas Fogg n'est autre qu'un voleur qui a détroussé la banque d'Angleterre, et du valet de Philéas, le Parisien Passe-Partout, jettent leur fantaisie au milieu de ces pages imprévues et entraînantes.
Les auteurs de la pièce se sont contentés de tailler leurs tableaux dans le roman, en y ajoutant un rival de l'Anglais Philéas Fogg, l'Américain Gorsican, bientôt devenu l'ami du parieur. Ces deux compagnons siamois du détective et de Passe-Partout, accompagnés et un peu alourdis par deux jeunes Indiennes qu'ils ont arrachées au bûcher, vont et viennent à travers l'espace, bravant les serpents de la grotte aux reptiles, échappant aux Indiens Pawnies qui attaquent le train chargé de voyageurs^ engloutis avec YHenrietta et sauvés avec les débris du steamer. Spectacle amusant, oîi le fantastique, c'est l'électricité et la vapeur, où les talismans de l'ancienne féerie, les pieds de mouton et les œufs d'or fulminants sont remplacés par les coups de revolver; fantaisie bien moderne, bien contemporaine, et qui met en scène la seule poésie qui reste maintenant en ce monde uniforme ; les voyages.
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Les deux héroïnes passent à travers ces tableaux comme si les auteurs avaient transporté les Deux Oiyhelines dans rinde ou chez les sauvages. Ce n'est point, d'ailleurs, le moindre étonnement de cette pièce à surprises que de voir ces deux jeunes filles traverser élégamment les savanes, tout en conservant leurs toilettes de chez Worth. Les décors du Tour du Monde sont célèbres : les machinistes anglais, nos maîtres, n'ont jamais mieux fait que ce steamer qui disparaît tout entier sous les flots, laisisant apercevoir la mer immense, des épaves sur les vagues, et au fond, dans la nuit, les lumières du fort et des phares de Liverpool trouant le brouillard.
Ce n'était pas, au surplus, la première fois que M. Jules Terne abordait le théâtre. Il avait déjà réussi à amuser le public au théâtre de Gluny, avec le Neveu d'Amérique, une pièce amusante, rapide, gaie, sans prétention, presque naïve, et qui nous a paru charmante. Ce n'est rien, ce neveu d'Amérique, et cela s'écoute avec un infini plaisir, tant cela est franc, bravement enlevé, écrit de verve. Un vieux garçon, qui a placé son bien en viager, rencontre, dans un bal, un neveu qu'il ne connaît pas, qui lui tombe de New-York comme on tomberait de la lune, qu'il envoie d'abord au diable, qu'il adore ensuite, qu'il dote, qu'il marie, qu'il bénit; — mais après combien de tribulations et d'aventures ! C'est un mari furieux, qui veut transpercer ce malheureux Frontignac ; c'est un usurier farouche qui ne veut point déchirer l'acte par lequel le vieux garçon a placé sa fortune en viager. Tout ça marche, va, vient, court, se heurte, se menace, se gifle, s'enlève, s'épouse. C'est leste, précipité et franc comme l'auteur lui-même. Une jolie scène, très-prévue, mais fort
agréablement traitée, c'est la consultation du médecin au mom^ent où l'oncle Frontignac se fait assurer au bénéfice de son ne^eu. Le docteur ausculte, le patient tousse, et il se trouve que c'est un des spectateurs à qui la Faculté ordonne de se faire soigner. Tout cela taisait rire sans façon, à la bonne franquette, et ce fut un succès mené tambour battant...
M. Jules Verne est d'ailleurs doué du tempérament dramatique. Il apporte au théâtre une curiosité toute personnelle, une observation ingénieuse, des qualités de gaieté naturelle, un style alerte et agréable, et cette invention endiablée qui a assuré sa popularité comme romancier. Cet amusant Neveu d^Amérique doit avoir des parents et les aura pour notre plaisir.
Mais chaque moment a sa comédie, comme il a son roman. Aujourd'hui, ce qui plaît, c'est la comédie de Meilhac etHalévy, c'est la comédie vive, preste et pressée, hâtive, fébrile, nerveuse, lestement troussée et retroussée, qui rend le mieux la tournure, les tics et les élégances, élégances charmantes ou viveuses de ce temps-ci. La comédie, telle que l'avait tentée Jules Verne, était plus fantaisiste ; celle de Meilhac est plus rea/^s/e. Et quand je dis réaliste, je force la note. Le réalisme de Meilhac et Halévy est loin de rappeler ce qu'on a longtemps entendu par réalisme en littérature et en art, les romans de Champ fleury, par exemple, ou les tableaux de Courbet. C'est un réalisme élégant, à la Musset ou à la Stendhal. Henri Beyle, il est vrai, aimait les vérités les plus âpres, et Musset les goûtait plus amères. Malgré tout, on rencontrerait facilement l'influence de ces deux hommes dans les œuvres de Meilhac et Halévy, et, pour les comparer à des