JULES VERNE
peintres, ils me rappellent, je suppose, Debucourt, beaucoup plus que Chardin ou les petits Flamands.
Les croquis des deux auteurs à la mode resteront, n'en doutons point, pour bien caractériser un certain coin du monde oii nous avons vécu. Le^ Sonnettes^ \eItoi Candaule^ Toto chez Tata^ ont une qualité essentielle, primordiale, qui est la vie. La jument de Roland a beau avoir toutes les vertus du palefroi superbe, elle n'en a aucune en réalité, puisqu'elle est morte. Les œuvres de Halévy et de Meilhac vivent, et, je le répète, c'est là leur charme et leur force. Elles vivent sans doute de cette vie toute de névrose qui est la vie moderne ; elles ont plus de nerfsque de muscles ; elles gardent toutes, quoi qu'elles en aient, ce maudit petit ver de la corruption parisienne qui se glisse dans les plus beaux fruits ; mais encore un coup^ elles ont le mouvement et la vie, et le diable au corps, et la beauté du démon, qui laissent bien loin derrière elles, surtout au théâtre, tous les attraits angéliques.
M. Yerne, dans ses romans comme dans son théâtre — si je puis parler de son théâtre à propos de ses essais — est, au contraire de Meilhac et Halévy, scrupuleusement moral. Aussi bien ses livres sont-ils dans toutes les mains. Il n'y a pas, à cette heure, dans la littérature romanesque, de popularité plus grande et de meilleur aloi que la sienne.
^ Les livres sont entraînants et l'homme est charmant. J'aurais pu borner ce portrait à cette seule ligne. On me dit que, pendant tout l'été, Jules Verne navigue autour delà France, allant du Havre à Marseille, faisant quelquefois 150 ou 200 lieues sans toucher terre. Il a sous ses
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ordres deux matelots, et ne relâche que lorsque la mer devient trop mauvaise et qu'elle n'est plus tenable pour son petit bateau. Ce bateau, qu'on voit filer souvent entre le Grotoy et Gailleux, dans la baie de la Somme, porte, non pas César et sa fortune, mais l'auteur de Vile inystérieuse et ses rêves! Ceci vaut bien cela.
Ainsi, Jules Verne vit et navigue en homme heureux. Il est, à l'heure où nous sommes, quelque chose comme l'Alexandre Dumas de Timprobable, et le Walter Scott attachant des mondes inconnus.
Le -4 septembre 1870, nous étions à Bruxelles, et nous revenions du champ de bataille de Sedan, lorsqu'à VHôtel de Flandres, où ils étaient descendus, il nous fut donné de voir le prince de Joinville, le duc d'Aumale et le duc de Chartres. Nous n'avons rien oublié de cette journée pleine d'inquiétude, d'angoisse, de douleur, pendant laquelle nous attendions des nouvelles de Paris, et nous donnions des renseignements sur ce que no as avions vu, à quelques heures de là, sur ce territoire français où les princes, alors exilés, ne pouvaient pénétrer.
Un compagnon aimable et tout à fait remarquable, aujourd'hui rédacteur de la République française, et l'un des plus distingués, se trouvait avec nous. Je me rappelle
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encore la tristesse et la colère du duc d'Aumale parlant de ces armées françaises vaincues, mal commandées, livrées à la canonnade allemande. Et l'impatience du duc de Chartres répétant : «Je ne suis qu'un soldat, et je « ne demande qu'une chose : à rentrer en France et à me « faire casser la tête pour mon pays ! » Et le regard mélancolique du prince de Joinville, hochant la tête devant tous ces lugubres malheurs !
Le duc d'Aumale s'animait et retrouvait un éclair de joie lorsqu'il racontait l'épisode de Wissembourg, le brave général Pelle, remplaçant le général Douai, faisant mettre les drapeaux au centre de la division décimée, et battant ainsi en retraite, sous les balles.
— On dirait, répétait le duc d'Aumale, un épisode de Valmy !
Il est toujours difficile de parler d'un prince. On court le risque de passer pour un pamphlétaire ou pour un courtisan. Ces deux alternatives nous touchent peu ; notre plume n'a jamais insulté ni flatté personne. Nous sommes habitué à n'écrire que ce que nous pensons ; et ce que nous aimons dans la République, dans cette République aujourd'hui fondée, c'est la liberté. Liberté de tout dire et de le dire à tous.
Le duc d'Aumale, né le 16 janvier 1822, fut, de tausles enfants de Louis-Philippe, le moins mêlé à la politique du règne. On le mit au collège Henri IV, comme ses frères, et il obtint, en rhétorique, au concours général, le prix d'histoire et de discours français. Il fut sous-lieutenant , lieutenant au collège, capitaine au 4^ de ligne en en sortant, envoyé au camp de Fontainebleau et détaché à l'école de tir de Yincennes. C'est à un biographe bona-
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partiste, M. Ilippolyte Gastillc, que nous empruntons ces détails.
En 1840, le duc d'Orléans, alors en Afrique, s'attacha son jeune frère d'Aumale comme officier d'ordonnance, et lui fit prendre part à l'expédition du col de la Mouzaïa.
« Trop jeune encore pour de telles fatigues, le duc d'Aumale tomba malade, mais il voulut rester à cheval et voir le feu. Son frère ne put le décider à monter dans un chariot d'ambulance. Au combat meurtrier de VAffroiin^ à la prise du Col et au combat des Oliviers, le jeune duc montra de l'énergie et de la bravoure. »
«Vous étiez fantassin dans l'âme, lui dira plus tard son ancien précepteur, M.Guvillier-Fleury, en le recevant à l'Académie. In pedite roôt^r. Tacite disait cela des Bretons de son temps. Avant de l'avoir lu, vous aviez le goût de ces fantassins français, si alertes, si patients, si intrépides, qui, appuyés sur nos grandes armes savantes et assistés de nos brillants cavaliers, avaient fait si longtemps la force de nos armées. »
Le principal fait d'armes du duc d'Aumale, en Afrique, fut celui que le pinceau d'Horace Vernet a popularisé, la prise de la Smala. La Smala d'Abd-el-Kader était réunie, dans une parfaite sécurité, aux environs de Goudjelap. Le prince en fut informé. Il saisit habilement l'occasion qui s'offrait à lui. Dérobant sa marche à l'ennemi, il fit vingt lieues d'une seule traite, et arriva,avec 500 hommes, devant l'émir. Les tribus alliées suppliaient le prince d'attendre son artillerie et ses zouaves. Il y avait, en effet, quelque chose de plus que de la témérité à livrer bataille avec 500 hommes fatigués contre 5,000 combattants, l'élite des troupes d'Abd-el-Kader.
— Personne de ma race n'a jamais reculé ! s'écria le duc d' Au maie.
« Il donne aussitôt le signal du combat, marche à la tête d'un escadron, anime sa petite troupe, tombe sur le camp surpris. L'émir n'a que le temps de s'échapper et de fuir, laissant aux mains de nos soldats les familles les plus considérables de sa troupe, ses meilleurs officiers, ses drapeaux, son trésor. Sa mère et sa femme faillirent être prises.
La part du prince, dans cette affaire, fut réellement considérable et eut d'excellents résultats.
— « Je t'embrasse, mon cher ami, lui écrivit le roi, dans toute l'effusion de mon cœur, et je ne sais comment t'exprimer tout ce que me fait éprouver ta brillante conduite, et le bonheur que le ciel m'ait conservé, à travers tant de dangers, un fils tel que toii. »
Un grand fait encore, fait moral, celui-là, — l'exemple de l'obéissance à la volonté d'une nation donné par un prince, — c'est la conduite du duc d'Aumale, en 1848, lorsqu'il adressait aux habitants de notre colonie d'Algérie cette proclamation demeurée historique :
Habitants de l'Algérie,
Fidèle âmes devoirs de citoyen et de soldat, je suis resté à mon poste tant que j'ai pu croire ma présence utile au service du pays. Cette situation n'existe plus. M. le général Cavaignac est nommé gouverneur général de l'Algérie. Jusqu'à son arrivée à Alger, les fonctions de gouverneur général par intérim seront remplies par M. le général Cliangarnier. Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne ; mais, du fond de l'exil, tous mes vœux seront pour votre
J. Voir encore II. Castille. Portraits contemporains.
prospôritc ct^poiir la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps.
Alger, 3 mars 1848. ii. d'orléans.
Au quartier général, à Alger, le 3 mars 1848.
M. le général Changarnier remplira par intérim les fonctions de gouverneur général jusqu'à l'arrivée à Alger de M. le générai Cavaignac, nommé gouverneur général de l'Algérie.
En me séparant d'une armée, modèle d'honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j'ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne puisque lui souhaiter de nouveaux succès. Une nouvelle carrière va peut-être s'ouvrir à sa valeur, elle la remplira glorieusement, j'en ai la ferme croyance. Officiers, sous-officiers et soldats, j'avais espéré combattre encore avec vous pour la patrie !.., Cet honneur m'est refusé, mais, du fond de l'exil, mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale. Il triomphera de vos succès. Tous ses vœux seront toujours pour la gloire et le bonheur de la France.
H. d' ORLÉANS.
Yingt-deux ans plus tard, le duc réclamait ainsi à l'Empire le droit de défendre la patrie envahie :
c( 0 août 1870.
(( Monsieur le Ministre,
(( Vous venez d'appeler tous les Français à combattre pour la « défense de la patrie.
« Je suis Français, soldat et valide.
« J'ai le grade de général de division. « Je demande à être employé dans l'armée active. « Recevez l'assurance de ma haute considération.
« HENRI d'ORLÉANS. »
Le duc d'Aumale avait été un des adversaires acharnés de l'Empire et , la plume à la main , sous son nom
d'Orléans, ou sous le pseudonyme de Vérax, il avait combattu contre César et le cousin de César.
L'historien de la Maison de Condé ne se lassait point de réclamer la libei^té pour la nation :
« Ne sent-on pas, disait-il encore, monter et se presser à leur suite des générations nouvelles, qui demandent qu'on leur fasse place et qui n'ont mis qu'un mot sur leur drapeau : « liberté. » Vous est-il arrivé, à la marée montante, de rester sur des rochers encore à sec sur la plage ? A chaque pulsation des eaux, la longue frange d'écume vient avec un long murmure mourir un peu plus près de la falaise. Le flot, à peine soulevé, s'abaisse; et cependant la mer monte toujours, et rien ne peut arrêter son irrésistible élan. Ainsi montera la marée de la liberté ^. »
Chose à noter, le duc d'Aumale constatait déjà, en plein Empire, que la République gagnait du terrain :
(( Les idées républicaines ont pénétré silencieusement dans beaucoup d'âmes, et se sont, si je ne me trompe, infiltrées plus profondément dans le pays. C'est là, sans doute, un étrange phénomène : un parti qui prend le pouvoir et reconquiert l'influence 2 ! »
Et n'est-ce point, ajouterons-nous, \xnsig71e des temps que de rencontrer un tel aveu sous la plume d'un prince ?
Mais l'écrit capital du duc d'Aumale en exil, ce fut sa verte réplique au discours prononcé, en 1861, par le prince Napoléon, et dont nous avons parlé déjà, lorsque nous avons étudié la physionomie d'empereur de la décadence du cousin de Napoléon III. Cette Lettre sur l'Histoire