Lettres de Vérax (VT
LE DUC D'AUMALE 2:Ki
de France, qui donna lieu à un procès où les voix de M'' Hébert et de W Dufaurc défendirent le droit de parler, se retrouve tout entière dans les Ecrits j)olitiqiies du duc d'Aumale (18GI-1868), imprimés à Bruxelles parBréard, en 1868.
Le prince Napoléon avait menacé tout conspirateur de la fusillade :
((Tenez, prince, écrivait le duc d'Aumale, de toutes les promesses que vous et les vôtres avez faites ou pouvez faire, celle-là est la seule sur l'exécution de laquelle je compterais ! »
Et le duc ajoutait :
« Vous rêvez de grands bouleversements en Europe. Moi, je forme un vœu pour la France : c'est que mon pays sorte d'an état oii il pourra être lancé dans des entreprises qu'il n'a pas approuvées à l'avance, oii il peut s'endormir sous le régime de la protection et se réveiller dans les bras du libre échange, passer, sans transition, de la paix à la guerre, de la prospérité à la ruine; c'est, enfin, qu'il soit délivré du « bon plaisir, » quelle que soit la forme sous laquelle on en a déguisé le retour '. »
Ces extraits, bons à relire, auront fait connaître la pensée intime du duc. Examinons au physique sa physionomie et son caractère.
Alerte, rapide, les mouvements vifs, blond, l'allure militaire, l'œil bleu, clair, profond, le duc d'Aumale ressemible vaguement à un Napoléon III plus jeune, et qui, au lieu d'avoir Tair endormi, aurait eu l'air actif, et, au lieu de paraître timide et plein d'arrière -pensée, aurait eu
1. Lettre sur l'histoire de France adressée au priuce Napoléon.
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l'air franc. Il cause bien et il cause de tout. Il racontera avec la même verve ses souvenirs d'Afrique ou les histoires que lui racontait son père, le roi Louis-Philippe, sur ses entrevues avec Pétion.
Louis-Philippe, le soldat de Jemmapes et de Valmy, était revenu de l'armée pour dire au duc d'Orléans, Philippe-Égalité, son père, de ne pas voter dans l'affaire de Louis XYI. Il alla tout droit consulter Pétion, qu'il honorait. Le beau Pétion était en train de se raser, dans sa mansarde, devant un morceau de miroir cassé. « Je suis d'avis que le duc d'Orléans ne doit pas voter! » dit Pétion. Après avoir fait connaître à son père l'opinion du maire de Paris, Louis-Philippe repartit pour l'armée.
Et, après ces souvenirs que le duc d'Aumale se plaît à évoquer, viennent les propos sur la littérature, sur l'art, sur le théâtre, sur les livres, qu'il aime en bibliophile émérite, en maître d'une des plus belles bibliothèques du monde.
Nous l'avons entendu raconter comment, pendant la retraite d'Orléans, le prince de Joinville porta un blessé sur son dos, et il était fort éloquent en peignant ce «grand vieillard à barbe grise » marchant ainsi dans la neige. Une autre fois, c'est l'aventure du duc de Chartres envoyé pour conclure un armistice, et se trouvant face à face avec le duc de Mecklembourg, son oncle, tout étonné de la ressemblance qu'avait avec son neveu l'officier Robert le Fort.
Toutes ces anecdotes dites d'une façon piquante et pittoresque, d'un ton dégagé, comme lorsque le duc présidait, à Trianon, le conseil de guerre qui jugeait Bazaine. On se souvient de son mot qui résuma tout le procès :
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« Le gouvernement n'existait plus, » disait le maréchal. — « La France existait toujours! n repondit le président.
C'est le môme mot qu'il disait un jour, en ^vagon, tout en causant :
— La France est brisée, mais les morceaux en sont bons !
Et voilà la qualité maîtresse du duc d'Aumale; il est bien Français.
Avec cette alacrité qui est la vertu de notre race, on se relève des malheurs les plus immérités ; et Rosbach peut avoir léna pour lendemain.
Lorsque le duc d'Aumale se présenta à l'Académie, il alla faire visite à Victor Hugo. Cette visite, le grand poëte la lui rendit lorsque la mort eut enlevé au duc d'Aumale le dernier de ses fils^
Victor Hugo, qui venait alors de perdre François-Victor Hugo après Charles Hugo, écrivit sur le registre ouvert à l'hôtel du duc :
Pater dolens^ patri doloroso.
Et il signa.
Victor Hugo a le droit d'appeler le duc d'Orléans « Mon confrère.» Cette séance de l'Académie, où l'éloge de Montalembert fut prononcé par l'ancien colonel du 17'^ léger, a été un grand événement littéraire. Celui qu'on nom-
1. Le duc d'Aumale avait épousé la princesse Marie-Coroline-Augusta de Bourbon, princesse des Deux-Siciies, fille de Léopold, prince de Salerne et oncle du roi. Ce mariage eut lieu le 25 novembre 1843. De cette union sont nés :
1» Louis-Pliilippe-Marie-Léopold d'Orléans, prince de Condé;
20 Franeois-Louis-Marie-Philippe d'Orléans^ duc de Guise.
Les deux jeunes princes ne sont plus.
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mait Monseigneur s'est entendu louer et appeler Monsieur. «I Je suis le citoyen Join ville, » disait un jour le prince de Joinville à Victor Hugo, justement.
Le successeur de Montai embert, M. le duc d'Aumale a écrit, en entrant à l'Académie, une page très-française, d'un tour net et franc, à la fois chevaleresque et soldatesque. Il ne devrait rien coûter à personnne d'applaudir ce qui émeut et ce qui touche partout où on le rencontre, et l'impression qu'on pourrait emporter d'une séance pareille (écrivions-nous au lendemain même de cet événement littéraire) est toute favorable, ce me semble et quoi qu'on en ait dit, aux sentiments d'égalité qui régissent notre démocratie moderne.
C'est un spectacle, en effet, qui a son enseignement de voir un représentant d'une maison souveraine, un fils de roi, venir s'asseoir entre deux anciens ministres de son père, M. Thiers et M. Guizot, devant un public qui le juge, et remercier solennellement des écrivains, des gens de lettres, de l'avoir choisi pour être des leurs.
Il est bon, dans des temps troublés et souvent malheureux, comme le nôtre, qu'il reste un coin de par le monde 011 les lettres soient et demeurent toutes-puissantes, et où, prince du sang ou fils d'humble marchand marseillais, gentilhomme ou petit bourgeois, chacun ne soit absolument là qu'un homme de lettres.J'aimeetje veux aimer malgré tout, sans craindre de paraître oublier que la politique a des sévérités que n'a point la littérature, je veux aimer toujours ces asiles inviolés de l'art, de la poésie, de la pensée où se réfugie^ en temps de despotisme, un peu de la liberté exilée, et où se retrouve, aux heures d'affranchissement, quelque chose du réveil de la patrie.
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Chacun surtout éprouva un double plaisir — plaisir de lettre et de patriote — lorsque le successeur de Montalenibert parla avec émotion de l'exil, et lorsqu'il jeta, en soldat et non en prétendant, un cri d'espérance à la patrie.
Et, en terminant son discours :
« Messieurs, s'écriait le duc d'Aumale, h une époque de découragement, sous un ciel sombre, au milieu de ce triste xv° siècle, âge de fer et de sang qui n'était pas le temps moderne, et qui n'était plus ce poétique moyen âge cher à M. de Montalembert, quand la croix disparaissait des rives du Bosphore, quand le roi de France, fou et détrôné, était remplacé par un prince étranger; quand tous les fléaux, tous les genres de guêtre dévastaient notre pays ; au temps de l'invasion anglaise, de la peste noire, des Jacques, des Grandes Compagnies, un de mes aïeux, un cadet de race royale, donna pour cri de ralliement à ses compagnons ce seul mot : Espérance I »
« Montalembert espéra toujours Et je crois l'entendre dire : .
«Ramasse le tronçon de ton épée brisée, pauvre France ! panse tes blessures, travaille et prends courage ! Labora et noli conùistari. » Et de sa puissante voix qui, même altérée par la souffrance, aurait un bien autre retentissement que la mienne, il répéterait le cri que Bourbon poussait au lendemain d'Azincourt, le cri chrétien et français : Espérance! » (1).
(1) Voici la liste des ouvrages du duc d'Aumale :
Dans la Revue des Deux-Mondes, sous la signature V. de Mars : Les Zouaves, 15 mars 1855. — Les Chasseurs à pied et les nouvelles armes à feu, 1er avril 1855. — Alesia, étude sur la septième campagne de César,
L'homme qui a écrit cette page était digne du titre nouveau qu'on lui décernait.
Je trouve d'ailleurs l'aïeul du duc d'Aumale directement mêlé à des affaires académiques. Ce n'est pas la première fois qu'un d'Orléans s'occupait des choses de l'esprit (1).
Le duc d'Aumale, bibliophile érudit, en même temps que soldat, n'a jamais cessé de suivre le mouvement de l'esprit public en France. Après la publication des Misérables, il adressait, à propos du portrait de Louis-Philippe tracé par Victor Hugo, cette lettre à M. le général Le Flô, le proscrit de Décembre :
(( J'allais vous écrire au sujet du portrait du Roi, par « Victor Hugo. Nos esprits se sont rencontrés. Je n'ai
671 Gaule. 1 l^i" mai 1858. — Les Institutions militaires de la France ; Loiivois, Carnot, Goitvion Saint-Cyr ; signé Laugel ; l^r mars 1867. (Ces études ont été réimprimées en volumes. Paris, Michel Lévy.) — Documents sur la captivité du roi Jean, Twickenliam, 1855. — Lettre sur l'Histoire de France, adressée au prince Napoléon. Paris, Dumineray, l%ç,\, — Inventaire des meubles de Mazarin. Londres, 1861. — Histoire des Princes de la maisoji de Coiidé aux xv^ et xvi^ siècles. 2 vol. Paris, Michel Lévy, 1863. — Lettre sur l'Algérie, en réponse à celle de Tempereur, signée Pes^ard, 186 .
(1) Pendant le siècle dernier, à côté des questions que l'Académie des sciences formulait elle-même, il en était d'autres uniquement dues à l'initiative intelligente d'hommes sachant s'inspirer de la pensée de Bacon qui voulait qu'on rendit la science pure « productrice d'utilité publique ». A la solution de ces questions étaient attachés des prix, quelquefois d'une valeur considérable pour l'époque, et que l'Académie était chargée de décerner. M. Faye a rappelé la lettre écrite, en 1716, par le Régent à M. Bignon. Elle mérite d'être citée :
« Je vous renvoie, monsieur, plusieurs placets et mémoires qui m'ont « été adressés, depuis quelque temps, par des auteurs de divers pays, a persuadés qu'ils sont d'avoir enfin trouvé le secret tant désiré de (( connaître exactement la longitude en mer... Vous pouvez leur répon- « dre en mon nom, et sur ma parole, que je ferai payer la somme de u 100,000 livres au premier qui aura ( é assez heureux pour trouver « cet admirable secret, aussitôt que l'Académie des sciences m'en aura
« encore rien lu d'aussi sympathique. Il y a des erreurs << et des réserves que, certes, je n'accepte pas. Mais (( Vhomme est compris, bien peint, et il y a des traits « sublimes. C'est la plus éclatante justice qui ait été en- « core rendue à ce grand et noble cœur. En parcourant « ces pages qui m'ont pris par surprise, les larmes me {( sont venues aux yeux plusieurs fois. »
L'homme tout entier se peint dans le fils. Nous n'avons point parlé du prétendant. M. Auguste Laugel, un esprit élevé et un écrivain remarquable, semble avoir tracé l'idéal du Stathouder dans ses Grandes figures historiques. Je ne crois pas que le duc d'Aumale rêve le stathoudérat. Mais je suis certain qu'il est prêt à se battre, et à bien combattre, pour l'indépendance de la patrie (1).
Les princes d'Orléans avaient d'ailleurs — et ont encore — leur chemin tout tracé : il leur suffit de demeurer des citoyens français. La République leur a rendu la patrie ; l'Empire la leur reprendrait, sans compter ces biens qu'on leur avait déjà volés mais qu'il a été fort impolitique de réclamer à l'heure où la patrie était si profondément appauvrie.
n rendu témoignage, de quelque nation que puisse être l'inventeur.
« Vous ne sauriez même rendre trop publique l'assurance que je vous
u donne ici et que vous aurez soin d'insérer dans les registres de
« l'Académie.
« Signé : Philippe d'orléans. »
Le ton de cette lettre est à la fois noble et hautain. Il n'est pas exempt d'une grandeur qui sied au but. IMais, franchement, l'histoire ne nous avait jamais montré le Régent comme l'émule de M. de Monthyon .
(1) Au moment des derniers bruits de guerre, les Prussiens devant entrer par Belfort, c'était le corps d'armée du duc d'Aumale qui était destiné à recevoir leur premier feu.
La République leur a donné des grades ; l'Empire leur garderait encore Fexil.
Quant à la royauté, la monarchie constitutionnelle a perdu toute sa raison d'être le jour où elle a mis la cocarde blanche à son bonnet.
Aussi, croyez bien que la République n'a pas aujourd'hui à craindre autre chose que l'Empire. Le parti républicain n'a que le césarisme à redouter. Le dilemne gouvernemental se pose ainsi : Ou la République^ ou l'Empire. — Le prince de Joinville le savait bien, lorsqu'à la veille de la Constitution Wallon, il disait, — nous l'avons déjà rapporté : — Si ces lois ne sont point votées, nous sommes perdus !
Le duc d'Aumale ne l'ignorait pas non plus, lui qui, commandant la division de Besançon, racontait qu'il n'était même pas sûr de ses propres troupes, dans le cas, fort possible, où les bonapartistes eussent tenté, le 16 mars de cette année, un coup de force ou un coup d'État.
De cette crainte de l'ennemi commun est né le rapprochement entre une partie du centre droit et les gauches. En vérité, l'heure n'est-elle point venue de former, sous le drapeau républicain, un grand parti libéral national qui garantisse, à l'intérieur, les droits de chacun et les libertés de tous, et qui, à l'extérieur, travaille à rendre à la patrie le rang qui lui convient et la puissance qu'elle a perdue ? Le jour où la République sera fondée et où cette union sera cimentée entre tous les patriotes libéraux, la France ne sera pas éloignée d'être redevenue la grande France.
Telle est ma façon de penser, et je ne viens d'écrire rien que ne pense tout esprit droit, à la fois républicain et patriote.