‹ Portraits contemporainsChapitre 21 sur 40 · EUGENE PELLETAN · texte numérisé non relu

EUGENE PELLETAN

Il y a treize ans, Téditeur Dentu nous proposa d'écrire sous ce titre : Une Drôlesse, un roman de mœurs parisiennes. Depuis longtemps, ce livre figurait ainsi sur le catalogue de Dentu : Une Drôlesse, jmr #°^° la comtesse Dash. Mais, après l'avoir annoncé, la comtesse hésitait à le publier, et la Drôlesse menaçait de demeurer longtemps, comme le Cancan de Gustave Planche, la Qniquengrogne de Victor Hugo, et les Saltimbanques d'Edmond About, parmi les livres qu'on prépare et qu'on ne donne point.

Nous étions jeune; les audaces ne nous effrayaient pas; et puis, c'était une joie d'avoir un livre imprimé. — Le premier livre ! Je le vois encore, avec sa couverture de couleur saumon, et j'éprouve, à distance, le plaisir que j'avais à le voir figurer aux vitrines des libraires. Le premier rendez-vous n'a pas plus de séductions, le premier duel n'a pas plus d'émotions. Sous ce titre tapageur, nous avions écrit, au surplus, une histoire morale, plus que morale, presque puritaine. — A vingt ans, on est parfois farouche. Nous avions eu l'impertinence de toucher au 1er rouge de Juvénal. Sous l'étiquette hardie se cachait

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un récit qui voulait être une leçon. Nous en étions convaincu, et nous nous félicitions d'avoir fait — ô le gros mot ! — œuvre de moraliste.

Or, presque en môme temps que ce malheureux — premier petit livre — que nous ne rééditerons vraisemblablement jamais et que nous regardons, au point de vue littéraire, sinon au point de vue moral, comme un péché de jeunesse, un maître-livre paraissait, signé d'un nom que nous aimions et admirions parmi tous les autres, la Nouvelle Bahylone, et on jugera de notre stupéfaction et de notre tristesse, lorsqu'en lisant les pages ardentes de ce beau livre, nous trouvâmes le titre de notre pauvre roman accolé à des ouvrages de pornographie parisienne.

M. Eugène Pelletan nous classait — malgré nos velléités de moraliste ! — parmi les romanciers d'alcôve. Maudit titre ! Et pourquoi, nous disions-nous, la comtesse Dash ne l'a-t-elle point gardé ?

La comtesse Dash avait publié sa a drôlesse » sous cette étiquette : Une femme libre. Et voici ce que disait de la Drôlesse l'auteur de la Nouvelle Bahylone :

« Le roman d'alcôve ne suffit même plus à notre génération. De débauche en débauche de lecture, la classe désœuvrée en est arrivée à consommer je ne sais quelle petite littérature fermentée, imprimée sur papier vélin, et couverte de papier rose glacé ; l'histoire de l'amour, l'histoire delà Montespan, l'histoire de la Pompadour, l'histoire de la Du Barry, la courtisane sur le trône, la royauté de la courtisane. N'ayez pas peur du titre ; voici Une Drôlesse, voilà les Baisers maudits. Prenez et lisez ! »

Nous nous sentîmes, je le répète, attristé. Qu'un autre eût dit cela, peu nous eût importé. Les autres, d'ailleurs,

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nous souhaitaient avec une rare indulgence la bienvenue la plus cordiale, et la critique était très-favorable à nos premiers eiïorts. Mais M. Pelletan ! un maître de notre pensée, un écrivain préféré, et préféré justement par son austérité, par sa mâle vigueur, par sa foi solide en la liberté! Nous ne pûmes vraiment en demeurer là, et, tout aussitôt, nous lui écrivîmes. Nous lui demandions de ne pas juger du sac sur son étiquette, et de vouloir bien goûter à la farine. Nous aussi, même dans ce roman, nous défendions le progrès et la liberté. L'auteur de la Nouvelle Babylone nous répondit aussitôt la lettre que voici :

« Je me frappe la poitrine, monsieur ; j'ai tiré, dans les rangs, sur un des nôtres, le prenant pour un ennemi. Le titre m'a trompé ; vous avouerez qu'il y avait de quoi ; pour ma punition, je vais lire votre œuvre, et vous faire réparation.

({ Vous êtes la jeunesse : sauvez-nous, sauvez- vous ; passez sur notre corps, nous ne sommes qu'une génération condamnée. A vous l'avenir, vous avez talent, vigueur, etc.

« Je vous demande pardon de mon ingratitude involontaire, et vous prie de croire à toute ma sympathie.

« EuG. Pelletan.

(( A la prochaine édition de la Nouvelle Babylone, la B?'ôlesse disparaîtra. »

Je ne sais si, dans les éditions suivantes, la Drôlesse a disparu, mais je sais que, depuis lors, M. Eugène Pelletan a pu se convaincre que nous ne prétendions point battre monnaie en tirant des romans d'alcôve de notre enc??ier.

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Et c'est avec une certaine émotion que je me rappelle cette lecture de la Nouvelle Babylone^ satire violente et généreuse où Pelletan flétrissait l'Empire avec courage, et évoquait pour nous, jeunes gens, avec une mélancolie profonde, les beaux temps évanouis et les grands hommes disparus :

« Chacun, sans doute, disait-il en parlant de ce passé d'hier, chacun ne servait qu'une idée, et, comme le cyclope n'avait qu'un œil pour voir la vérité, mais à son insu, conspirait à l'œuvre commune du progrès.

(( On combattait avec talent, ce qui forçait l'adversaire à redoubler de mérite à son tour ; on remontait ainsi de part et d'autre le niveau de la polémique, et, par conséquent, de l'opinion. Le talent élève, la médiocrité abaisse l'esprit d'une nation.

a Chaque année donnait son chef-d'œuvre : Lamartine faisait un magnifique adieu à la poésie dans son poëme de Jocel)/n,ei mettait le pied sur la première marche de la tribune.

« Victor Hugo avait passé de l'époque militante à l'époque triomphante ; il régnait sur la jeunesse ; le front déjà touché d'un rayon prophétique, il regardait à l'horizon. Avait-il pressenti l'exil?

(( Auguste Barbier marquait au fer rouge le culte du sabre et le trafic de la conscience.

{( Musset, à son printemps, poursuivait, à travers les lilas en tleurs, sa muse enivrée, la robe au vent, comme une bacchante.

« Déranger fredonnait, d'une voix chevrotante, une

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dernière ballade au petit chapeau, et mettait sapopularité à la caisse d'épargne.

(( Enfin, en arrière, là-bas, ou bien là-haut, debout sur son rocher. Chateaubriand projetait, au soleil couchant, sa grande ombre sur la plaine, et la regardait tristement ibndre dans l'espace ! »

La Nouvelle Babylone était, au point de vue du progrès et de la liberté, ce que les Odeurs de Paris, de Louis Yeuillot, devaient être, quelques années plus tard, au point de vue du catholicisme. Le livre d'Eugène Pelletan nous fit l'eifet d'un retentissant coup de clairon. Il poussait vaillamment le Sursum corda! C'était, d'ailleurs, le cri qu'Eugène Pelletan avait toujours jeté.

Né le 29 octobre 1813 à Royan (Charente-Inférieure), à Royan, dont il a conté l'histoire dans la Naissance d'une ville, Pierre-Clément-Eugène Pelletan est, non pas comme on l'a dit, le fils du célèbre docteur Pelletan qui constata le décès de Louis XYII dans la prison du Temple, mais le fils d'un notaire; il étudia à Poitiers, vint à Paris faire son droit, et fit, comme on dit, de la littérature. Il débuta dans la France littéraire pour entrer ensuite, en 1839, — il avait vingt-six ans! — h la Presse, où sa critique indépendante, vivante et entraînante, lui donna la réputation et l'autorité. Plus d'une fois, le critique devait quitter la Presse, aller çà et là, d'un journal à un autre; mais, a-t-il écrit, allant toujours à la liberté, « à celui qui en laisse ou en prend la plus grande somme. »

Quelques-uns de ses articles de critique ont été réunis en volume sous ce titre : Heures de travail, et Eugène Pelletan a pu dire dans sa préface :

« Pendant plusieurs années, nous avons tenu, d'abord

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dans un journal et ensuite dans un autre, l'état civil de la littérature en France et de la philosophie, et, l'oreille inclinée au vent, nous avons soigneusement enregistré, jour par jour, tout ce que Paris, génie vivant de l'Europe, a dit ou pensé. On a reproché souvent à notre critique de n'être pas une critique, c'est-à-dire une analyse plus ou moins exacte d'un ouvrage, et une appréciation plus ou moins raisonnée de son mérite. Nous avouons franchement notre tort à cet égard. Serviteur avant tout de l'idée de démocratie, nous ne voyons dans un livre, quel qu'il soit, qu'une nouvelle occasion de justifier cette idée et de traiter à notre tour, au point de vue de notre croyance, la question que l'auteur avait traitée. Nous avons cru mieux servir par là la cause sacrée du progrès ! »

Le progrès! Voilà son but, son idéal, ce qu'il a cherché, ce qu'il a chanté, si je puis dire, tantôt dans son admirable livre la Profession de foi du XIX'^ Siècle, tantôt dans sa réponse à Lamartine, le Monde inarche\ tantôt dans les brochures qu'il publiait sous l'Empire, comme autant de protestations éloquentes, la Charte du foyer, les Fêtes de V intelligence, le Termite. Un peu mystique, M. Eugène Pelletan avait débuté par un roman philosophique où semble avoir passé l'inspiration de Lamartine, et qui s'appelle la Lampe éteinte. Les bibliographes le classent aujourd'hui parmi les i-omantiques les plus recherchés. Eugène Pelletan a, d'ailleurs, beaucoup écrit, et sur toutes choses, avec une égale puissance; il a combattu, la plume

1. Eugène Pelletan avait été secrétaire de Lamartine, comme M. Arthur de la Guéronnière, comme ]\L Paul de Saint-Victor. J'ai entendu, lors des élections de 1869, M. de la Guéronnière s'écrier avec joie à la nouvelle de la défaite de M. Bouley, sénateur de l'Empire, candidat bonapartiste, par Pelletan :« Quelle chance! Pelletan est nommé! »

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ti la main, au Bien public, au Siècle, à l'Avenir, au Courrier de Paris. Il a tenu la plume du polémiste politique et religieux, et la Icriile ou, mieux encore, le pinceau du critique d'art. Après avoir fait de la philosophie comme Diderot, il a écrit des salons comme lui.

L'année 1863 marque, pour M. Pelletan, Tannée oii le polygraphe devint un homme politique militant. Le 31 mai, il fut élu député au Corps législatif par la 9° circonscription de la Seine. 0 souvenir du grand réveil de Paris! M. Pelletan lui-même a tracé le tableau de cette solennelle journée : « Le 31 mai, la France votait! »

Voici cette page, qui est maintenant une page d'histoire :

« Le 31 mai, la France votait... Le ciel avait, ce jour-là, un air de fête; le soleil avait voulu être de la partie; le printemps semblait revenir de l'exil.

« Le peuple de Paris rayonnait comme le soleil; il avait mis la main là..., l'artère battait toujours. Il y avait je ne sais quel instinct secret, que de ce 31 mai obstinément historique, il allait faire encore une date de l'histoire.

« Le scrutin était ouvert, l'urne était béante sur le bureau, j'allais dire l'autel. La foule approchait de la Pâque civique avec une sorte d'émotion. L'ombre de 80 la regardait voter. On voyait à la physionomie de chacun qu'il avait quelque chose sur la conscience.

« Six années avaient passé sur la dernière élection. Que de faits dans ces six années! que de drames! que d'événements!... C'est comme un tourbillon : la paix, la guerre, Orsini, Espinasse, la transportation, Solferino,Yillafranca, l'amnistie, Garibaldi, la Savoie, la Syrie, la Chine, la Gochinchine, le Mexique, la Pologne, le 24 novembre, le

libre échange, la discussion de l'adresse, la reconstruction de Paris, et, de temps à autre, la suppression d'un journal! »

Et, à la fin de cette brochure sur le 31 mai, M. Pelletan

ajoutait :

« La foule resta en permanence jusqu'à l'heure ou elle connut le dépouillement de la dernière commune; sitôt qu'elle eut appris que la campagne avait voté de la même main que Paris, il y eut comme une explosion : « Toute

(. la liste a passé !»

c, Toute la liste avait passé, en effet, à l'exception delà sixième circonscription. Mais là aussi, cependant, l'opposition avait eu la majorité.

« Le peuple s'écoula ensuite en silence, et chacun se

retira dans son quartier.

«Ce soir-là, plus d'un électeur put dire, en embrassant sa femme et en regardant le berceau de son enfant : « J'ai fait mon devoir ! »

„ Une heure après, une lune à moitié évanouie versait une lueur blafarde sur le pavé, et on n'entendait plus, au coin, que le pas monotone d'une patrouille. »

Cette citation marque à la fois une date dans la vie d'Eugène Pelletan et donne un exemple de sa mamere de publiciste, pittoresque et mâle.

M. Pelletan, à la tribune, devait retrouver ses succès d'écrivain. Véritable orateur d'opposition, il a la voix tonnante, le geste menaçant, le trait acéré, la conviction, la chaleur. Sa haute taille, sa barbe longue, ses yeux etm: celants, enfoncés, sous d'épais sourcils, dans leurs orbites, tout est, chez lui, d'un tribun. Il a la flamme qui

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réchauffe et, avec une certaine exubérance poétique, le coup de tonnerre qui frappe l'ennemi. Jamais le 2 Décembre ne fut aussi souvent et aussi virilement flétri que par Eugène Pelletan. Le moraliste se retrouvait aussi, en plein empire, sous l'homme politique. C'était bien l'homme qui avait écrit dans sa brochure, à propos du Procès des Treize :

« Le temps présent aime à jouir. Je ne crois pas le calomnier en le disant. Autrefois la France s'ennuyait, aujourd'hui elle s'amuse, peut-être même un peu trop, à en croire du moins la statistique judiciaire, qui pousse régulièrement chaque année un gémissement de douleur sur le progrès au galop de la débauche.

« On gagne de l'argent, on le dépense à mesure. Le caboulot prospère, la vitrine flamboie, l'absinthe ruisselle, le café chantant regorge, le bal masqué ne masque plus que la figure, et si je voulais prêter l'oreille au vent^je pourrais vous redire, monsieur le substitut, certaine aventure qui fait un saut en arrière de dix-huit siècles et nous replonge en pleine nuit de Pétrone.

« La dame aux camélias liquide avec avantage et tire du matériel de la maison une somme de quatre cent mille francs, les lavabos compris, sans compter les tapis de pied retirés de l'enchère par respect pour les armoiries.

0 Enfin, on a trouvé un nouveau plat à la Maison Dorée, et LucuUus , au sortir de la Bourse, nous proclame le peuple le plus heureux de la terre après le peuple chinois! »

Toute la vie de M. Eugène Pelletan, sous l'empire, fut une vie de lutte. César le força, un jour, à vendre sa

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bibliothèque pour payer ses amendes. Homme de parole et homme de plume, Eugène Pelletan avait fondé, avec MM. Glais-Bizoin, Lavertujon, Hérold, un journal, la Tribune. La Tribune bataillait. L'écrivain préparait^ comme l'orateur, l'avènement de la liberté et la fin du despotisme.

Au 4 Septembre, Eugène Pelletan devint un des membres du gouvernement de la défense nationale. Le peuple de Paris Faimait et lui a toujours gardé son affection. Il a pu traverser plutôt qu'occuper le pouvoir sans rien perdre de sa popularité. Le phénomène est assez singulier pour qu'on le note en passant. Le nom honnête de Pelletan est même un de ceux que la réaction a épargnés ou respectés, ce qui n'a pas empêché le polémiste magistral de répondre à l'enquête Daru par un livre irrité et concluant, le Quatre Septembre.

Il faut le lire, ce livre où M. Pelletan s'attaque à ceux qui calomnient :

« Ils étaient à terre, dit-il, en rappelant le 4 Septembre, ces fats de la force, qui croyaient que la force est tout dans le monde et qui n'avaient que ce mot à la bouche pour toute réponse ; ils avaient pris la démocratie à la gorge, ils l'avaient saignée, ils l'avaient traînée par les pieds et par les cheveux, et quand on invoquait contre eux le droit éternel, ils levaient les épaules. Ils répondaient dans toute la morgue d'un nègre orné d'un sabre : De quoi vous plaignez-vous ? n'êtes-vous pas les plus faibles. Les voilà les plus faibles à leur tour; nous pouvions leur infliger la loi du talion et proscrire à notre aise nos proscripteurs. ]j

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((L'avons-nous fait? Voyons, messieurs les juges enquêteurs, qui enquêtez si l)ien, que vous verriez le soleil à minuit et le cacheriez à midi ; parlez, dites-nous de grâce si, dans la nuit du 4 Septembre, ou dans toute autre nuit, nous avons mis la main sur quelqu'un de ces malfaiteurs qui avaient fusillé ou emprisonné les nôtres <iu 2 décembre? Le passant attardé a-t-il vu, nulle part, à la lueur des becs de gaz, escorter, au grand trot, une gloire de la France, verrouillée dans une voiture cellulaire?

(( Une gloire de la France ? non, nous ne le pouvions pas plus que nous ne l'aurions voulu, car l'Empire n'avait mis de gloire sur aucun front, il n'y avait jeté que la honte, et cette honte vivante a pu circuler librement dans Paris, sans que nul, parmi les vainqueurs, ait songé à lui demander compte de ce qu'elle avait fait au temps de sa puissance, alors qu'un Tibère sinistre, sorti des flancs d'une créole, avait couvert la France de telles atrocités, en plein dix-neuvième siècle, que les pierres elles-mêmes des prisons ont dû en pleurer.

(1 Le 4 Septembre ne fut, à vrai dire, qu'une sorte de pardon, comme au moyen âge, oii, si vous aimez mieux, le jubilé de la Judée, un coup d'épongé sur le passé. On ne songeait plus qu'au lendemain. Les impérialistes les plus notés venaient courtoisement nous saluer à l'Hôtel de Yille, et hâtons-nous d'ajouter, en tout bien tout honneur ; que pouvait, en effet, leur offrir le Gouvernement de la Défense? rien que son propre avenir, un quart d'heure terrible, et pour salaire, le rapport de M. Napoléon Daru.

« Le soir même de la révolution, le télégraphe annonçait la République à la France, moins comme une nouvelle que comme une confirmation, car là même où la

République n'existait pas déjà en fait, elle existait à l'état d'attente; à l'adhésion spontanée qu'elle trouva partout, il semblait qu'elle continuait plutôt qu'elle ne commençait de régner . »

Depuis la République de 1870, Eugène Pelletan continue son œuvre de propagande pour le progrès et la vérité ! Il est de ceux qui aiment la patrie, la famille, qui veulent que la femme vive d'une vie intellectuelle et morale, qui rêvent le bonheur pour le pauvre et demandent la paix pour tous les hommes de bonne volonté.

(( A quoi bon la guerre au xix° siècle, et, par conséquent, à quoi bon une armée, s'écriait-il, il y a quelques années?

« Je conçois la guerre au temps de l'Iliade. On la faisait alors pour piller le territoire du voisin, et pour réduire la population en esclavage. C'était le vol à main armée, un moyen de vivre sans travail. On appelait ce métier-là de l'héroïsme. Alors, on détestait et on égorgeait cordialement son ennemi.

(( Mais 011 est le peuple, aujourd'hui, qui ferait la guerre à un autre pour le dévaliser de sa richesse et pour changer son territoire en désert. Si la France ruinait l'Angleterre, elle se ruinerait du même coup, car l'Europe ne forme aujourd'hui qu'une seule et même maison de commerce ? »

Hélas ! le peuple qui dévalise et qui oblige les autres à augmenter l'armée, afin de ne point lui servir de proie, c'est l'Allemagne; et, après avoir rêvé l'humaine paix, M. Pelletan pousse aujourd'hui, dans la préface d'un de ses derniers livres de mélanges : Les uns et les autres, le cri delà justice à venir :

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« Que l'Allemagne cuve sa victoire, elle en a le droit, mais elle a rompu l'équilibre de l'Europe : on la craint partout, donc on la hait; qu'elle n'ait aucune difficulté ni avec elle-même ni avec aucune puissance étrangère; la France a l'œil sur elle désormais. Le comte de Bismarck a cru trouver une force dans l'Alsace; il y a puisé une faiblesse, et le soleil de ce siècle ne sera pas couché sans que le peuple Allemand n'ait eu l'occasion de maudire la politique de son diplonuUe.

« Ce n'est pas une signature qui fait la paix, c'est la justice. Il ne suffira pas d'un paraphe sur un morceau de papier pour effacer les souvenirs sanglants de cette guerre implacable, couronnée par une paix non moins féroce ; ces souvenirs resteront à. jamais sur nos cœurs en traits de feu, et les veuves de nos villages incendiés les arroseront longtemps de leurs larmes, en filant leur quenouille.

« Plantez maintenant des poteaux aux armes de la Prusse, pour marquer votre nouvelle frontière à la lisière des derniers champs de bataille de la Lorraine; avant que vous les plantiez, cette terre convulsive, gonflée de nos morts, tressaillera d'elle-même, jusqu'à ce qu'elle les ait renversés ! »

J'ai voulu peindre M. Pelletan plutôt par les citations : la meilleure façon de connaître un homme est de l'écouter. On voit que l'auteur de la Nouvelle Babylone est, avant tout, un homme de sentiment, d'élan, de générosité. La haine de l'injustice, l'amour de la patrie et de la République, telles sont ses vertus politiques. Le travail, la bonté, le dévouement aux siens, telles sont ses vertus privées. M. Pelletan a un fils, Camille Pelletan, esprit

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aiguisé, rapide, écrivain lettré et pittoresque, qui vient de publier un livre durable : Le Théâtre de Versailles, r Assemblée au jour le jour {du 24 mai au 25 février).

Je n'ai rien dit d'une page célèbre d'Eugène Pelletan : son attaque contre Béranger « l'Étoile filante. » J'ai peur quela juste sévérité que le tribun garde à Napoléon 1", ne lui ait fait méjuger le chansonnier (1).

M. Eugène Pelletan a pris pour devise ces quatre mots latins qu'il met en épigraphe sur la couverture de ses Heures de travail :

(( Nulla die s sine Une a. »

«t Aucune journée sans une ligne! o

C'était aussi la devise du conventionnel Mercier, l'auteur du Tableau de Paris.

Mais M. Pelletan pourrait ajouter :

« Aucune ligne, aucune parole, aucune heure sans une lutte pour la vérité, le progrès, la République, la justice, c'est-à-dire sans une bonne action ! )>

M. Eugène Pelletan est une des consciences et des probités de la démocratie.

(I) ((Alexandre demandait un Homère, dit M. Pelletan. Il l'attend encore. L'histoire raconte, la poésie imagine. Or pour un conquérant ivrogne, la fiction vaut mieux que la réalité.

(( Napoléon a été plus heureux qu'Alexandre : il a eu son Homère. Ce n'était, il est vrai, qu'un chansonnier, mais la chanson a fait sa légende, et son nom a volé de chaume en chaume sm^ l'aile du couplet.

(( Il y avait, au temps de la Terreur, un petit capitaine à l'œil creux, à la face de bronze, encadrée de cJieveux plats tombant en longues mèches sur son collet d'habit. Une main invisible semblait avoir écrit un destin sur cette longue mine florentine; il en avait lui-même comme une vague intuition ; car il disait alors en frappant sur le pommeau de son épée :

— (t Avec cela au côté, on arrive à tout au temps de révolution. »>

« Il avait attrapé la gale au siège de Toulon ; il la négligea d'abord, elle l'envahit tout entier, elle passa de la peau à l'âme, et le rongea, toute sa vie, d'une effroyable démangeaison. »

{Les U)is et les autres, 3^ partie : L'Empereur).

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