M. CLAUDE BERNARD
M. Claude Bernard est peut-être,— avec M. Gh. Robin, le maître de l'histologie, — la plus haute figure scientifique d'un temps oii la science est souveraine. Ils sont rares les hommes dont on peut dire qu'ils ont reçu, en naissant, non-seulement le talent, mais le génie. M. Claude Bernard est de ces élus.
Figure austère, d'une gravité tempérée par une certaine douceur, œil profond, le visage songeur, avec un de ces vastes fronts pleins de pensées qu'on peut comparer à celui de Victor Hugo, on devine, en l'apercevant pour la première fols, un homme éminent, un savant illustre, un de ceux qui dominent de plusieurs coudées la foule de leurs contemporains.
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M. Claude Bernard a soixante-deux ans aujourd'hui. Né à Saint-Julien, près de Yillefranche, dans le Rhône, le 12 juillet 1813, après avoir achevé ses études, il vint à Paris, la lête toute pleine d'espoirs littéraires et avec une tragédie en poche. C'était en 1834. Claude Bernard avait vingt et un ans. L'auteur du Parnasse médical français, le docteur Achille Chéreau, a raconté l'entrevue du jeune auteur tragique, encore — et toujours — inédit, avec une des célébrités dramatiques de l'époque :
— Je viens, balbutia le jeune homme, vous prier, mon sieur, de lire une tragédie dont je suis l'auteur et de vouloir bien me donner votre avis sur cette œuvre.
L'auteur célèbre, que M. Chéreau ne nomme pas, regarda le rouleau de papier attaché par une faveur rose que Claude Bernard tirait de sa poche et lui dit tout net, avant même d'avoir pris le manuscrit :
— Monsieur, vous me paraissez honnête et intelligent. Yous m'intéressez beaucoup. Eh ! bien, croyez-moi, soyez avocat sans cause, médecin sans malades, mais ne soyez pas littérateur. La littérature est une mer houleuse, et les naufrages y sont fréquents. La science est la terre ferme, on y marche d'un pied assuré. Faites de la science pure !
Et le conseil fut suivi.
« La tragédie si bien enrubannée et qui ne quittait jamais « la poche de son auteur, ajoute le Parnasse médical, avait « pour titre Louis VI. Elle est morte pour jamais, Claude <c Bernard l'ayant depuis longtemps vouée aux flammes ; « et, pour comble de malheur, Morel de Saint-Yon, l'ha- «bilealiéniste, est mort, lui aussi, emportant dans satombe « le secret de ce drame qu'il savait par cœur et qu'il réci- « tait à qui voulait l'entendre. » .
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Peu s'en fallut donc que M. Claude Bernard ne devînt un auteur dramatique. M® Nogent-Saint-Laurens a bien débuté de même, par une tragédie faite avec un jeune homme de ses amis qui, lui, a persisté dans la voie du théâtre, et qui s'appelle Emile Augier.
Louis VI fut bien vite oublié. Claude Bernard faisait ses études médicales, et reçu, en 1839, interne des hôpitaux, il devint, deux ans plus tard, préparateur de l'illustre Magendie au Collège de France. Il soutenait, en i843, ses thèses pour le doctorat en médecine, et, en 1853, il se faisait recevoir docteur ès-sciences. Nous n'avons à écrire la biographie de cet homme éminent que par des dates. En février 1854, il prenait place à la chaire de physiologie générale qu'on venait de créer à la Faculté des sciences de Paris. Cette même année, élu membre de l'Académe des sciences en remplacement de Roux, il était, en 1855, nommé professeur de physiologie expérimentale au Collège de France en remplacement de Magendie, son maître, qu'il suppléait depuis huit ans déjà. Enfm, M. Claude Bernard devenait, en 1868, professeur de physiologie générale au Muséum d'histoire naturelle et faisait là ces magnifiques leçons qui sont la gloire de l'enseignement français.
Je ne saurais rappeler ici tous les travaux de l'illustre savant. 11 me faudrait entrer dans des détails techniques peu en harmonie peut-être avec le reste de ces Portraits. Il faut pourtant bien citer les premières recherches de M. Claude Bernard sur le mécanisme de la sécrétion du suc gastrique, sur la salive, sur l'influence qu'exercent les différentes paires de nerfs sur les organes de la digestion, de la respiration et de la circulation. Les Comptes
rendus de la Société de biologie contiennent ces intéressants travaux.
Mais Claude Bernard prit place au premier rang des physiologistes lorsqu'il démontra que le pancréas est le véritable agent de la digestion des corps gras, et lorsque cette démonstration, ou plutôt cette découverte, lui valut le grand prix de physiologie expérimentale, décerné en 1849. Trois fois, d'ailleurs, Claude Bernard obtint ce prix, de deux ans en deux ans, en 1851 et en 1853.
Par quelles admirables expériences M. Claude Bernard établit-il, il y a vingt-six ans, que « le sang qui pénètre dans le foie ne renferme point de sucre, tandis que celui qui sort de cet organe et se rend dans le cœur par les veines hépathiques en est abondammant chargé? » Cette découverte est de celles qui marquent dans l'histoire de la science et, je dirai, dans la marche de l'humanité. En produisant des cas de diabète^ Claude Bernard montrait comment on peut guérir une telle maladie. Qui sait combien de millions d'êtres humains devront, dans l'avenir, la vie à un tel homme.
Le médecin est un soldat qui combat pour rendre la vie, au lieu de vivre pour donner la mort.
M. Claude Bernard, de son style noble et viril, a luimême décrit par quelles suites de cogitations il se guide en ses admirables expériences :
« ... Comme expérimentateur, dit il, j'évite les systèmes philosophiques, mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique qui, sans appartenir à aucun système, doit régner non-seulement sur toutes les sciences, mais sur toutes les connaissances humaines... Au point de vue scientifique, la philosophie représente l'aspiration éternelle de la
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raison liuinamc vers la connaissance de l'inconnn. Dès lors, les philosophes se tiennent toujours dans les questions en controverse et dans les régions élevées, limites supérieures des sciences. Par là, ils connnuniquent à la pensée scientifique un mouvement qui la vivifie et Tennoblit ; ils fortifient l'esprit en le développant par une gymnastique intellectuelle générale, en même temps qu'ils le reportent sans cesse vers la solution inépuisable des grands problèmes ; ils entretiennent ainsi une sorte de soif de finconnu et le feu sacré de la recherche qui ne doivent jamais s'éteindre chez un savant.
u En efTet, le désir ardent de la connaissance est l'uniqu^e mobile qui attire et soutient l'investigateur dans ses efforts ; et c'est précisément cette connaissance qu'il saisit réellement, et qui fuit cependant toujours devant lui, qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connaît pas les tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte qui sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse jamais ressentir. Mais, par un caprice de notre nature, cette joie de la découverte tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès qu'elle est trouvée. Ce n'est qu'un éclair dont la lueur nous a découvert d'autres horizons vers lesquels notre curiosité inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur... i »
(( Dans ces belles paroles, disait M. Patin, en recevant M. Claude Bernard à l'Académie Française, vous vous êtes involontairement peint vous-même ! »
M. Claude Bernard est, en effet, membre de l'Académie Française depuis 1868, comme il est membre de l'Académie des Sciences depuis 1854, et membre de l'Académie de Médecine (section d'anatomie et de physique) depuis 1861. A la mort de Roger (1867), il devint président de la Société de Biologie.
A l'Académie Française, M. Claude Bernard succédait à P. Flourens, et il venait d'être nommé sénateur depuis quelques jours, lorsque, le 27 mai 1869, il fut reçu par