CLAUDE BERNARD
physiologiste voit les diverses formes des fonctions nerveuses et cérébrales s'analyser en quelque sorte d'ellesmêmes et se répartir chez les différents animaux, suivant le degré de leur organisation! D'abord, au plus bas degré, les manifestations instinctives, obscures et inconscientes; bientôt l'intelligence consciente apparaissant chez les animaux d'un ordre plus élevé; et enfin, chez l'homme, l'intelligence, éclairée par la raison, donnant naissance à l'acte rationnellement libre, acte le plus mystérieux de l'économie animale et peut-être de la nature entière ! »
Et plus loin :
« La physiologie établit d'abord clairement que la conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux; mais, quant à l'intelligence elle-même, si on la considère d'une manière générale, et comme une force qui harmonise les différents actes de la vie, les règle et les approprie à leur but, les expériences physiologiques nous démontrent que cette force n'est point concentrée dans le seul organe cérébral supérieur, et qu'elle réside, au contraire, à des degrés divers, dans une foule de centres nerveux inconscients, échelonnés dans tout l'axe cérébro-spinal, et pouvant agir d'une façon indépendante, quoique coordonnées et subordonnées hiérarchiquement les uns aux autres. »
« La tendance de la physiologie moderne, ajoute-t-il, est bien caractérisée ; elle veut expliquer les phénomènes intellectuels au même titre que tous les autres phénomènes de la vie, et, si elle reconnaît, avec raison, qu'il y a des lacunes plus considérables dans nos connaissances, relativement aux mécanismes fonctionnels de l'intelligence, elle n'admet pas pour cela que ces mécanismes
soient, par leur nature, ni plus ni moins inaccessibles à notre investigation que ceux de tous les autres actes vitaux. »
Enfin, il arrive à cette sorte d'axiome :
(( Nous croyons donc pouvoir conclure qu'il n'y a réellement pas de ligne de séparation à établir entre la physiologie et la psychologie. »
Le spirituel et savant M. Patin, plus habitué à étudier les tragiques grecs ou les poètes latins que les œuvres du disciple de Magendie, se tirait pourtant de ce pas difficile, et son discours était un modèle de clarté et de science.
« ...Ce qui parle plus haut que toutes les louanges, disait-il à ce nouveau collègue, c'est la haute et générale estime que vous a méritée votre dévouement entier, constant, infatigable, à l'avancement de la science physiologique et aux progrès correspondants de la science médicale ; votre singulière habileté à interroger la nature et à surprendre ses secrets; la lumière nouvelle dont vous avez éclairé les plus obscurs peut-être des phénomènes naturels, ceux qui, pourtant, semblent si fort à notre portée, car ils se reproduisent en nous : les phénomènes de la vie. »
Mieux que nous, M. Patin a peint le portrait littéraire, et en quelque sorte moral, du savant dont le nom est écrit en tête de ces pages, et qu'il a pu appeler, à son tour, le contre-maître de la création, a L'homme se soumet, s'asservit la nature, dispose en maître de ses forces, les accommode à son usage et devient, — je répète une expression spirituelle que Fontenelle se fût applaudi de rencontrer,— et devient comme le contre-maître de la création. »
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((Au mécanisme de la mort, lui disait- il encore, vous opposiez en finissant, concluant votre drame physiologique par un dénouement heureux, le mécanisme du retour à la vie. »
Et, rappelant un des grands succès de Claude Bernard : « Une autre fois, ajoutait M. Patin, en 1865, devant l'auditoire mondain que reçoivent, le soir, les murs de la grave Sorbonne, traitant de la physiologie du cœur et de ses rapports avec le cerveau, vous avez ajouté à l'attrait d'un tel sujet traité par vous, celui d'une piquante application de la physiologie à la littérature. Gomment le cœur, qui n'est pour l'anatomiste et le physiologiste que l'organe central de la circulation du sang, a-t-il pu devenir légitimement, dans le langage même le plus usuel, et cela en tous temps, en tous lieux, ce qu'il n'appartient d'être qu'au cerveau, c'est-à-dire le siège de nos affections morales? Vous l'avez fait comprendre par une attachante exposition des relations mutuelles, de l'action réciproque, qui font concourir les deux organes à l'expression du sentiment. Le sentiment, vous l'avez montré, a son retentissement sanitaire, d'abord dans le cœur, au moyen des nerfs moteurs qui, du cerveau, s'y rendent, et puis dans le cerveau lui-môme, sous l'influence du sang que le cœur, dont le rhythme régulier a été troublé, lui envoie avec des alternatives de ralentissement et d'accélération, de rareté et d'abondance, aussitôt accusées au dehors par la pâleur et la coloration du visage. »
Il faut lire, pour bien connaître M. Claude Bernard, non-seulement ses Leçons de physiologie expérimentale sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, sur le système nerveux, sur la nutrition et le développe-
ment, sur les propriétés des tissus vivants, etc., mais encore ses leçons recueillies dans la Revue scientifique ou ses articles de la Revue des Deux-Mondes, oii l'on sent vraiment la main d'un maître.
Dans le numéro du 15 mai dernier, M. Claude Bernard donnait, par exemple, une définition de la vie :
« Nous avons poursuivi le phénomène caractéristique de la vie, la nutrition jusque dans ses manifestations intimes ; voyons quelle conclusion cette étude peut nous fournir relativement à la solution du problème tant de fois essayé de la définition de la vie. Si nous voulions exprimer que toutes les fonctions vitales sont la conséquence nécessaire d'une combustion organique, nous répéterions ce que nous avons déjà énoncé : la vie c'est la mort, la destruction des tissus, ou bien nous dirions avec Buffon : la vie est un minotaure ; elle dévore l'organisme. Si au contraire nous voulions insister sur cette seconde face des phénomènes de la nutrition, que la vie ne se maintient qu'à la condition d'une constante régénération des tissus, nous regarderions la vie comme une création exécutée au moyen d'un acte plastique et régénérateur apposé aux manifestations vitales. Enfin, si nous voulions comprendre les deux faces du phénomène, l'organisation et la désorganisation, nous nous rapprocherions de la définition de la vie, donnée par Blainville : « La vie est un double mouvement interne de décomposition à « la fois général et continu. » Plus récemment, Herbert-Spencer a proposé la définition suivante : « La vie est la combinaison « définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et « successifs. » Sous cette définition abstraite, le philosophe anglais veut surtout indiquer l'idée d'évolution et de succession qu'on observe dans les phénomènes vitaux. De telles définitions, tout incomplètes qu'elles soient, auraient au moins le mérite d'exprimer un aspect de la vie : elles ne seraient point purement verbales, comme celle de VEncyclopédie : « La « vie est le contraire de la mort, » ou bien encore celle de Béclard : « La vie est Vorganisation en action ; » celle de Dugès : « La vie est l'activité spéciale des êtres organiques, » ce qui revient à dire : la vie, c'est la vie. Rant a défini la vie : << Un principe « intérieur d'action. — Cette définition, qui rappelle l'idée
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d'Hippocrato, a été adoptée par Tiedeinann et par d'autres physiologistes, il n'y a, en réalité, pas plus de principe intérieur d'activité dans la matière vivante que dans la matière brute. Les phénomènes qui se passent dans les minéraux sont certainement dans la dépendance des conditions atmosphériques extérieures; mais il en est de môme de l'activité des plantes et des animaux à sang froid. Si l'homme et les animaux à sang chaud paraissent libres et indépendants dans leurs manifestations vitales, cela tient à ce que leur corps présente un mécanisme plus parfait qui lui permet de produire de la chaleur en quantité telle qu'il n'a pas besoin de l'emprunter nécessairement au milieu ambiant. En un mot la spontanéité de la matière vivante n'est qu'une fausse apparence. Il y a constamment des principes extérieurs, des stimulants étrangers qui viennent provoquer la manifestation des propriétés d'une matière toujours également inerte par elle-même. Nous n'assistons pas à la création de l'œuf ex nihilo, il vient des parents, et l'origine de sa virtualité évolutive nous est cachée; mais chaque jour la science remonte plus haut vers ce mystère. C'est par le germe et en vertu de cette sorte de puissance évolutive qu'il possède, que s'établissent la perpétuité des espèces et la descendance des êtres ; c'est par lui que nous comprenons les rapports nécessaires qui existent entre les phénomènes de la nutrition et ceux du développement. Il nous explique la durée de l'être vivant, car la mort doit arriver quand la nutrition s'arrête, non parce que les aliments font défaut, mais parce que l'enchaînement évolutif de l'être est parvenu à son terme, et que l'impulsion cellulaire organatrice a épuisé sa vertu.
« Le germe préside encore à l'organisation de l'être en formant, à l'aide des matières ambiantes, la substance vivante et en lui donnant les caractères d'instabilité chimique qui deviennent la cause des mouvements vitaux incessants qui se passent en elle. Les cellules germes secondaires président de la même façon à l'organisation cellulaire nutritive. Il est bien évident que ce sont des actions purement chimiques ; mais il est non moins clair que ces actions chimiques en vertu desquelles l'organisme s'accroît et s'édifie, s'enchaînent et se succèdent en vue de ce résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu animal ou végétal. Il y a comme un dessin vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe.
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en sorte que, si, considéré isolément, chaque phénomène de rorganismc est tributaire des forces générales de la nature ; pris dans leur succession et dans leur ensemble, ils paraissent révéler un lien spécial; ils semblent dirigés par quelque condition invisible dans la route qu'ils suivent, dans l'ordre qui les enchaîne. Aussi les actions chimiques synthétiques de l'organisation de la nutrition se manifestent comme si elles étaient dominées par une force impulsive gouvernant la matière, faisant une chimie appropriée à un but et mettant en présence les réactifs aveugles des laboratoires, à la manière du chimiste lui-même. Cette puissance d'évolution immanente à l'ovule qui doit reproduire un être vivant, embrasse à la fois, ainsi que nous le savons déjà, les phénomènes de génération et de nutrition ; les uns et les autres ont donc un caractère évolutif qui en est le fond et l'essence ! »
M. Claude Bernard, on le voit, est un pseudo -matérialiste : son enseignement n'est pas de ceux que suivront les cléricaux lorsque sera appliquée la nouvelle loi. Mais avant tout M. Claude Bernard est un savant et une gloire nationale.
11 faudrait, après avoir cité les paroles mêmes de cet homme illustre, le montrer à son laboratoire, parlant à ses élèves qui recueillent de lui des paroles étonnantes de profondeur, de divination scientifique.
— On ferait des livres, nous disait l'un d'eux, avec les bribes de sa conversation, avec ce qu'il laisse tomber de ses lèvres. Il devine plus encore qu'il ne sait. Il apprend aux autres à découvrir en même temps qu'il découvre.
Beaucoup déjeunes gens, quelques femmes, un groupe d'étrangers et... un prêtre se pressaient, naguère, sur les bancs de l'amphithéâtre du Muséum où M. Claude Bernard devait reprendre son cours de physiologie. Un prêtre dans ce sanctuaire de la science, au lendemain du dernier
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discours de M. Diipanloup sur la liberté de renseignement !
Il s'est trouvé précisément que M. Claude Bernard avait à entretenir ses élèves des manifestations de la vie. « Non, leur a-t-il dit, il n'y a pas de principe vital ; il y a des organes qui entrent en fonction, voilà tout. C'est l'ensemble des fonctions de chacun de ces organes qui constitue l'existence de l'individu. » Qu'en dira l'évêque d'Orléans ?
M. Claude Bernard insistait ensuite particulièrement sur la nécessité de bien comprendre les mots que l'on emploie journellement dans la science ; souvent des définitions imparfaites donnent lieu à d'inutiles discussions. Ainsi tout phénomène est le résultat d'une cause, et sur ce mot cause personne n'est d'accord. Causes premières, causes secondes, comment s'y reconnaître ? Le professeur propose d'adopter une expression plus précise. « Un phénomène, dit-il, se produit sous l'influence d'une condition déterminante. Appelons donc déterminhme ce que nous appelons maintenant, sans trop nous entendre, cause immédiate. »
Et, quoique l'écho de la parole de M. Dupanloup ne fût pas affaibli, pas un mot du discours de M. Claude Bernard n'a fait allusion aux récentes attaques dont les chefs de notre école scientifique ont été l'objet ces jours derniers à la tribune française. Ce superbe dédain de la part d'un de nos plus illustres savants est plus digne, à coup sûr, que la plus éloquente des ripostes.
Le jour où M. Claude Bernard alla demander à M. Legouvé sa voix et faire sa visite académique :
« — Je voterai certainement pour vous, monsieur, lui
dit M. Legouvé, sans chercher à savoir si vous êtes avant tout un savant ou un écrivain, mais parce que vous êtes un grand homme ! »
L'histoire ratifiera, et en attendant la critique courante, — cette histoire, au jour le jour, — ratifie pleinement la réponse du spirituel académicien.