GÉNÉRAL DE LADMIRAULT
au début de la bataille, chargeait, poursuivait et repoussait les Allemands ! Le sort ne le voulait pas, dirait un fataliste.
Le général de Ladmirault fut nommé commandant en chef du 4° corps. Il avait à défendre les lignes de Metz à Thionville. Mais les premières défaites le contraignirent, comme les autres commandants en chef, à" se concentrer sous Metz, où maintenant Bazaine allait diriger toutes les opérations. A Borny, le 14, à Gravelotte, le 16 e^: le 18 août, le corps de Ladmirault fit des prodiges pour rompre les lignes allemandes qui déjà enserraient l'armée française et la refoulaient sous Metz. Puis, le 31 août, les soldats de Ladmirault s'élancèrent,confiants,pour aller rejoindre Mac-Mahon, engagé dans les Ardennes. Mais on les fit bientôt rentrer, mécontents et étonnés, dans leurs cantonnements.
Dès lors, le 4^ corps demeura livré à cette terrible destinée qui attendait le reste de l'armée.
Les jours succédaient aux jours, inutiles et funestes. On était vaincu sans combats. Déjà les privations, la famine, avaient singulièrement débilité, non pas les courages, mais les corps. On avait \u des soldats français se glisser jusqu'aux avant-postes ennemis pour obtenir d'eux du riz, des pommes de terre. Ces héros devenaient maraudeurs. D'autres se nourrissaient de glands. Sous les pluies torrentielles d'octobre, ces malheureux, accablés, couchant dans la boue, laissaient le vent et la bourrasque arracher leurs tentes, les emporter, et n'avaient même plus l'énergie de les relever. Tout s'écroulait en eux avec l'espoir de vaincre. Pourtant, quand on leur dit que les vivres allaient manquer, qu'il fallait en trouver pour donner le temps de tenter une sortie nouvelle, — car, malgré les derniers renseignements, les officiers croyaient
à un dernier combat, — les soldats improvisèrent littéralement des réserves ! « En cherchant, en fouillant, les soldats, dit un témoin,^ ont trouvé en quelques heures du blé, des moulins ; bientôt des boulangers improvisés, se relayant aux fours, ont, dans trente-six heures, fabriqué trois jours de biscuit. Comment l'administration militaire n'a-t-elle pas découvert ces ressources ! Si elle avait employé son personnel à des recherches aussi fructueuses que celles qui ont été faites par les corps, nous n'aurions pas vu, le 23, la ration de pain descendre à 200 grammes ! Et quel pain ! »
Le 24, le gouverneur militaire de la ville de Metz déclare, mais un peu tard, au conseil municipal, qu'il n'y a plus de vivres que jusqu'au 29 octobre ! La presse, cette fois, cette presse qui, depuis longtemps, est soumise à la censure du général Goffmières, et qui se voit rayer des colonnes entières de renseignements, et fait paraître ses journaux avec des blancs, des vides énormes, la presse a toute liberté pour annoncer ces mauvaises nouvelles. On apprenait en même temps, on se répétait tout bas qu'une lettre de Frédéric-Charles annonçait la complète rupture des négociations, sous prétexte que Tlmpératrice refusait tout arrangement. Ainsi, la vérité, la cruauté de la situation apparaissaient dans toute leur horreur. Depuis un mois, au lieu de se battre, Bazaine négociait. Soldat au repos, il s'était cru peut-être un politique habile. Mais la ruse prussienne démolissait brusquement toutes ses combinaisons de Machiavel soudard. L'armée n'avait plus de pain, la maladie l'épuisait, la décimait. Il y avait dans la ville de Metz soixante-cinq ambulances municipales ou particulières, toutes étaient pleines. On y soigna, durant
1. Trois mois sous Metz, par im officier d'infanterie à Tannée du Rhin.
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le siège, près de 22,000 blesses ou malades. Cette superbe armée de Rezonville et de Gravelotte, qui avait fait sentir durement à l'ennemi le poids de sa valeur, elle errait maintenant, hâve et défaite, dans la boue du Ban-Saint- Martin. Ses chevaux épuisés se traînaient, mourants, sur les routes, dévorant les écorces des arbres ou se nourrissant de leurs crinières. Six semaines auparavant, que n'eût-on pu demander à ces 137,000 hommes, si désireux de combattre? Maintenant harassés, sans force, sans espoir, livides et sombres, ils n'avaient plus au cœurque le désespoir.
Après avoir hésité à combattre, perdu le temps, compromis la France, il fallait se rendre. Bazaine touchait enfin au dénoûment préparé, mais la politique prussienne faisait avorter ses projets de Régence.
Le général de Ladmirault assistait, comme les autres chefs de corps, au conseil de guerre du 10 octobre oii, pour la première fois, fut prononcé ce mot sinistre : capitulation. Le nom du commandant du 4"* corps avait été mis, plus d'une fois, en avant par les officiers qui ne parlaient rien moins que de déposer Bazaine ou d'obtenir de lui sa démission et le remplacer par un général qui eût la confiance de l'armée. Cette confiance, le général de Ladmirault la possédait, mais la discipline exigeait que l'on obéît au maréchal Bazaine et, comme l'armée tout entière décline de son chef suprême, Ladmirault obéit.
Et le jour vint oii il fallut se rendre !
A Metz, dans la ville, l'animation était grande. La Muette^ la grosse cloche de la cathérale, sonnait à toute volée. C'était le tocsin. Des gardes nationaux, en armes, accouraient. On chantait la Marseillaise. M. Collignon, à cheval, appelait les Messins à la résistance. On arborait enfin, au lieu du drapeau impérial maintenu par Bazaine,
le drapeau de la République. Un bataillon de voltigeurs de la garde avait été appelé et demeurait l'arme aux pieds. Ils n'ont certes point tiré sur la foule ; ces soldats demeuraient mornes, silencieux, mordant leurs moustaches. Ils souffraient horriblement Sur la place d'armes, à Metz, se dresse la statue de Fabert. On lit cette inscription sur le socle : « Si, pour empêche?' qu une place forte que le roi m'a confiée ne tombât au pouvoir des ennemis, il me fallait mettre sur brèche ma famille, îna personne et tout mon bien, je ne balancerais pas un inoment à le faire. » Paroles superbes qui soufflètent du fond du passé la lâcheté du présent. Le 29, au matin, le matin de ce jour où les Prussiens devaient entrer dans Metz, la statue du héros messin Fabert fut couverte d'un voile noir.
Ils allaient donc entrer. Metz, l'inviolée! Metz, la pucelle! allait entendre dans ses rues le bruit lourd des talons allemands et le galop des chevaux germains. Le jour était sinistre, jaune, pluvieux, boueux; à Metz, toutes les portes closes. Les Allemands entraient comme une houle humaine dans une ville morte. Fantassins, cavaliers, artilleurs, convoyeurs, équipage, défilaient musique en tête. Leur joie insultait à ce deuil silencieux et sombre de Lorrains conquis, livrés. Et, pendant que leurs bataillons lugubres envahissaient la cité, là-bas, hors des murs, les soldats français défilaient devant leurs ennemis. Pauvre armée, si vaillante, si belle deux mois auparavant, et maintenant, comme un troupeau, conduite à l'étranger devenu le maître! Il y avait des adieux déchirants, des scènes atroces, impossibles à décrire, des explosions de patriotiques douleurs. Tous pleuraient, chefs et soldats. Les vieux Criméens^ les Mexicains bronzés, ceux de Sébastopol et de Palestro, regrettaient de n'être pas morts plus tôt. C'était pitié de voir,
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comme eût dit Ta\annes, « ces gens vaincus sans victoire, désarmés sans voir les ennemis, avec leurs visages tristes, tesmoignans le regret de leurs cœurs. » En passant devant l'ennemi, plusieurs régiments, notamment le 62% ont crié : « Yive la France! » L'ennemi a salue.
Bazaine était déjà parti. Il dîaait en famille dans un château voisin. Le matin, il avait reçu, en réponse à une nomination de chevalier de la Légion d'honneur accordée à M. Émilien Bouchotte, riche minotier, descendant du ministre républicain, qui avait rendu de réels services à l'armée et à la ville, les lignes suivantes : « Je ne veux pas recevoir une décoration dont le brevet est signé de la même encre que la capitulation de l'armée et de celle de ma ville natale. »
Ainsi, c'en est fait. Le prince Frédéric-Charles pouvait dire, dans son ordre du jour à l'armée : « La puissance de la France est brisée à jamais! » Son Altesse se trompe : la France est vivace et durable. Jamais est un mot que le destin efface bientôt. <( Grâces soient rendues à la Providence! » s'écriait le roi Guillaume. EL la dépêche prussienne annonçait (ce qui était vrai) que le nombre des prisonniers faits à Metz s'élevait à 173,000 soldats, 3 maréchaux et 6,000 officiers. Jamais l'histoire n'avait enregistré un tel désastre. Dans son ordre du jour, Bazaine vainement parlait des capitulations de Masséna, de Kléber, de Gouvion-Saint-Gyr; il n'avait qu'un nom à citer, celui de Dupont. La capitulation de Metz était un Baylen agrandi.
Le général de Ladmirault partagea le sort de ses soldats; il les suivit en Allemagne. 11 était captif, mais sa renommée était sauve. Gomme l'armée de Metz tout entière, il pouvait se dire : « La fortune n'est pas pour moi, mais j'ai fait mon devoir! »
Lui, du moins, n'est pas, comme Bazaine, le dilettante qui se plaît à oublier son lugubre passé en applaudissant les toreros espagnols. Et, pendant ce temps, des caporaux prussiens font la loi dans la cité de Fabert. On aperçoit les casques reluire aux portes de cette \ille que nul étranger n'avait souillée. Le vide se fait dans les maisons françaises; des enseignes allemandes apparaissent audessus des boutiques, à l'angle des rues. Et, par une superstition consolante, les Messins regardaient encore, il y a un an, le drapeau tricolore qui flottait toujours, à demi-déchiré, au sommet de la cathédrale. Des soldats prussiens avaient essayé de monter l'arracher; l'un s'était brisé les jambes, l'autre les reins. Le drapeau demeurait encore sur la flèche. Consolation amère des vaincus ! Ils se demandent quand viendra le jour où les trois couleurs flotteront de nouveau sur les monuments de Metz. Alors, les Prussiens fortifient, élargissent le fort Saint-Quentin, construisent des redoutes aux flancs de Plappeville. Qu'importe! L'heure sonnera oii Metz, la vaillante Metz, délivrée peut-être par cette même armée qui l'eût défendue sans son chef, redeviendra Metz la Française.
Au moment de la paix, le général de Ladmirault rentra en France. Commandant en chef le 1" corps de l'armée de Versailles, ce fut lui qui, entrant à Paris par la porte de Saint-Ouen, surprit, le 22 mai, et trouva la position terrible de Montmartre qu'il emporta le lendemain. Le 1" juillet 1871, il était nommé gouverneur de Paris.
L'histoire lui rendra cette justice que, dans cette situation toute puissante, lui, qui passe pour un légitimiste fervent, n'a rien fait pour faciliter les complots royalistes contre la République. Lorsqu'en janvier 1872, il représenta le gouvernement dans la cérémonie anniversaire de la bataille de Saint-Quentin, le discours qu'il prononça
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fut même très-conciliant en même temps que très-patriotique.
Cependant, le 24 mai s'accomplit. M. Thiers succomba sous une coalition coupable. Le 3 juin, M. le général de Ladmirault fut nommé au commandement en chef de l'armée de Versailles, tout en demeurant maintenu au poste de gouverneur de Paris.
Le maréchal Ganrobert, qui regardait ce poste comme devant lui revenir, donna alors sa démission de membre du conseil supérieur de la guerre. Il ne pouvait supporter qu'un simple général de division, M. de Ladmirault, fût nommé commandant en chef de l'armée de Versailles, et il s'en montra d'autant plus blessé, paraît-il, que ce même commandement lui avait été à peu près promis au moment du 24 mai. Ce furent plusieurs membres de l'Assemblée et du Cabinet môme qui, au dernier moment, insistèrent auprès du nouveau président de la République pour que le commandement de l'armée de Versailles ne fût pas donné à un général qui, lors du coup d'État de 1851, avait gravement méconnu les droits de la représentation nationale. De là, le refus éprouvé par M. le maréchal Canrobert, ce héros de Saint-Privat; de là encore sa démission et son dépit.
A cette occasion, le Pays, organe de la coalition du 24 mai, déclarait que, s'il restait dévoué au gouvernement, « il ne se croyait pas obligé de suivre M. le duc de Broglie et M. Beulé dans leurs rancunes orléanistes. » La fin de son article est curieuse à citer :
« Quand tous les conservateurs se sont réunis pour combattre et renverser Vhomme fatal qui nous livrait à la République rouge, il a été loyalement convenu que chaque parti ferait abstraction de ses haines ou de ses affections en faveur du bien commun.
« Jusqu'à présent, deux partis ont strictement rempli leur engagement d'abnégation et d'effacement : ce sont les partis de l'Empire et de la légitimité. Un autre, le parti orléaniste, en minorité flagrante dans le pays, mais en majorité dans le Cabinet, entame le pacte par des défiances blessantes et qui dénotent une conscience plus troublée qu'il ne convient, car elle leur fait redouter chez les autres des projets qu'ils sont certainement les seuls à admettre. »
M. le général de Ladmirault — dont nous avons à citer, pour mémoire, un remarquable travail sur les Bases d'un projet pour le recrutement de l'armée de terre (brochure in-8° publiée en juillet 1871) — allait bientôt jouer un rôle politique, non plus seulement pour empêcher qu'on distribuât dans les casernes des brochures bonapartistes, mais pour dem^ander à l'Assemblée l'autorisation de poursuivre M. Ranc, député de Lyon, membre temporaire et président de la Commune de Paris.
Le général adressa cette lettre au président de l'Assemblée :
(( Monsieur le Président,
« La justice, qui doit être égale pour tous, me fait un « devoir de vous signaler la situation de M. A. Ranc, « député à l'Assemblée nationale, le seul des membres 0 de la Commune de Paris sérieusement compromis qui (( n'ait pas été poursuivi.
« Depuis le 28 mars 1871, jour de son élection à la a Commune, jusqu'au 6 avril, date à laquelle il a donné « sa démission, M. A. Ranc a pris part à divers actes du « mouvement insurrectionnel.
« Un décret révoquant les fonctionnaires qui regagneront G Versailles, porte sa signature. Divers actes, notamment G le décret de mise en accusation de MM. Thiers, Pothuau,
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« Jules Favre, Picard et Simon ; le décret sur les otages ; « la résolution d'un mouvement olîensif sur Versailles, a portent cette signature collective : « La Commune de « Paris, » et ont été votés, et ont reçu un commencea ment d'exécution pendant que M. A. Ranc était mem- « bre delà Commune. Gomme membre de la commission « de la justice, il a signé l'arrêté qui charge le sieur « Protot de la direction de cette commission.
« J'ai donc l'honneur, monsieur le Président, de de- (( mander à l'Assemblée nationale l'autorisation de trace duire M. Ranc devant les tribunaux compétents, sous « l'accusation de participation à l'insurrection de la Gom- (( mune de Paris, d'excitation à la guerre civile, à la haine « des citoyens les uns contre les autres, d'attentat ayant « pour but de détruire ou de changer la forme du gou- « vernement, d'usurpations de fonctions, crimes prévus « et punis par les articles 57, 60, 87, 91 du Gode pénal.
« Veuillez agréer, monsieur le Président de l'Assem- {' blée, l'assurance de mon profond respect.
u Le Gouverneur général de Paris,
« commandant la Jr« division militaire,