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GÉNÉRAL CHANZY

Après le soldat de l'armée de Metz, voici le soldat de l'armée de la Loire et de la défense nationale.

L'un et l'autre sont , avant tout , les soldats de la France.

Le général An toine-Eugène-AlfredChanzy était inconnu de la foule, quoique très-apprécié de ses chefs, lorsque la guerre de 1870-71 en fit un homme de guerre illustre. 11 avait alors quarante-huit ans ; il en a cinquante-trois aujourd'hui. Né le 18 mars 1822, à Nouart, dans les Ardennes, il s'était engagé, à seize ans, dans la marine; il

avait ensuite servi dans l'artillerie, puis était entré à Saint- Gyr, d'où il était sorti sous-lieutenant de zouaves ; devenu capitaine, il avait dirigé le bureau arabe de Tlemcen ; chef de bataillon en Italie, il était lieutenant-colonel en Syrie. On le retrouve colonel à Rome, général de brigade en Algérie, commandant tour à tour les subdivisions de Sidi-bel-Abbès et de Tlemcen. Le 22 octobre 1870, le gouvernement de la défense nationale lui donne le grade de général de division, puis l'appelle, moins d'un mois après, au commandement du IG'' corps (armée de la Loire).

A Goulmiers, Chanzy combat. C'est à lui qu'en partie nous devons la victoire. Après la retraite d'Orléans, Gambetta lui donne le commandement en chef de la deuxième armée de la Loire, et, combattant chaque jour, faisant face à l'ennemi, opposant des mobiles aux soldats aguerris de Frédéric-Charles, il commence cette retraite infeimale marquée plu? d'une fois par des défaites partielles infligées aux Allemands, et, après deux mois de luttes héroïques, d'efforts, d'énergie, de tactique, de science, terminée par la défaite du Mans, due à la panique des Bretons de la Tuilerie.

Chanzy dut plus d'une fois faire preuve de sévérité résolue pour unifier l'armée de recrues qu'il avait sous ses ordres. Il imposa la discipline par la rigueur. Un jour, étant achevai, il voit des soldats qui s'enfuient. Il en saisit un par le collet de sa capote et cherche, dans ses fontes, un pistolet pour lui brûler la cervelle. Sa main ne ren:;ontre qu'une fiole de verre glissée là par un brosseur, et la vie du fuyard est sauvée.

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Le général Chanzy allait et voulait d'ailleurs reprendre l'oITensive, lorsque l'armistice fit cesser cette guerre qui l'avait révélé au pays, et il disait alors à ses soldats, au lendemain de la signature de la paix : « Vos efforts, s'ils « n'ont pas abouti au succès, ne resteront pas sans gloire <( pour le pays dont ils ont contribué à sauver l'hon- <( neur. »

Le 8 février 187 1,1e département des Ardennes envoyait le général Ghanzy h Bordeaux comme député. Le général vota contre la paix.

Ceux-là qui se figurent volontiers le militaire, et surtout le militaire français, sous les traits accentués d'un grognard brusque et bruyant, qui jure et sacre, n'ont, pour se détromper et pour connaître une vraie nature de soldat moderne, qu'à étudier la physionomie du général Chanzy. Ce visage doux et énergique à la fois, ce nez bien modelé qui semble , dirait-on , légèrement de travers comme celui de M. Emile Augier; cet œil profond, clair et bleu, dont la prunelle va droit aux hommes et aux choses ; cette moustache que relève d'ordinaire le sourire en quelque sorte tendrement railleur d'une bouche spirituelle d'oii tombe une parole simple, facile, aimable, sans recherche , tous ces traits, enfm, composent un type particulier d'officier élégant sans être mondain, canciliant sans être faible, résolu sans entêtement et énergique sans tapage.

J'ai vu, dans l'album photographique du peintre J. J. Henner, un portrait du général Ghanzy, à cheval, alors quil n'était que colonel. L'espèce de rictus qui donne un caractère doucement narquois à son visage se retrouve

sur ce portrait-carte. Mais pourquoi parler de photographie, lorsqu'on a pu voir, au Salon, le général Ghanzy, en pied, et si admirablement rendu par cet éminent, parfait et complet artiste qu'on appelle Jean-Jacques Henner?Le général Ghanzy était là, vivant, dans ce cadre, et tel que nous avons pu le voir et l'écouter.

A toutes les qualités viriles dont nous parlions tout à l'heure, le général Ghanzy joint encore un don personnel, le don de l'oubli. Les catholiques prêchent beaucoup le pardon des offenses ; lui, le pratique d'une façon absolue.

Nul plus que lui n'a couru de dangers, au 18 Mars, dans cette journée qui vit tomber le républicain Glément Thomas et le brave général Lecomte. Arrêté à la gare d'Orléans, traîné à la mairie, où Léo Meillet essaya de le sauver, interrogé par legénéiml Duval, enlevé par la foule, maltraité, frappé, menacé de mort, blessé, traîné à terre, évanoui, le général Ghanzy semble n'avoir, de toutes ces violences, gardé qu'un seul souvenir, mais très-présent et très-sûr : le souvenir de ceux qui l'ont défendu à cette heure terrible, et qui ont tenté de l'arracher à la foule affolée. G'est ainsi qu'on le vit venir déposer en faveur du meurtrier des dominicains d'Arcueil, de Sérizier luimême, qui l'avait, en effet, protégé en attendant qu'il s'associât à l'exécution des otages.

J'ai entendu le général Ghanzy raconter ces souvenirs lugubres. Il le faisait avec un demi-sourire, sans phrases, sans exagérer les dangers courus, et en homme qui, selon le précepte de Pibrac, ne redoute ni ne souhaite la mort. La façon dont le général contait qu'entouré par la foule,

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dans une petite salle de la mairie où on l'avait conduit, il était couché en joue toutes les deux minutes par des furieux, cette façon calme était charmante.

Parmi ceux qui le menaçaient, il y avait, paraît-il, une façon de gamin de dix-huit ans, qui, armé seulement d'une baïonnette, dont il se servait comme d'un poignard, tâchait d'en porter des coups au général qui se détournait et qui, avec l'aide de Léo Meillet, les parait de son mieux. Il n'en eut pas moins son collet de paletot traversé par cette baïonnette.

Et comme, en écoutant le récit du général, quelqu'un s'écriait alors :

— Mais c'était un scélérat, ce garçon-là !

— Pas du tout, fit le général, c était un imbécile ? Sa baïonnette n'avait aucun sens.

Et que voulez-vous? Des réponses pareilles ont une candeur étonnante et partent du cœur le plus droit. Le secret de ce calme, de ce sourire après le danger passé, est tout entier, du reste, dans un seul sentiment, celui du courage. Ce sont les lâchetés seules qui dictent les représailles. Tel qui n'a point tremblé devant un ennemi puissant, ne s'acharnera point après un ennemi vaincu.

Le conseiller de toutes les sévérités intempestives, de toutes les dénonciations inutiles, de toutes les poursuites et de toutes les délations, c'est la peur, que des hommes comme le général Ghanzy ne connaissent pas. « Je n'ai rien de tant peur que de la peur » , disait Montaigne avec sa raison profonde. Aux heures de réaction, regardez bien la

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face des hommes qui tempêtent et menacent, scrutez leur pensée, sondez leurs reins, et vous pouvez être assurés de rencontrer, au fond de leurs actions, ce mobile toutpuissant, la crainte.

Ce n'est pas là le mobile des natures semblables à celle du général Ghanzy. Celles-là sourient plus volontiers des dangers passés, des épreuves traversées, qu'elles ne réclament de vengeances nouvelles.

En 1872, le général revenait de Tours pour assister aux séances de la Chambre. C'était en mars, presqu'au jour anniversaire de son arrestation. Il s'était endormi près d'Orléans et sommeillait fort tranquille, lorsque, tout à coup, son nom, tout haut prononcé, le réveille. Il ouvre les yeux. La portière du wagon est ouverte et quelqu'un lui demande :

— Vous êtes bien le général Chanzy ?

C'était précisément la question qu'on lui avait faite, en ouvrant la portière de son wagon, le 18 mars 1871. — Avant d'avoir eu le temps de répondre, le général avait môme remarqué que le train venait de s'arrêter justement à l'endroit oii les gardes nationaux fédérés avaient, un an auparavant, contraint le voyageur à descendre.

— Allons, bien! se dit le général, est-ce que cela va recommencer?

Cela ne recommençait pas. C'était, non plus un lieutenant aux ordres du comité central, mais un employé de la gare d'Orléans qui, sa casquette à la main, tendait une dépêche télégraphique adressée « en gare » au général

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Chanzy. Le général y trouva simplement l'occasion de se rappeler les événements de l'an passé. 11 en rit beaucoup. Combien d'autres, au contraire, se fussent réveillés un peu plus inquiets et de plus méchante humeur?

A l'Assemblée, le général Chanzy siégea au centre gauche, et c'est lui qui demanda l'abolition immédiate et définitive de la garde nationale, et qui l'obtint. Ce jour-là, le général Faidherbe donna sa démission. Pauvre garde nationale !

— Il y a cependant des cas, nous disait un jour le général Faidherbe, où (sans parler de ses efforts patriotiques de La Fère champenoise en 1814, et de Buzenval en 1871) elle peut rendre des services. Yoici, dans mon département, Roubaix, ville d'ouvriers, par exemple, et sans garnison. Supposez un malentendu, un mécontentement. Qui maintiendra l'ordre? La garde nationale pourrait le faire en attendant l'arrivée de troupes, et plus modérément. Quand les troupes arrivent, les désordres ont déjà commencé!

La réunion dite du centre gauche, composée de républicains du lendemain^ à peine dégagés des sentiments monarchiques, mais tout disposés en majorité à fonder la République, venait de procéder à la formation de son bureau (1" mai). Le général Chanzy avait été nommé à la présidence par 40 voix sur 66; les autres voix s'étaient portées sur le nom de M. Feray. M. Deseilligny et l'amiral Jaurès avaient été nommés vice-présidents avec des majorités considérables. Ainsi tombaient, au surplus, les bruits relatifs à des divisions qui se seraient fait jour dans cette

réunion, à peine formée, du centre gauche. Il y avait, dans cette réunion, un certain nombre de groupes plus ou moins indépendants ou nomades, et qui, appartenant à plusieurs réunions à la fois, flottaient naturellement entre elles; mais Fexamen de la liste du centre gauche donnait les résultats suivants : sur 160 membres environ, il y en avait (il y en a, peut-on dire) un peu plus de 100 qui appartiennent exclusivement à la réunion, une quarantaine qui appartiennent en même temps au centre droit, et une quinzaine qui font partie de la gauche républicaine.

Toujours est-il que cette réunion venait de mettre à sa tête un homme dont la juste popularité allait apporter à la République un concours précieux.

Esprit distingué et sérieux, très-résolu sous une apparente bonhomie, le général Ghanzy avait prouvé, je le répète, durant la guerre, qu'il savait allier une énergie et une bravoure toutes françaises à une science tactique depuis trop longtemps désapprise. La France lui avait su gré d'opposer, non sans succès, aux troupes les plus solides de l'Allemagne, des bataillons improvisés de pauvres paysans, dont il avait su faire de braves soldats, capables de résister avec honneur à un ennemi plus compacte et mieux armé. La nation avait conservé une admiration méritée pour des généraux comme Ghanzy et comme Faidherbe; mais, tandis que le soldat de Bapaume et de Saint-Quentin quittait l'Assemblée pour ne plus s'occuper que de science, d'anthropologie ou de linguistique, le soldat de Goulmiers, d'Orléans et de Josnes apportait à la Ghambre le poids de son autorité et de son honnêteté.

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Patriote par tempérament, républicain par raison, le général Ghanzy, — que n'avaient point effrayé, on l'a yu, les menaces de mort de la Commune, — sentait mieux quepersoune, avec un tact infini et une grande netteté de vue, que le plus sûr moyen désormais d'assurer l'ordre dans notre pays était de travailler à y fonder la République, et il profitait de l'élection qui le portait à la présidence du centre gauche pour prononcer à Versailles, dans l'assemblée particulière des membres de la réunion, un discours dont le retentissement fut très-grand.

Ce que dit un homme le peint parfois mieux que ce qu'on dit de lui. Le général Ghanzy parlait ainsi :

« Je n'ai pas eu, comme vous, le privilège d'arriver à l'Assemblée avec une foi politique toute faite. Au mois de février de 1871, au moment de l'armistice, j'étais à la tête de la deuxième armée de la Loire, tout à ma mission exclusivement militaire, mû par une seule pensée : servir mon pays le mieux possible dans la carrière que j'ai embrassée.

« J'arrivais donc à la position de député, toute nouvelle pour moi, à laquelle m'appelaient l'estime et la confiance de mes concitoyens, sans attache avec aucun parti.

« On a parlé de mon attitude hésitante. Ceux qui me connaissent me rendront au moins cette justice : c'est que l'hésitation n'est pas le fond de mon caractère. Rien ne me forçait, au début, à afficher des idées que je ne pouvais sérieusement avoir, à me dire d'un parti que je ne pouvais connaître. J'ai dû attendre qu'une conviction décidât ma résolution, et cette résolution a été prise dès

le jour où j'ai sollicité l'honneur d'être admis dans la réunion des conservateurs républicains, fondue depuis avec la vôtre et présidée alors par un homme dont la loyauté et le patriotisme eussent levé mes derniers doutes, l'honorable comte Rampon. »

Puis, avec une netteté absolue :

« Je viens de vous dire, continuait le général Ghanzy, ce qui m'avait amené vers vous; je le résume. Pour moi, le centre gauche doit être la réunion de tous les conservateurs libéraux qui, incitant le pays au-dessus de leurs aspirations^ cherchent le terrain sur lequel ils peuvent travailler en commun à son salut et à sa régénération, en faisant l'essai loyal et complet de la République. »

Et plus loin, dans ce discours qu'il faudrait citer tout: entier :

a Nous n'avons pas à arrêter sous quelle forme de « gouvernement la France entendra vivre quand, rendue « à elle-même, elle pourra en toute liberté exprimer son <( choix et sa volonté. Est-ce bien, en effet, je le répète, le « moment de se demander si l'on aboutira à la monar- « chie légitime, à la monarchie constitutionnelle, à l'em- <( pire, alors que c'est à la République qu'on laisse le soin « d'effacer nos affreux désastres? Qui peut nier, avant d'en « avoir franchement fait l'essai, que cette dernière forme nest a pas le salut. »

Le général Ghanzy exprimait ensuite que le gouvernement de fait, la République, devait être le gouvernement de droit, par conséquent indiscutable :

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« Le discuter, c'est Canioindrir, c'est livrer le pays désarmé (( à de nouvelles secousses. Qui de 7îous en assumerait la res" « ponsabilité?

(( (Juel serait le parti assez téméraire pour chercher dans un (( nouveau cataclysme le triomphe de ses aspirations ? n

Et, arrivant enfin à la conclusion :

(( Ainsi donc, messieurs, disons-le hautement, s'écriait « le général en terminant son discours, 7ious acceptons « franchement dans la forme et dans le fond la République, « puisqu'elle existe de fait, parce que nous sentons tous « que, dans les conditions oii se trouve la France, c'est « la seule forme de gouvernement possible, et que le « provisoire serait la faiblesse et l'impuissance, alors « qu'il nous faut vouloir et produire.

(( Divers orateurs, dont les discours m'ont rempli de « tristesse, ont prétendu, à la tribune de l'Assemblée, que « le gouvernement, qu'ils ne discutaient que parce qu'il « n'est pas celui qu'ils désirent, ne pouvait compter sur « la majorité.

« Je prétends le contraire, parce que, pour moi qui ne « m'inspire en aucune façon de l'esprit de parti, la véri- (( table majorité de l'Assemblée se compose de tous ceux (( qui aiment leur pays avant tout ; cette majorité s'est « retrouvée dans toutes les circonstances graves, et des « votes qui resteront célèbres constatent son existence et « sa puissance, c'est la seule dont il y ait lieu de tenir (( compte.

« Quant à l'armée, messieurs, on s'en est assez occupé et

« préoccupé pour que je croie nécessaire d'en dire un seul mot , (( comme toujours^ elle na quune pensée : faire son devoir. Le « devoir pour elle est de veiller sur le pays en obéissant au (( gouvernement. Elle ny faillira jamais. Laissons-lui donc la « voie nettement tracée, et que nos discussions n''amènent chez (( elle aucun trouble possible dans les idées, »

Voilà qui est net et franc, sans ambages.

Ce discours, prononcé devant cinquante députés, avait été couvert d'applaudissements et le pays allait accueillir avec joie cette adhésion très-franche à ce qu'on appelait l'essai loyal — essai fort déloyal, de la part de quelquesuns. M. de Marcère avait demandé que non-seulement les applaudissements fussent consignés au procès-verbal, mais encore qu'il fût bien stipulé que le centre gauche en entier acceptait la solidarité des idées exprimées.

M. Ricard appuya cette proposition. Snr la demande de l'amiral Saisset, — oui, de l'amiral Saisset, — il fut décidé que le discours serait imprimé et distribué à tous les députés. La majorité ne pouvait se dissimuler qu'il n'y eût là un grand pas de fait vers la République définitive, et elle vit avec un profond déplaisir que des hommes tels que le général Ghanzy se déclaraient publiquement pour la forme « et le fond » républicains. Nous devons regretter aujourd'hui que le général n'ait pas plus nettement persévéré dans son attitude et que, sans renier en aucune façon ces paroles, il n'ait point cru, en sa qualité de président du Conseil général des Ardennes (août 1873), rendre à M. Thiers un juste hommage, et affirmer une fois encore ses sentiments républicains.

Quant à la chronique de son administration en Algérie,

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OÙ, depuis le 10 juin 1873, il commande en qualité de gouverneur civil et militaire — après avoir commandé en chef le 7° corps, à Tours — on annonce un livre du spirituel M. Henry d'ideville, l'auteur de cet intéressant Journal d'un diplomate qui fait connaître, avec la netteté d'un Stendhal, la société italienne, grecque et bavaroise. M. d'Ideville, ancien préfet d'Alger, nous contera les menus faits de son administration, et l'histoire recueillera ces pages curieuses.

Mais le général Ghanzy est toujours digne de cette popularité qu'il n'a conquise par aucune adresse, par aucune faiblesse. Populaire parce qu'il a fait son devoir envers la patrie, le général est encore et sera toujours l'homme du remarquable et retentissant discours que nous citions tout à l'heure.

(i A plusieurs reprises, dit l'auteur de la Biographie des Députés, M. Jules Glère*, lors des projets de restauration monarchique, le général Ghanzy adressa au président du centre gauche des lettres qui n'ont point été livrées à la publicité, mais dans lesquelles on sait qu'il déclarait être en complète communion d'idées avec ses collègues du centre gauche et rester convaincu plus que jamais que le salut de la France est dans la République conservatrice. Le général Ghanzy n'a donc jamais cessé d'appartenir au parti républicain, qui est fier de compter dans ses rangs un aussi habile homme de guerre, un patriote aussi ardent. »

I. Chez Ganiier frères. 1875. — Il faut lire ce volume d'une utilité réelle, fait avec une sûreté d'information, une conscience et un talent absolus.

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— N'est-ce pas, du reste, ajoute récrivain distingué du National, n'est-ce pas le gouvernement de la Défense qui lui a permis de révéler ses hautes qualités en le rappelant de l'Algérie pour lui confier la dernière armée de la France ?

Fidèle à sa conscience et dominant les partis, le général Ghanzy est donc un des hommes dont la patrie s'honore, un de ceux qui n'ont point désespéré, qui ont lutté jusqu'au bout, et à qui nous devons, je le redis pour lui avec sincérité, le droit de relever notre tête abattue et de dire à notre tour :

— Tout a été perdu un moment, fors l'éternel honneur!

AlU lendemain du 25 février 1875, la tâche était facile pour un homme d'État vraiment digne de ce nom. La Constitution républicaine venait d'être votée, et l'homme qui allait prendre le pouvoir n'avait plus qu'à jouir des bénéfices de la situation nouvelle. M. Thiers s'était montré un véritable grand homme dans les circonstances difficiles où il avait gouverné. Il suffisait à M. Buffet, succédant à M. de Broglie, de savoir se rendre compte des nécessités des temps et des besoins du pays pour donner à son gouvernement la décision, l'autorité et la durée.

Mais M. Bufl'et, caractère indécis sous une apparence de volonté et même d'entêtement, n'a pas compris ou

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n'a pas voulu comprendre ce que la nation attendait de lui. Qu'on se souvienne de l'espèce de popularité soudaine qu'il avait conquise après le 25 Février. On n'espérait qu'en lui, on n'attendait que lui. On comptait les heures de son retour (M. Buffet était allé dans les Yosges auprès deM""^ Buffet mourante), de ce retour qui devait mettre fin à une crise ministérielle. On redoutait que M. Buffet n'acceptât point le pouvoir. Bref, il était l'homme de la situation. Il n'avait qu'à se laisser porter par le courant de l'opinion française.

Mais M. Buffet n'est pas de ceux qui obéissent volontiers, même à la nécessité et à la raison. Ne se plaît-il pas à répéter ce mot : a Oui, je le sais bien, j'ai mauvais caractère, mais c'est ma plus grande qualité ! » Un mauvais caractère constituerait encore un caractère, mais M, Buffet, quoi qu'il dise, est plus flottant qu'obstiné.

M. Buffet est myope, d'ailleurs ; M Buffet est d'un tempérament bilieux. Ces deux traits principaux composent toute sa physionomie et donnent la note de ce caractère qu'il appelle, en raillant, un mauvais caractère.

Il doit à sa myopie cet aspect légèrement hautain, arrogant, qu'il prend lorsque, fronçant les sourcils, l'œil plissé laissant à peine filtrer un rayon, il n'a pas l'air de regarder les gens, mais d'écouter assez dédaigneusement ceux qui lui parlent. C'est encore la myopie qui, lui faisant peu à peu fléchir les épaules, donne à ses mouvements quelque chose de gauche et d'indécis. Et ce portrait physique ne laisse-t-il point déjà deviner quelque chose de son portrait moral ?

M. Buffet est grand, robustement charpenté, et ses membres anguleux annoncent plus de vigueur que de

souplesse. Evidemment, il y a là une force véritable, force de résistance et non de progrès. M. de Broglie était insinuant et professait un culte adroit pour ce qu'il appelait « Tordre moral. » M. Buffet est plus raide et donne un pseudonyme à l'invention de son collègue. 11 se contente de l'appeler le « péril social » et d'évoquer le spectre rouge de Romieu quand on lui dénonce les sourdes menées de l'agent Rouffie et de ses complices.

M. de Broglie était le protégé de l'empire, M. Buffet s'en est fait, au moins un jour, et un jour solennel, le protecteur. Je ne suis pas certain qu'il ne le regrette point aujourd'hui. S'il n'est pas foncièrement impérialiste, les applaudissements insolents des bonapartistes ont dû lui montrer la portée du jeu étrange qu'il a joué. M. Buffet avait pourtant présidé à la mise au jour de cette Constitution que les partisans du comité de Comptabilité s'acharnent à attaquer tous les jours!

Il serait assez difficile, au surplus, de dire nettement à quel parti appartient M. Buffet, ou, pour mieux dire, quelles sont ses opinions fermement arrêtées. Il est libéral et conservateur ; les deux termes sont également fort élastiques. A vrai dire, M. Buffet est un libéral d'étiquette, mais qui s'accommoderait volontiers d'un léger despotisme et même d'un despotisme lourd. En 1848, à trente ans, il était républicain. Lorsqu'il se présenta aux électeurs de la Constituante, il s'écriait, dans sa profession de foi :

« Oui, dans ma ferme conviction, l'Assemblée devra vous donner la République, non point comme une de ces expériences que l'on essaye sans grand souci du succès et avec la secrète pensée de s'arranger très-bien d'un

échec. Non, messieurs, il faut travailler à fonder la République, avec la volonté bien arrêtée, énergique de la faire réuszir, de se dévouer à cette grande œuvre corps et biens ! »

M. Buffet, élu par 73,761 voix, alla, malgré sa profession de foi, siéger à droite, et, réélu à la Législative, fit partie du fameux comité de la rue de Poitiers, qui travailla si bien à détruire la République. M. Buffet était alors un très-jeune homme, mais déjà mûr et tel, j'imagine, qu'il est aujourd'hui. Il est des physionomies qu'on se figure toujours identiques à elles-mêmes. Louis- Joseph Buffet, fils d'un ancien officier du premier empire, est né, comme le biographe, à Mirecourt,dans les Vosges, et il aura cinquante-sept ans le 26 octobre de cette année.

Avocat distingué à la veille de Février, il fut ministre avant d'avoir trente-deux ans, ministre du commerce et de l'agriculture dans le cabinet Odilon Barrot (1849). Après être sorti du ministère, rentré dans les rangs, il combattit le suffrage universel par la loi du 31 Mai et donna ainsi à l'empire l'occasion de se poser en champion des droits populaires. Au 2 Décembre, M. Buffet protesta cependant contre le coup d'État et fut de ces députés qui, réunis à la mairie du X^ arrondissement, déclarèrent que Louis-Napoléon Bonaparte était le plus coupable des factieux. Arrêté un moment, M. Buffet fut bientôt relâché, et il ne rentra dans la vie politique qu'en 1865, et pour défendre, on doit le reconnaître, la liberté au Corps législatif.

M. Buffet, après les élections de 1869, allait devenir le chef du tiers-parti et interpeller le gouvernement de l'empereur de façon à le faire battre en retraite. Ministre des finances dans le cabinet Ollivier, M. Buffet

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donna bravement sa démission pour protester contre le plébiscite. Il a accompli un acte encore que Thistoire n'oubliera pas : comme M. Thicrs,il essaya d'empêcher la déclaration de guerre.

M. Buffet, on le voit, est une sorte d'homme d'État anglais dont tout l'idéal est le parlementarisme. Orléaniste par attitude, M. Buffet a été ministre par instinct ou par plaisir de la République et ministre de l'empire par intérêt. C'est un libéral accommodant qui trouve toujours suffisante la somme de liberté dont jouit le pays, pourvu qu'il ait, lui, la liberté de faire triompher ses propres idées. Il a combattu l'empire, comme on combat une jolie femme, pour l'amener à se laisser séduire, ou à vous séduire, ce qui est encore plus charmant. Ancien ministre du prince Louis-Napoléon, M. Buffet lui avait visiblement tenu rigueur au lendemain du 2 Décembre, et il répétait même volontiers qu'il bouderait jusqu'à ce que le fameux édifice fût couronné. Le couronnement ne vint pas, mais M. Buffet, las de bouder contre son bras veufde tout porte[euille,se contenta de l'ombre de la proie. Il ne faut pas le comparer cependant à ceux de ses collègues pareils à M. Ollivier et qui, funestes à ceux qu'ils prétendaient servir, furent terribles au pays qu'ils prétendaient sauver. Ceux-là, après avoir fait sur une malheureuse nation de telles expériences de libéralisme, devraient chercher dans un coin du monde un peu d'ombre et de silence. Mais M. Ollivier tient à faire des livres , et des livres qu'il appelle Principes de conduite. Ses principes sont de n'en point avoir.

M. Buffet ne doit pas être confondu avec cet homme, mais son rôle ne laisse pas que d'être dangereux. Après

être demeuré à Mirecourt pendant la guerre, M. Buffet, élu député des Vosges, le 8 février, le premier sur huit, par 36,137 voix, refusa le portefeuille des finances que lui offrait, à Bordeaux, M. Thiers. L'ancien ami du président de la République ne cessa plus, dès lors, de le combattre et, chaque fois que M. Thiers voyait M. Buffet à la tribune, il ne pouvait s'empêcher de laisser échapper de petits mouvements d'impatience, enflant sa joue d'une façon très-significative. Certain discours de M. Buffet, à propos d'impôts, fut cause de la première démission de M. Thiers.

Lorsque M. Grévy quitta volontairement le fauteuil de président de l'Asssemblée, M. Buifet fut élu par la droite. Il devait être réélu six fois de suite avant d'avoir pour successeur M. le duc d'Audiffret-Pasquier. Très-différent de M. Grévy, qui était la simplicité même, M. Buffet siégeait au fauteuil, le gilet ouvert et le col cravaté de blanc. C'était un président dameret. Lorsqu'il passait, l'aspect cassant, devant la garde d'honneur qui présentait les armes, M. Buffet n'avait pas seulement l'air d'un homme qui va faire son devoir, mais, si je puis dire, d'un notaire élégant qui va rédiger un contract.

M. Buffet est cependant ennemi du faste. N'oublions pas que c'est lui qui demanda, au temps de M. Thiers, qu'il fût interdit aux ministres d'habiter leurs ministères, (( pour qu'ils ne s'habituassent pas, eux et surtout leur (( famille, à cette idée luxueuse qui est pour beaucoup de « nos hommes politiques l'un des plus puissants motifs (( de la recherche des honneurs. » — Honnête homme et d'une grande simplicité de vie, ajoute le biographe auquel nous empruntons ces lignes, M. Buffet avait du reste

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prêché d'exemple et continuait d'habiter, sous l'Empire, alors qu'il était ministre des finances, son appartement de la rue de Saint-Pétersbourg.

Il n'en est pas moins vrai que les deux présidents, M. Bufîet et M. Grévy, formaient alors un piquant contraste.

Les deux actes dominants de la vie de chacun des présidents les caractérisaient, d'ailleurs, l'un et l'autre. Lorsque M. Grévy, défendant son amendement célèbre, proposait jadis, presque à la veille de Décembre, d'éliminer le président de la République et de déléguer le pouvoir exécutif au président des ministres, élu pour un temps illimité et toujours révocable, M. Buffet se préparait déjà à servir celui qui, en jurant de défendre la République, revenait en France pour y rétablir la monarchie.

Ainsi, l'amendement de M. Grévy eût sauvé la République et écarté le danger de l'Empire. La politique de M. Buffet perdit la République et prépara le coup d'État. Mais n'essayez pas de rappeler ces souvenirs à M. Buffet. Profondément pénétré de la rectitude de sa conduite politique, il n'admet pas qu'on lui reproche une de ses erreurs. Son collègue, M. de Tillancourt, ce successeur de M. de Bièvre, disait un jour, en souriant : a Ce buffet n'est pas commode.» Le calembour suffit parfois à peindre un homme.

Quelqu'un a comparé M. Buifet à Wellington. Gomme le général anglais à Torrôs-Vedras, M. Buffet, acculé, ne capitule pas, a-t-on-dit, il démissionne. Trois fois il a démissionné : en 49, en 51, en 70. M. Buffet n'est cependant pas un Wellington : il lui manque d'avoir gagné

une bataille de Waterloo. Le 25 février pouvait être la date de cette bataille là, s'il en eût voulu saisir la portée. Il est cependant très-exact qu'il a le type et le tempérament d'un Saxon. 11 est presque blond, un peu crépu, froid et roide. Je ne sais qui assurait, avec raison, qu'il faut des Français pour gouverner des Français : M.BufCet est un Anglais.

Un Français eût suivi le mouvement après le 25 février et l'eût dirigé. M. Buffet, à peine avait-il formé le cabinet du 10 mars oii figuraient à la fois M. Dufaure, M. Léon Say, M. H. Wallon et M. de Meaux, qu'il se hâtait d'enrayer et d'endiguer. Pourquoi? Y avait-il péril en la demeure? Non, certes. Mais M. Buffet, qui avait, le 25 février, montré son a mauvais caractère » à la droite, voulait, le 12 mars, le montrer à la gauche. M. de Broglie avait déclaré que sa politique serait résolument conservatrice. M. Buffet vint affirmer que la sienne serait nettement conse7'vatrice.

Ces deux adverbes joints font admirablement !

Il y eut de la stupeur à Gauche lorsque l'homme d'État, porté à la vice-présidence du Conseil par une majorité nouvelle, vint faire les doux yeux à la majorité ancienne et montrer déjà les dents à celle qui l'avait appelé, souhaité, poussé au pouvoir. On pouvait déjà deviner en Mars ce qui allait se passer en Juillet, à propos du rapport éloquent de M. Savary et des menées bonapartistes. M. Buffet songeait peut-être à refaire la majorité du 24 mai ! Allons ! ressuscite-t-on les morts? a-t on jamais marché en arrière ?

M. HUFFET 315

M. Buffet, malgré son mauvais caractère, n'en est pas moins indécis, et un publiciste d'un talent solide, M. Edmond Schérer, étudiait habilement naguère les diverses phases de cette irrésolution :

(( Il y a évidemment du trouble dans l'esprit de M. Buffet, j'allais dire, dans sa conscience politique, écrivait M. Schérer ; mais ce trouble lui-même, d'oii vient-il ? Serait-ce que M. Buffet ne peut se pardonner d'avoir été porté au pouvoir par les républicains, et qu'il veut se laver à tout prix de cette contamination ? Serait-ce que les responsabilités lui pèsent, et qu'il est disposé à jouer le tout pour le tout, à faire prévaloir sa politique de réaction ou à quitter des fonctions dont on ne se soucie qu'à moitié? Il y a du vrai dans ces explications, mais elles ne me paraissent pas aller au fond. Le fond, c'est que M. Buffet reconnaît de plus en plus la fausseté de la situation qu'il s'est faite à lui-même. Il se sent dans une impasse, il y voit le char de l'État engagé, il ne sait plus comment l'y retourner et l'en faire sortir, et il a l'amertume de penser que tout cela est son ouvrage. »

M. Buffet, déplorant in petto le vote de la Constitution et voulant peut-être le rendre inutile, me fait penser à Saturne dévorant ses enfants. Mais M. Buffet aura beau tenter, la Constitution est acquise, la République est acceptée, elle sera bientôt organisée, et ceux qui l'attaquent sont des factieux.

Ceux-là, ces bonapartistes infatigables dans l'art de la

propagande, ne tarderont pas, j'espère, à sentir le poids

du mauvais caractère de M. Buffet qui les a sauvés pourtant

i d'un vote écrasant. M. Buffet, pour sortir de la fausse

situation où il se trouvait, a essayé d'un acte de violence. 11 a essayé de reconstituer une majorité de Droite. Vaine entreprise, cette majorité n'existe pas. Elle existe si peu que, pour gouverner, M. Bulfet a besoin de la prorogation, qu'il fait donner cette division Malartre dont le drapeau porte pour devise : Loisirs et villégiature, et que, pour dominer l'Assemblée, il faut que l'Assemblée soit absente.

Ainsi, pour parler comme l'écrivain que nous citions tout à l'heure, « la dissolution de l'Assemblée est redevenue plus incertaine en même temps qu'elle est devenue plus nécessaire que jamais; mais si M. Buffet fait à ses nouveaux alliés la concession d'une prorogation, personne n'aura à en redouter les conséquences plus que lui-même. La position de la Gauche entre les autres partis est telle qu'elle reste assurée, pour peu que le parlement dure encore, de redevenir maîtresse de la situation et de rendre M. Buffet à ses loisirs, qu'il promettait hier d'employer à iaire connaissance avec les documents de la Commission d'enquête ! »

Car voilà bien ce qu'on peut reprocher par dessus tout à M. Buffet, premier ministre. Soit affectation de maussaderie ou fanfaronnade d'insociabilité, M. Buffet a tenu à déclarer à l'Assemblée qu'il n'avait pas lu le long et intéressant rapport du courageux M. Savary sur les (( agissements » des bonapartistes. Ce que tentent les partisans de l'Appel au peuple importe peu à M. Buffet. Ce qui l'alarme, c'est la conjuration radicale. A l'heure oii M. Savary lui signale M. Rouher ou M. Amigues, M. Bulfet s'inquiète surtout de M. Lockroy.

Il faut avouer d'ailleurs que l'inutile protestation de

M. Louis Blanc à la salle Ragachc était bien faite pour donner auprès de certains membres de la Chambre du crédit aux assertions de M. Bufîet. Quel besoin avait M. Louis Blanc de protester contre le modérantisme de ses collègues? Garibaldi, un vrai héros, que M. Louis Blanc nous présente comme le modèle du politique de Vaôsolu, a cependant bien accepté le relatif lorsqu'il a consenti à ne plus faire d'opposition à la monarchie de Victor Emmanuel, parce que Victor Emmanuel refaisait la patrie. Certes, l'absolu est une noble chose. Mais qui l'a trouvé? Pas même le Balthazar Claes, du roman de Balzac.

Choisir seulement entre tout ou rien est une solution trop commode. Que penserait-on d'un jardinier qui mettrait la cognée à la racine d'un arbre, sous prétexte qu'il n'a pas encore donné de fruits? Ne ferait-il pas mieux d'attendre à la saison prochaine?

M. Buffet, qu'on avait pu croire un moment retourné à ses opinions de 1848, n'en est pas moins redevenu, le jour où il réclamait le vote de confiance de la Droite, l'homme du 24 mai, et si la coalition n'a pas, quoi qu'elle dise, retrouvé ses soldats, elle a reconnu son chef, celui qui a présidé à la chute de M. Thiers.

Il reste, d'ailleurs, au gouvernement des hommes qui représentent, au pouvoir, la République et le 25 Février : c'est M. Léon Say, M. Bardoux, esprit aiguisé, érudit, pénétrant et profond, conscience droite et intelligence haute; c'est M. Dufaure, dialecticien habile, orateur aux serres puissantes, sorte de justicier terrible et froid, d'un talent vigoureux et redoutable, qui a solennellement pro-

mis de surveiller la faction dont M. Buffet a retardé la déroute.

Cette déroute était indiquée et certaine, mais le hasard et la fièvre d'une séance quelque peu incompréhensible ont ajourné la victoire. Et l'aventure prouve d'ailleurs que, pour le parti républicain, la sagesse et la prudence sont de plus en plus nécessaires, et qu'il ne doit pas se laisser toucher par les reproches de ceux qui l'accuseraient de complaisance et de faiblesse.

M. Louis Blanc et M. Madier deMontjau ont cependant essayé de faire passer les esprits vraiment politiques du parti pour des caractères entachés de mollesse. Puérile accusation. M. Gambetta a tout à coup reparu aussi bouillant que jamais et plus vigoureux encore que ceux qui lui reprochaient avec unpeu de jalousie, mais en termes voilés, de manquer de nerf. Il s'est même rencontré beaucoup de bons esprits pour se demander si le jeune et hardi leader du parti républicain n'eût pas mieux fait de remettre au lendemain son attaque, et, comme il disait un jour, d'avaler encore ce crapaud, pour prouver que la patience est aussi une vertu républicaine.

— Voici ce qui est arrivé, disait un spirituel député, M. J. B.: le vice-président du conseil, M. Buiîet a, agité un lambeau d'étoffe rouge, M. Gambetta s'est précipité dessus comme un taureau, et M. Buffet a profité de l'occasion pour l'atteindre!

Reste à savoir qui a été le plus directement atteint.

N'est-il pas bien naturel, au surplus, que l'on éprouve le besoin absolu de répondre, et sur-le-champ, à unepa rôle aussi imprévue que celle du ministre :

— Je lirai le rapport delà Commission lorsque je serai rendu aux loisirs de la vie privée !

N'y a-t-il pas là une irritante ironie, une provocation bien calculée pour faire bondir l'adversaire, lequel bondira d'autant plus qu'il est plus loyal et plus convaincu ? C'est ce que M. J. B. appelle le lambeau d'étoffe rouge.

L'intervention violente de M. Gambetta dans le débat a du moins déchiré cette étoffe et tous les voiles avec elle. Maintenant il ne" s'agit plus que de retrouver la prudence accoutumée, prudence que quelques-uns regardent comme un crime. En guerre, la suprême vertu, n'est-ce point cependant la science de la tactique ? Depuis quand reprochet-on à un général son habileté ? Au surplus, le sacrifice et l'attente, les déboires , les déceptions ne sont jamais inutiles aux partis : ils les trempent. De faciles succès les tromperaient au contraire.

La République, comme la liberté, doit être achetée par des sacrifices de chaque jour : Republica quotidie emenda. Ceux-là sont ses vrais amis qui la veillent, pour ainsi dire, comme on se placerait au chevet d'un enfant qui grandit.

M. Buffet avait pu passer, un moment, pour le parrain de cette République timide, mais progressive. Le parrain était malheureusement de méchante humeur le jour du baptême, et il laissa là sa filleule. La République se passera de lui; elle fera mieux: elle le traitera comme elle a traité M. de Broglie, dont l'impopularité proverbiale n'était cependant pas très-enviable pour un homme d'esprit.

Mais qu'est-ce que Fesprit, lorsqu'il s'agit de tempéra-

ment? M. Buffet a voulu montrer, une fois encore, que sa force consistait dans son « mauvais caractère. » M. Buffet a provoqué une crise; cette crise dure encore. Je souhaite pour M. Buffet lui-même, le doctrinaire et le parlementaire, qu'elle n'entraîne pas le discrédit du régime parlementaire ! César est là, en effet, et César prétend qu'on lui rende ce qui ne lui appartient pas.

Mais César et ceux qui le servent parleront enfin moins haut quand on aura donné la parole à la France.

iîi

Les récentes discussions sur la liberté de l'enseignement supérieur ont fait de M. Dupanloup un triomphateur. Il a en effet poussé de toutes ses forces l'Assemblée vers cette loi qui remet l'éducation définitive des jeunes gens aux ennemis directs de toute éducation vraiment libre et vraiment humaine. L'avenir dira ce qu'une semblable loi aura coûté à la France.

Il y avait longtemps que M. Dupanloup poursuivait cette victoire. Lorsqu'il ouvrait jadis des maisons d'éducation religieuse jusque dans son palais épiscopal, lorsqu'il écrivait, plus tard, aux directeurs des séminaires de ne tenir aucun compte de la circulaire de M. Jules Simon, qui réformait et virilisait l'éducation ; lorsqu'il

324 PORTRAITS COiNTEMPOKALNS

accusait ce ministre de l'instruction publique de vouloir la ruine des humanités et le renversement de la haute éducation intellectuelle en France, M. Dupanloap préparait déjà l'attaque qu'il amenée, en juillet 1875, avec sa vigueur, son ardeur habituelles.

M. Dupanloup est un agité et un agitateur. Il est sanguin, solide, empourpré, actif, les cheveux blancs et la face rouge, un peu de crème sur un plat de fraises. Il a soixante-treize ans sonnés, étant né le 3 janvier 1802. Ancien supérieur du petit séminaire de Paris, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, comme le fut plus tard M. Freppel, aujourd'hui évêque d'Angers, M. Dupanloup est depuis plus de vingt-cinq ans — depuis le 6 avril 1849 — évêque d'Orléans. Il y a longtemps qu'on l'appelle le fougueux prélat. Cette épithète lui est restée comme un surnom. Un satirique bordelais rimait naguère assez vivement la silhouette de M. Dupanloup :

C'est un homme de science, Un orateur éclatant, Et ce qu'on appelle, en France, Un évèffue militant.

Sans qu'en rien cela lui pèse, Il entreprend, à la fois.

Les affaires du diocèse Et les affaires des rois.

Collègue de Laboulaye, Immortel... comme Littré, Dans toute grande Assemblée, Il a son siège attitré.

Vénéré de ses fidèles, Admiré de ses amis, Il servait— avec grands zèles,— Et son pape et son pays.

M. nrPANLOTIP 32o

Il vivait luMirciix: cl sugo Mais il rencontra, soudain, Un. . .

Un Veuillot suv son chemin.

Le pape, pris pour arl)ilre, Dit qu'à côté de Veuillot, L'évcquc, malgré sa mîlro, N'était rien qu'un parpaillot.

A ces paroles cruelles Dupanloup s'étant soumis, Tourna vers les infidèles Ses beaux discours fort aigris.

Le front plissé, la voix claire.

Criant, agitant les bras, Pour un rien il s'exaspère.

Bref, il ne dérage pas !

Le tonde la satire est badin, mais le fond esterai. Louis Veuillot a durement malmené, dans V Univers, l'évêque d'Orléans, et ce n'était pas un des moins étonnants spectacles de ce temps, fécond en surprises, que de voir ces deux gens d'église se jeter au front les goupillons et les gros livres pieux, comme les héros du Lutrin vivant.

Ce n'est pas à Versailles, oii il apparaît comme député, mais c'est à Orléans, oiiil dem.eure, qu'il faut apprendre à connaître M. Dupanloup. Le milieu même explique d'ailleurs bien vite le personnage. Orléans ressemble à son prélat. C'est bien toujours une ville religieuse et de noblesse.

La rue de la Bretonnerie, semblable à certains quartiers cléricaux de Paris, toute de vastes hôtels, aux fenêtres closes, gentilhommières fermées aux profanes, dit éloquemment l'esprit du cru. M. Dupanloup règne; à l'évéché, il donne des soirées oii l'aristocratie et la bourgeoisie

orléanaises prennent des glaces dans des salons séparés, sans se mêler, L'évêque a beau agiter ses invités, l'huile et le vinaigre, un moment réunis, se séparent. L'aristocratie est intolérante, la bourgeoisie est assez vaine.

Il n'est point fort instruit. Il compose ses sermons de citations, ou plutôt il amalgame les textes. C'est lui qui dit : (( Le sermon, c'est la concordance. »

Tous les ouvrages du xyii*" siècle ont une table analytique où toutes les matières traitées sont mentionnées avec renvoi à la page oii il en est question. Humilité, voyez page tant; orgueil, voyez telle page. M. Dupanloup, selon le point qu'il veut traiter, prend le sujet en question, interroge tour à tour Fénelon, Bossuet, Massillon; établit la concordance de tous ces orateurs, et bâtit son discours là-dessus. Ces discours aussi bien ne sont souvent que des centons oratoires.

Lorsqu'il va publier une brochure, cela est mieux encore. Il envoie ses épreuves à tous ses amis, qui sont nombreux, avec prière de mettre en marge leurs observations, des additions, des citations. Lorsque ces diverses épreuves lui sont retournées, il les renvoie à l'imprimerie, comme Balzac faisait des siennes. On compose le tout, le tout absolument, et M. Dupanloup passe pour un magasin de faits; mais cette cohue d'idées rend chacun de ses écrits hâtif et heurté.

Il est fort respecté à Orléans. Ses mœurs imposent. Sa facilité de travail est prodigieuse; il écrit à tous et sur tout. Que de lettres, de réponses, de polémiques! Sur toutes les questions, guerre, paix, fléau, une brochure, un mandement, une instruction pastorale. Il est d'ailleurs intolérant. Clérical, il serait volontiers inquisiteur; révolutionnaire, il eût été terroriste. 11 ne pardonne point, par exemple, à un curé de campagne d'être populaire. La popularité d'un autre nuit à son ambition; il le change de cure.

Lorsqu'il arriva à Orléans, il sut, par la flatterie, s'attacher la bourgeoisie orléanaise, multiplia ses visites et

M. DUPANI.OUP 327

conquit toutes ces vanités de province. Son palais épiscopal est rempli de tableaux de sainteté que lui ont peint bien ou mal (plutôt mal que bien) les dames de la ville. Point artiste, il ne comprend rien aux arts. 11 trouvait, l'autre jour, fort médiocre V Apothéose d'Homère, d'Ingres. Un trait qui a son prix est celui-ci : M. Antigna, qui est d'Orléans, M. Antigna, le Paul Delaroche devenu auteur de mélodrames, avait au musée de la ville un tableau dont le titre dit tout: Après le bain. Il paraît que ce tableau faisait scandale dans les salles du musée. Les femmes baissaient leurs voiles pour passer devant. On se plaignit à l'évêque. Monseigneur s'émut, alla trouver le préfet, fit tant et si bien qu'on enleva le tableau : vade rétro, Satanas! La peinture de M. Antigna (elle a figuré au Salon, le jury n'y a rien vu ni la foule) est reléguée dans un grenier, au haut de la tour de Jeanne d'Arc.

On se souvient que M. Dupanloup donna sa démission de membre de l'Institut, lorsque M. Littré entra à l'Académie. Le cas de M. Dupanloup se doublait là d'une question personnelle.

Aux yeux de ses confrères de l'épiscopat, aux yeux de la cour de Rome, le prélat semblait se diminuer et affaiblir en môme temps son caractère sacerdotal en faisant partie d'une compagnie de lettrés et de purs écrivains. Je n'aime pas à faire partie des catalogues, disait Déranger, lorsqu'on lui parlait de l'Académie. A un tout autre point de vue que celui du chansonnier, M. Dupanloup, lui non plus, ne tenait pas à être catalogué^ et son titre d'éveque et son nom turbulent suffisaient à son désir de gloire bruyante. Il a donc faussé compagnie à ses collègues et il a voulu, dorénavant, marcher seul. On raconte que le jour où on discuta les titres des candidats à l'Académie, M. Dupanloup, après avoir protesté si vivement contre l'élection de M. Littré, se retira dans la bibliothèque de l'Institut.

Il n'y avait là que le bibliothécaire et un seul lecteur

courbé sur un livre, à une table d'étude. L'évêque d'Orléans s'approche d'abord du bibliothécaire, et doucement :

— Cela ne vous gênerait pas, monsieur, demanda-t-il, si je lisais ici mon bréviaire ?

— Mais, nullement, monseigneur.

M. Dupanloup fit alors deux pas vers l'unique lecteur, et répétant sa question :

— Si je lisais ici mon bréviaire, monsieur, cela ne vous gênerait41 pas ?

— Non, certes !

Or, ce lecteur était précisément un des anciens élèves de M. Dupanloup. C'était M. Ernest Renan, que le prélat, sans nul doute, ne reconnaissait point. Y avait-il une réelle affectation de la part de ce prêtre qui, après avoir essayé de chasser de l'Institut un penseur honnête et profond comme M. Littré, ouvrait (et montrait soigneusement qu'il ouvrait) un livre de prières? Toujours est-il que le hasard était piquant qui faisait adresser cette question par révêque intolérant à l'auteur de la Vie de Jésus.

Tout le bruit fait par M. Dupanloup tombera, au surplus, devant le silence de M. Littré. Celui-ci n'a pas lu une ligne de son adversaire et n'en lira certainement pas. Tout occupé de son Dictionnaire, il ne songe qu'à le compléter, et s'occupe du supplément. Dans la dernière élection de Paris, dans la lutte entre Victor Hugo et M. Yautrain, M. Littré n'a vu qu'un mot nouveau, le mot contractuel, et a regretté que la lettre C de son livre fût totalement publiée. Le fait est absolu. Je le tiens d'un voisin du philosophe. Comme on lui demandait son avis sur les candidats, Littré ne répondit qu'une chose :

— Yictor Hugo a inventé un mot excellent.

Quanta M. Dupanloup, encore une fois, il ne s'en soucie guère, et, au fond, M. Dupanloup lui-môme a simplement saisi une occasion qu'il eût put trouver jadis, alors que Mérimée et Sainte-Beuve étaient ses collègues sur les bancs de l'Académie. L'ami de Stendhal, Mérimée, allait

autrement plus loin dans ses conclusions négatives que M. Littiv, qui procède, en somme, par affirmations. Et ce sceptique de Sainte-Beuve ne devait-il point, aux yeux de M. Dupanloup, prendre des apparences d'anti-Ghrist ?

Lorsque Mérimée publia cette brochure étrange et cynique qu'il appelle H. B., et où il raconte la vie d'Henri Beyle, une main aimable ou malveillante adressa un exemplaire de ce travail à chacun des immortels. Et Mérimée, cependant, n'avait publié cela que pour ses seuls amis. M. Dupanloup ne pouvait, en conséquence, ignorer que son collègue Mérimée avait écrit cette fameuse phrase : « Ce qui excuse Dieu, c'est qu'il 7i' existe pas. )) Mais l'heure de la démission n'était pas venue encore pour le prélat. Elle n'eût point fait assez de bruit. Peut-être aussi M. Dupanloup était-il présent à la séance de l'Académie Française, oii l'on discuta s'il fallait mettre au concours de poésie ce sujet : Les restes de Saint Augustin ramenés à Hippone. A cette séance, Alfred de Musset, assis dans son coin, silencieux et rêvant, semblait absorbé par une pensée intérieure. Un de ses voisins, désirant consulter le poëte sur le sujet de poésie, le frappe sur l'épaule et lui demande son avis. Musset sembla sortir d'un rêve, puis, répétant entre ses dents le nom de saint Augustin, évêque d'Hippone, il haussa les épaules et lança en plein Institut cette réponse demeurée célèbre :

— Dali ! tout ça, c'est des prêtres !

Et comment, si M. Dupanloup l'entendit, ne se leva-t-il point et ne donna-t-il pas, furieux, la démission qu'il gardait en réserve pour la nomination de M. Littré ?

Tel est l'homme. Mais son intolérance ne s'arrête ni aux académiciens, ni aux toiles. Ce qu'il combat, ce qu'il poursuit, ce qu'il exècre, c'est la liberté de la pensée, l'esprit moderne, les manifestations les plus nobles de la science, les libertés les plus nécessaires de la discussion. Toutes ces choses, il les dénonce comme des dangers publics, et on l'entend, un jour, dénoncer un médecin et le lendemain un publiciste. On a le secret de ces vio-

lences. M. Dupanloup rencontre, une fois, M. Dufaure dans un couloir et lui demande pourquoi on avait arrêté les poursuites contre M. Yictor Poupin, éditeur de l'excellente bibliothèque démocratique à laquelle collaborent les Jules Simon, les Garnot, les Pelletan, les Schœlcher. M. Dupanloup s'insurge contre cet arrêt de poursuites. « C'est sans doute, ajoute-t-il, votre M. Bardoux qui a fait cela? — Oui, c'est M. Bardoux, riposta le ministre de la justice, mais sur mon ordre, Monseigneur. »

Alors, ne pouvant s'en prendre à M. Bardoux, Monseigneur s'en prend à la science elle-même. Il épluche les traités de médecine, il échenilleles études physiologiques. Il passe l'enseignement de nos docteurs au crible de l'inquisition et, volontiers, il jetterait le tout au feu. Il se voile la face si M. Littré entre à l'Académie, et M. Littré, pour répondre aux anathèmes de M. Dupanloup, se fait recevoir franc-maçon, comme Voltaire et comme Franklin. Les tureurs créricales de M. Dupanloup indisposent même les esprits calmes, et un recueil qui n'a rien de subversif traçait tout dernièrement, h propos d'un archevêque anglais, M. Manning, le portrait d'un de ces prélats qui, au rebours de M. Dupanloup, n'anathématisent personne, qui interrogent et qui discutent.

« On assure, disait la Bévue des Deux Mondes^ que M. Manning, archevêque de Westminster, est l'un des habitués les plus assidus du Metaphysical Club^ qu'il y dîne souvent en compagnie du rationaliste et positiviste M. Spencer, et qu'il aime à conférer avec lui sur quelques points de haute métaphysique. Ceux qui connaissent M. Manning affirment que, s'il faisait partie d'une académie et que M. Spencer en devînt membre, il n'aurait garde de donner sa démission. On affirme aussi que, sïl siégeait au Parlement, il ne se croirait point obligé d'employer son éloquence à convaincre tel écrivain de matérialisme, tel autre d'athéisme et à condamner les professeurs d'Oxford sur ce qu'ils ont dit et même sur ce qu'ils n'ont pas dit. M. Manning n'estime point que le rôle de dénonciateur

soit le plus beau que puisse remplir un évoque, et on prétend, chose plus étonnante encore, que, lorsqu'il cite ses adversaires, il se croit tenu de ne point tronquer leur pensée.»

11 n'est pas une ligne de ce fin morceau, pétillant d'allusions ironiques — et dont on regrette de ne pas connaître l'auteur — qui ne soit fort habilement dirigé contre M. Dupanloup.

Gomment s'était comporté, en effet, M. Dupanloup, à la tribune de l'Assemblée nationale ? Il avait attaqué le haut enseignement actuel en lui prêtant de fausses théories. 11 avait choisi des citations perfides, en vertu de l'axiome fameux du policier illustre : « Donnez-moi trois lignes de a l'écriture d'un homme, et je me charge de le faire pen- « dre! » Ne l'avait on pas vu déjà rechercher dans les écrits de M. Charles Robin, dans le Dictionnaire de Médecine de Nysten, des lambeaux de phrases propres à frapper les esprits, et n'avait-il pas tout fait pour amener la destitution des professeurs les plus illustres ?

Eh! bien, à la tribune, comme en chaire, M. Dupanloup dénonçait, fulminait, demandait des destitutions avec une véhémence qui pouvait avoir quelque chose du soldat, mais qui n'avait rien du chrétien. En vérité, je vous le dis, M. Dupanloup appartient à l'église militante. Il a même, certain jour, essayé de combattre, au Concile œcuménique de 1869, contre l'infaillibilité du pape. Ces velléités libérales sont d'ailleurs très-rares chez lui.

M. Dupanloup devait, au surplus, attirer de vertes réponses à ses harangues foudroyantes. Il avait affirmé qu'un médecin, un professeur enseignait que l'église avait brûlé la bibliothèque d'Alexandrie. M. Léon Lefort, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chirurgien de l'hôpital Beaujon, ainsi mis en cause, protesta bientôt contre les dénonciations calomnieuses et les citations tronquées de l'évêque d'Orléans, et les rieurs furent du côté du médecin qui enseignait à l'évêque à quelles sour-

332 PORTUAITS CONTEMPORAINS

ces il fallait remonter \ Et, après s'être défendu contre les reproches du prélat, M. Lefort ajoutait :

« Vous regardez comme des attaques à la morale tout ce qui est contraire à yos idées ; vous voulez, interdire l'éloge de cette vertu toute chrétienne, la charité, à un homme qui, depuis vingt-sept ans comme élève et comme chef de service, a consacré toutes ses matinées au service des pauvres dans les hôpitaux, et que les malades ont trouvé à leur chevet, dans toutes les épidémies, comme les blessés l'ont trouvé auprès d'eux à Paris, à Metz et en Italie ; vous appelez éloge de la charité chrétienne une précaution oratoire c'est-à-dire une hypocrisie. Oui, Monseigneur, à mon sentiment, la charité, inconnue au monde païen est le plus beau titre du christianisme ; mais si j'ai acquis le droit d'en faire l'éloge, si j'ai le droit de me dire chrétien, j'ai aussi le droit, dans un pays oîinous possédons encore la liberté de conscience, de dire que je ne confonds pas les doctrines du christianisme, ni même les principes catholiques que j'ai reçus dans mon enfance, avec les doctrines funestes du Syllabus et de l'infaillibité. »

l. Le discours qui scandalisait M. Dupanloup était la leçon d'ouverture de M. Lefort sur VHisloire de la Chirurgie. L'évêque d'Orléans reprochait au savant professeur d'avoir mis sur le compte du fanatisme des chrétiens un fait (( qui a toujours été regardé comme le grand crime de la barbarie musulmane. »

Voici la leçon que donnait à ce propos, à M. Dupanloup, M. Emile Alglade,, un véritable érudit, dans la Revue scientifique :

« Mgr Dupanloup prétend, au contraire, que Vhisfoire en a toujours accusé le calife Omar. Il aurait bien fait de nous dire où il prend cette histoire; car on le supposerait peut-être seul à croire aujourd'hui en la légende d'Omar, si M., le marquis de la Rocliejacquelein n'était venu l'appuyer inopinément de l'autorité de son nom. C'est phisieurs siècles après la prise d'Alexandrie par les Arabes, qu'un historien sans crédit a imputé, pour la première fois, à Omar l'ordre de brûler la bibliothèque d'Alexandrie, sans doute pour avoir l'occasion de produire le joli mot bien connu : « Si elle ne contient que le Koran, elle est inutile ; si elle contient autre chose, elle est nuisible. » Aucun des historiens

M. DUPANLOIJP 33:]

Le coup était porto droit et M. Diipanloup, quelque aveuglé qu'il soit par le fanatisme, dut le ressentir vivement.

Je dis aveuglé, car cet homme est sincère. C'est avec conviction qu'il appelle M. Littré un impie et un méchant. C'est avec conviction encore qu'il reproche à M. Challemel-Lacour de vouloir faire de lui un otage. M. Dupanloup est d'ailleurs courageux. Il l'a montré (au mois d'octobre 1870) lorsqu'il fut retenu prisonnier par les Allemands, dans son palais épiscopal. Son intervention décisive obtint d'ailleurs une réduction de la contribution de guerre imposée à Orléans par l'ennemi. Il se multipliait aussi dans les ambulances. C'est pourquoi le Loiret l'en-

antérieurs ne mentionnait ce fait, et les grandes collections alexandrines étaient déjà détruites alors depuis longtemps.

« La grande bibliothèque Philadelphienne ou bibliothèque Mère, deposée dans le quartier du Bruchion, a été brûlée dans l'incendie de ce quartier pendant la guerre de Jules César contre les Egyptiens. Mais il restait encore la bibliothèque Fille placée, dans un autre quartier, au temple de Sérapéum. Quelques années plus tard, la bibliothèque des rois de Pergame, donnée par Marc- Antoine à Cléopâtre, vint s'y ajouter et porter peut-être jusqu'à 500,000 le nombre de ses volumes. C'est cette bibliothèque du Sérapéum qui a été détruite par les chrétiens quelque temps après le concile de Nicée, sous le patriarcat de Théophile.

« Ce fait est mentionné dans tous les ouvrages modernes qui parlent de la bibliothèque d'Alexandrie, par exemple : V Histoire de l'école d'Alexandrie, de Matter, de Barthélémy Saint-Hilaire, les Recherches sur l'histoire des bibliothèques célèbres de Petit Radel, etc. Il est attesté notamment par un témoin oculaire dont l'impartialité ne peut pas être mise en doute : c'est le prêtre espagnol Paulus Orosius, dans son ouvrage dédié à saint Augustin et intitulé d'une manière significative : Adversus poganos historiarum libri septem ut et apalogeticus contra Pelagium de arbitrii libertate. Nous citons d'après l'édition in-40 de Sigebert Havercamps. (Lugduni Batavorum, apud Samuel et Johannem Luchtmans, 1767, page 421.) Orose raconte d'abord l'incendie arrivé sous Jules César et ajoute : « Unde quamlibet hodieque in templis exstent, quo' et « NON viDiMUS, armaria librorum : quibus direptis, exinamta ka a nos- « TRIS HOMiNiBus uostrls tonporibus memorent, quodquidem verum est. » Ainsi Orose a vu les armoires vidées par les chrétiens (« îwslris hominibus.)

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voyait à la Chambre. C'était moins le prélat que le patriote qu'on y portait.

Ce patriotisme est d'ailleurs de surface comme le patriotisme du prêtre. J'ai bien peur que M. Dupanloup ne préfère à cette motte de terre, qui est la France, cette patrie idéale qui est, ou Rome ou le ciel. Lorsque l'inondation désola le Midi, il adressait cependant un appel vrai ment ému aux gens de son diocèse, et il traçait un tableau poignant des désastres effroyables qui venaient d'atteindre Toulouse :

« Donnons de suite, disait-il, et beaucoup ; car les besoins sont urgents, comme les souffrances sont immenses; tenons à honneur de signaler la charité orléanaise dans ces conflits de générosité qui vont s'élever chez tous ceux qui, en France, portent dans leur poitrine un cœur d'homme et un cœur chrétien. »

Yoilà qui est bien; mais, quelques années auparavant, dans une brochure qui portait ce titre : V Athéisme et le déril social^ M. Dupanloup n'avait-il pas représenté les inondations comme des châtiments infligés par le Très- Haut aux miséral)les pécheurs? Sa charité implore quelquefois, mais sa foi terrible menace toujours.

Écrivain, M. Dupanloup a de l'éloquence et une certaine pompe; orateur, il n'est plus que médiocre. Un critique original, M. Babou , supposait récemment une séance parlementaire oii Bossuet et Fénelon se reprochaient mutuellement leurs griefs, ce qui ôtait une certaine dignité à leurs seigneuries. Et le critique concluait en renvoyant à l'église ce soldat qui a nom Dupanloup, qui porte « sa croix en verrouil » et fait de sa crosse un a chassepot. »

M. Dupanloup, pourtant, passe pour libéral. Que serait-ce s'il passait pour intolérant ? Sous l'empire on le disait orléaniste. Il est avant tout, il est seulement clérical. Le prêtre est toujours prêtre, et le plus souvent il

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n'est rien que prêtre. An besoin, on prendrait M. Dupanloup pour un Césai^ien. Ne réclamait-il pas, il y a fort peu de temps, le Messie qu'attendent les partisans du despotisme, c'est-à-dire un sauveur?

« Hélas ! s'écriait l'évêque d'Orléans, la France attend une grande âme qui la sauve. Quelquefois elle croit la Yoir resplendir à l'horizon de l'avenir et de ses destinées. Elle y croit et elle se donne toutentière. Puis, tout à coup, elle s'aperçoit qu'elle n'en a salué qu'une lueur trompeuse, et, se sentant défaillir, elle répète avec douleur le mot de l'Ecriture : « Ah! il n'est pas de la race de ceux a qui sauvent les nations. »

On sait que ceux-là, ces bienfaiteurs vainement appelés par M. Dupanloup, font payer assez cher leurs sauvetages, et le sort veuille que mon pays n'en rencontre plus désormais !

Désespérant de trouver un sauveur pour la France, M. Dupanloup a donc pris le parti de la sauver lui-même en compagnie de ses amis. Il l'a sauvée, en parlie, — ditil, — en faisant voter la loi sur l'enseignement supérieur. Le jésuitisme ayant sous sa main le crâne des jeunes gé- ' nérations et le pétrissant, et le façonnant à sa guise, voilà ce que M. Dupanloup a obtenu. Car cette liberté de l'enseignement ne profitera qu'aux adversaires de l'Université. Ils ont l'argent, le nerf de la guerre, et déjà les fondements matériels de leurs universités sont jetés. ' Et les pessimistes se désolent! Et les cléricaux triomphent! Et M. Dupanloup est persuadé que désormais la France est vouée à l'enseignement des jésuites comme Paris est voué au Sacré-Cœur. Erreur profonde.

Je ne suis pas de ceux qui désespèrent parce qu'un obstacle se dresse. Certes, la loi nouvelle est déplorable. Certes, le rôle actif de M. Dupanloup a été fatal. Mais qu'importe! On ne fait pas remonter un fleuve vers sa source. La France ne rétrogradera pas vers le passé.

Vous instruirez nos jeunes gens, Monseigneur? Eh!

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bien, soit! Mais l'esprit nouveau pénétrera malgré vous dans les jeunes cerveaux, et souvenez-vous que Voltaire et Diderot, ces artisans de luuiières, ont eu pour professeurs qui ? Des jésuites. Il y a une lumière qu'on ne saurait éteindre, c'est le soleil.

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