M. EDMOND DE GONCOURT
Nous arrivons au terme de ces portraits, et nous voudrions avoir complété la galerie contemporaine que nous nous étions proposé de peindre. Mais que de noms célèbres manqueront à ces deux volumes ! Et combien nous [regretterons de n'avoir pas pu donner place à des illus-
trations contemporaines qui ne le cèdent en rien à celles que nous avons étudiées et dont la valeur même est plus haute !
Pour ne citer que quelques noms, parmi ceux qu'on ne rencontrera pas dans ce livre, avec quel plaisir nous eussions voulu faire entrer dans notre cadre les physionomies, littéraires ou politiques, de M. Dufaure, la raison et l'éloquence redoutables et fermes; de M. Ernest Renan, le critique pénétrant, le philosophe attendri, un docteur Strauss aussi savant et plus charmant, un des écrivains dont s'honorera ce siècle ; de M. Emile Augier, ce vrai Gaulois, dont le théâtre honnête et viril n'a point de supérieur en ce temps-ci ; de M. H. Taine, ce normalien coloriste qui fait de la critique littéraire ou esthétique avec la palette d'un Michelet; de Auguste Barbier, l'immortel auteur des Ïambes. J'arrête ici la liste des regrets. Nous risquerions d'être entraînés trop loin.
Parlons seulement des romanciers, puisque le roman est une des formes et une des forces delà littérature contemporaine. Le roman s'est fait, tour à tour, en ce siècle, philosophique et satirique, romantique et réaliste, réformateur et réactionnaire , hystérique et moral, intime comme la vie privée, vaste et plein d'aventures comme l'histoire. Mais ce qui domine aujourd'hui, c'est le roman analytique de l'école de Balzac. Les conteurs étonnants ou effrayants, les Dumas, les Soulié, les Eugène Sue, n'ont laissé que peu de disciples, écrivains d'un talent rare, comme Paul Féval ou Emmanuel Gonzalès, qui ont
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déployé plus de ressources cérébrales que n'en eussent jadis dépensé dix romanciers à la fois.
Mais c'est la jeune école et le roman nouveau sur lesquels je prétends jeter un simple coup d'œil.