‹ Portraits contemporainsChapitre 32 sur 40 · M. ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

M. ALPHONSE DAUDET

Lorsqu'on écrira, si je puis dire, l'histoire du roman, il faudra faire à l'œuvre des frères de Goncourt la part la plus large, la première place. Ce sont eux qui, à vrai dire, ont marqué la voie, ont fait de la vérité avec du style, et ont projeté les plus vives, les plus durables lueurs sur la vie moderne. Tous nos jeunes romanciers

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procèdent des auteurs de Germinie Lacerteux et de Renée Mauperin, deux chefs-d'œuvre. Inclinons-nous tout d'abord devant ces jeunes maîtres, dont la vie et le labeur nous offrent un double exemple, et saluons dans M. Edmond de Concourt le survivant sympathique d'une association illustre dont les livres sont vraiment ^e^^maîti^es-livres.

M. Emile Zola et M. Alphonse Daudet sont, qu'ils le reconnaissent ou non, les disciples des frères de Concourt. Ils ont, sans doute, leur originalité propre, et tel livre d'Alphonse Daudet, les Femmes d'artistes^ est une suite d'exquis petits cuadros, comme eût dit André Ghénier.

Tout en estimant que les artistes doivent se marier, M. Alphonse Daudet nous raconte là les tourments de ceux qui sont mal mariés. Ce livre est un des plus fms, à coup sûr, que ce peintre habile et coloré, ce miniaturiste de nos mœurs actuelles ait écrit. L'auteur du Petit Chose, des Lettres de mon moulin, de Robert Hebnont, et de tant d'autres récits délicats, y a mis toute la science du pittoresque et tout son esprit.

Je n'ai jamais pu comprendre comment , en étant myope, M. Alphonse Daudet savait et pouvait si bien voir; rien ne lui échappe, et il décrit toutes choses avec un bonheur achevé.

Il y a des rencontres d'une vérité singulière et profonde dans ces études, et l'histoire de M"''' Heurtebise est, en

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son genre, un chef-d'œuvre. M- Ileurtebisc, petite bour- • geoise niédioere d'esprit, a épousé un pauvre diable de littérateur qu'elle ne comprend pas, et qu'elle tue à coups d'épingles. M- Heurtcbise regrette de n'avoir pas épousé ou Fajon, ou Aubertot, de la maison Aubertot et Fajon. Elle devient veuve et, Aubertot et Fajon étant encore disponibles, elle épouse Aubertot et Fajon «Peutêtre Aubertot, peut être Fajon, eut-etre môme tous les deux, dit M. Daudet. »

Le profil de la Transteverine, qu'a épousée un malheureux homme qu'elle domine de toute sa majesté de matrone au poing solide, est encore une chose navrante et achevée. Le pauvre diable, ayant cassé une boteglia de vin fin, tout tremblant se penche à l'oreille d'un ami et murmure : « Dis que c'est toi. »

" Et le pauvre diable avait si peur, écrit M. Daudet, que je sentais sous la table ses longues jambes qui tremblaient. « La 7Vfl/ïs^e^m«e n'est-elle pas un peu cousine de Manette Salomon ?

Quant hFroynontjeune et Rider aîné, d'Alp. Daudet, c'est bien assurément le meilleur livre de l'auteur. Figurezvous madame Bovary au Marais et mariée à un Bovary mhlimé, le vieux Risler, un Ginke qui vend tout chez lui, dès qu'il s'aperçoit que sa femme, sa petite Sidonie qu'il adore, est la maîtresse de Froment jeune, son associé. Il y a bien de l'émotion, bien du talent, de la raillerie et de la poésie dans ce livre, où je voudrais un peu plus de force dans les mouvements dramatiques. M. Daudet ne

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s'est plus contenté de peindre une miniature, il a signé là un petit tableau d'intérieur digne d'un Hollandais. Le commerce parisien et la bourgeoisie, qui' confine au peuple, sont étudiés sur le vif. La jolie et navrante caricature que celle de l'illustre comédien Delobelle, qui traîne son inutilité et attend un engagement sur le boulevard, tandis que sa femme et sa fille s'épuisent pour le nourrir. M. Daudet procède à la fois de M. Flaubert — que je n'oubliais point tout à l'heure — et des frères de Goncourt; c'est un réaliste ailé; ou plutôt c'est un poëte de Provence qui a versé dans son verre de muscat une goutte du gingembre de Dickens.

M. E. Zola continue la série de ses Rougon-Macquart, dont les divers volumes formeront, comme il dit, VHistoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire. M. Zola veut, nous assure-t-il sur la couverture de son livre , mêler la physiologie à l'histoire. La Fortune des Bougoti, la Curée, le Veiitre de Paris et la Conquête de Plassans forment déjà les quatre premières séries de cet ouvrage, qui n'aurait pas besoin de ses étiquettes médicales [Histoire naturelle, etc.) pour être fort intéressant. La Conquête de Plassatis, c'est l'histoire de la lente absorption d'une petite ville de province par un agent bonapartiste envoyé là pour faire de la propagande. Les détails de ce livre sont tout à fait attachants, et M. Zola s'est astreint, pour l'écrire, à plus de retenue que dans le Ventre de Paris. Son éminent talent de description ne déborde plus maintenant sur le récit; tout y est mieux fondu et mis à sa place. En un mot, la Conquête de Plassans est digne de

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cette renommée de vigueur et de puissance dramatique que M. Emile Zola s'est depuis quelques années déjà si légitimement acquise.

Mais voilà que M. Zola publie la Faute de l'abbé Mouref, et, cette fois, il va trop loin. Jamais certes M. Zola n'a

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