M. VICTORIEN SARDOU
M. Victorien Sardou est un Parisien de Paris, quoique, si je ne me trompe, sa famille soit marseillaise et peutêtre d'origine italienne. Lou Sardou, en patois provençal, veut dire le Sarde. Il est né le 7 septembre 1831, d'un père professeur qui a signé plus d'un ouvrage classique, des grammaires, des recueils de morceaux choisis. Avant d'être un des premiers parmi le tout Paris, M. Sardou fut un vrai gamin de Paris, glissant au Palais- Royal, sur le bassin gelé, durant l'hiver. « Je suis tombé dans tous les bassins de Paris, disait-il un jour, avant de cherchera ne pas tomber sur toutes les scènes!» Laborieux, acharné, piocheur, malgré sa santé qui était faible, il avait commencé par étudier la médecine; ce
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n'était pas là sa véritable voie. Il laissa les livres de physiologie pour les livres d'histoire; il se passionna pour le passé, pour la science. C'était l'heure oii Meyerbeer donnait à l'Opéra cette magnifique œuvre d'art qui est, en même temps, comme une étude philosophique et historique, un tableau, une reconstruction d'un siècle disparu, le Prophète. Tout ce qui était la Réforme, la lutte de l'esprit moderne contre la tradition mortelle, enflamma Victorien Sardou. On le voyait alors courir les bibliothèques, traduire Érasme, étudier Jérôme Cardan, se nourrir de la moelle du xvi^ siècle. J'ai tenu entre mes mains un petit cahier, d'une écriture fine et propre, une étude sur Érasme, vivante, curieuse, entraînante, qui date de ce lemps-là, et qui ferait honneur à l'auteur même de Patrie si elle était jamais publiée.
Quelles heures de lutte alors et, disons le mot, qui n'est que glorieux, de misère ! Victorien Sardou donnait pour vivre des leçons d'histoire, de philosophie, pis que cela, de mathématiques. 11 courait le cachet, il portait des articles aux revues qui ne payaient pas, aux dictionnaires biographiques, aux encyclopédies qui donnaient cent francs pour un article de gigantesque érudition ! Et pas de désespoir cependant! Actif, intrépide, résolu, certain de vaincre^ Victorien Sardou continuait à travailler, rêvant alors le double succès de l'historien et du dramaturge.
A cette époque, M. Sardou habitait avec un ami, le docteur Sémerie, une mansarde où le futur médecin et le futur dramaturge vivaient en commun; ils luttaient, ils cherchaient, ils espéraient. L'un des deux était alors menacé de phthisie, c'était le médecin. Une nuit, une quinte
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terrible vint elîraycr M. Sardoii, qui \(;illait au chevet de son ami. Ne sachant que faire, M. Sardou descend en hâte, demande au concierge l'adresse du docteur le plus voisin.
— Le plus voisin? C'est M. Galtier!
— Quel numéro?
— Numéro 20.
La nuit était déjà avancée.
M. Victorien Sardou s'élance, sonne à la porte du docteur, réveille toute la maison, et tandis que le médecin s'habille :
— Le docteur est à vous, monsieur, à l'instant, lui dit le domestique. Veuillez l'attendre là, tenez, dans cette petite chambre; vous aurez, d'ailleurs, tout le temps de la regarder, cette chambre, et elle' est curieuse! C'est là qu'a été assassiné Marat!
Et pendant que le docteur Galtier s'habillait, M. Sardou, à la lueur d'une bougie, restait là, seul, songeant à son ami qu'il croyait mourant, et cependant ne pouvant pas, dans cette nuit sinistre, détacher son regard de ces dalles rouges, sur lesquelles l'eau de la baignoire et peut-être le sang de Marat avaient coulé.
Un autre jour, M. Sardou passait dans la rue en même temps que débouchait une voiture chargée de pierres de taille. Par hasard, M. Sardou s'écarte et, au même instant, une des pierres se détache et écrase un malheureux porteur d'eau à l'endroit même que le jeune homme venait de quitter. « Suis-je donc destiné à sortir de ma vie de lutte ? » se dit M. Sardou, superstitieux comme tous les gens qui attendent et qui souffrent.
Les aventures dramatiques étaient bien faites pour tourner cet esprit agile du côté du théâtre. Le théâtre, en
effet, l'attirait. Il avait déjà commis sa tragédie, la Reine Ulphra, qu'il a gardée, un Bernard Palissy, inspiré peutêtre des causeries de son ami Edmond Roche, un poëte mort trop \'ite, et cette Taverne des étudiants^ qu'il donna à rOdéon, le 1*''" avril 1854, et qui fut emportée par une tempête de sifflets. L'œuvre n'était pas bonne, les vers étaient faibles. Mais l'auteur avait \ingt-trois ans; il comprit d*ailleurs que le théâtre, cette œuvre de démon, comme dit Voltaire, exige d'un homme toute sa réflexion et toute son intelligence. 11 se remit à l'œuvre, mordu au cœur par l'insuccès, mais non désespéré, mais décidé à triompher, et, rencontrant dans un premier mariage l'aide et l'affection militante, il travailla vaillamment, disputant au sort sa faveur et cela pendant des années.
Années de lutte, on le devine, de défaillances parfois, parfois de désespoir. Victorien Sardou a raconté, dans la page la plus émue qu'il ait écrite de sa vie, comment, à bout de forces, il alla trouver, un jour, une grande artiste qui se trouva être une bonne fée : c'était Déjazet. Il lui avait remis un manuscrit, les Premières Armes de Figaro. Il était allé, à pied jusqu'à Seine-Port, demander la réponse de la comédienne et si la pièce pouvait être, — par grande fortune, — jouée sur la scène qui portait ce nom juvénile : Déjazet! Déjazet lui répondit oui. M. Sardou chantait en sortant de chez la comédienne, et il lui semblait que les lilas embaumés lui souhaitaient autant de représentations qu'ils avaient de grappes fleuries.
Les Premières armes de Figaro furent jouées et applaudies. M. Sardou avait là pour collaborateur Yanderburg.
C'était déjà une escarmouche heureuse, mais ce n'était
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pas encore une victoire décisive. Cette victoire, M. Sardou la demanda au Gymnase avec les Pattes de mouche, une comédie alerte et originale, sautillante, pétillante, un steeple-chase à la poursuite d'une lettre, un conte d'Edgar Poë traduit par un Parisien. Le soir de la première représentation, Victorien Sardou se promenait mélancolique devant le Gymnase. Il songeait que, si la pièce échouait, c'en était fait de ses espoirs. Il n'avait plus vingttrois ans et il ne s'agissait plus d'un début à l'Odéon. « Je n'ai plus qu'à partir pour l'Amérique si je tombe, se disait Sardou. Là-bas, je ferai ce que voudra le sort! »
Peut-être est-ce pour cela que l'auteur de rOncle Sam et des Femmes fortes a gardé rancune à l'Amérique; il la déteste parce qu'il en a eu peur.
Ce Parisien d'ailleurs devait garder Paris, ou plutôt «Paris le garda, l'adopta et l'applaudit. Zes Pa^^es de mouche eurent un succès éclatant, et le lendemain M. Sardou était célèbre.
Depuis, il n'a guère connu que les succès; sa verve magnétique a enlevé les suffrages de la foule, tambour battant et mèche allumée. Il a écrit Nos Intimes et Nos Bons Villageois^ les Vieux Garço7is et Maison tieuve, Fernande et la Famille Boioiton. S'il n'a pas été profond, il a été brillant; s'il n'a pas donné des œuvres d'airain, il a chiffonné galamment de jolies étoffes que la mode adopte et que la mode rejette, mais qui, pour les étrangers, ont le je ne sais quoi de retroussé et d'aimable que les peintres appellent le chic.
J'ai connu le temps où M. Victorien Sardou, au lendemain de son grand succès de la Famille Benoîton, déclarait d'ailleurs à ses amis que tout ce qull avait écrit jusque-là
pour le théâtre ne comptait guère à ses propres yeux, et qu'il avait d'autres projets pour l'avenir. Ce théâtre futur, dont M. Sardou faisait briller les perspectives à ceux qui l'écoutaient, je ne sais si c'est le genre de spectacle auquel appartiennent ses dernières pièces, Andréa, le Magot ^ les Merveilleuses ; mais s'il en était ainsi, je regretterais, avec beaucoup d'autres, le théâtre passé, qui valut de si vifs succès à l'auteur des Pattes de mouche. On me dira q\ïAnd7'éa ou les Merveilleuses ne sont, pour M. Sardou lui-même, qu'une fantaisie, un caprice, un divertissement, et ne tiendront, dans son répertoire, d'autre place que celle d'un article d'exportation ; je le sais. Par le temps qui court, beaucoup de peintres, et des plus célèbres, divisent les tableaux qu'ils produisent en deux lots : ceux qu'ils destinent à la France, au salon du mois de mai, au jugement de la critique; et ceux qu'ils emballent, franc de port, pour l'Amérique, où se débite avec entrain l'article de Paris. Andréa était pour M. Sardou ce que sont ces tableaux de commerce pour certains peintres qui, pour être artistes, n'en demeurent pas moins gens d'affaires.
Parmi les auteurs dramatiques, beaucoup — chose singulière — sont personnellement inférieurs, intellectuellement parlant, aux pièces qu'ils produisent. Ils ont reçu de la nature un certain don, un certain flair; ils ont acquis l'habitude des planches, ils savent jouer à la fois du comique et du tragique ; mais, une fois hors de leur théâtre, ils n'ont souvent, ce qui surprend fort, ni conception élevée de leur art, ni science historique, ni érudition littéraire. Il va sans dire que cette règle entraîne de notables et de nombreuses exceptions ; mais, entre ces
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exceptions-là, je ne crois pas qn'il y en ait beaucoup de la valeur de M. Sardou. Son érudition, un peu anecdotière, est très-vaste, sa mémoire prodigieuse, sa conversation d'un intérêt tout à fait vif, entraînant et singulier. On sent en lui une nature absolument supérieure aux œuvres qu'il offre au public, et quelque soit le mérite de ses productions passées, on est toujours en droit d'exiger de lui une œuvre plus élevée que ses aînées.
Si le paradoxe du comédien imaginé par Diderot, et qui veut que l'acteur émeuve sans être ému, pouvait s'appliquer à Tauteur, M Sardou en serait un frappant exemple. Je suis persuadé qu'en écrivant il domine toujours la situation, et ne se laisse emporter par aucune fièvre. Au moment où son tempérament nerveux, primesautier, va l'entraîner dans une situation un peu trop haute ou difficile et qui, par conséquent, pourra ou dépasser ou heurter le public, sa lucidité d'esprit, sa raison l'arrêtent aussitôt brusquement et lui crient : Casse-cou !
Il a cependant, naguère, tenté une dangereuse épreuve et s'est hardiment attaqué à une œuvre supérieure et volontairement sombre, la Haine. Il faut lui en savoir gré. La tonalité morne de ce farouche tableau ne manquait pas de grandeur, et si la langue eût été à la hauteur de la prodigieuse science de reconstruction dont l'auteur faisait preuve, il eût fallu bien haut proclamer cet essai altier un chef-d'œuvre. Walter Scott a montré, dans la Prison d'Edimbourg, toute une ville agissant et hurlant. M. Sardou a fait de môme dans la Haine. Avec un rayon de passion vraie, du style et une larme pure au milieu de cet enfer où la guerre, le viol, le sang et la peste font rage, cette chronique siennoise obtenait le succès de l'épisode flamand qui s'appelait Patrie.
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Patrie! Un chef-d'œuvre encore, moins le style, inférieur toujours à la conception superbe du drame.
Il y a dans les Chroniques italiemies, de Stendhal, une histoire poignante, Vanina Vanini, ou Particularités sur la dernière vente de carbonari découverte dans les États du pape. Gela a trente pages, de ces pages concentrées, rapides, pleines de faits comme en écrivait Beyle de son style sobre et net; trente pages, et c'est admirable !
Vanina Vanini est l'histoire d'une princesse italienne éprise d'un carbonaro. Elle ne songe qu'à son amant qui ne songe qu'à l'Italie et à l'affranchissement de Rome. Lorsqu'elle lui propose de fuir avec elle, de partir, de quitter son pays : — Non, dit-il, quitter Rome est pour moi le pire des supplices. Ah! que l'Italie n'est-elle délivrée des barbares !
Et Vanina jalouse, jalouse de cet amour de Minirilli pour l'idée, cherche alors le moyen de détacher le jeune carbonaro du groupe dont il fait partie.
« Au milieu de la nuit, dit Stendhal, Vanina vient voir Minirilli ; il lui dit l'incertitude oii il venait d'être plongé et la discussion à laquelle, parce qu'il l'aimait, il avait livré le grand mot ùq patrie
— S'il devait choisir absolument entre la patrie et moi, se disait-elle, j'aurais la préférence. »
Et dans sa jalousie, Vanina Vanini court dénoncer au cardinal-légat la conjuration dont elle a les fils. On arrête les carbonari, et lorsque Minirilli, arrêté et enchaîné, apprend que cette femme a trahi les siens :
— Ah! monstre ! s'écria-t-il en se jetant sur elle. « Et il cherchait à l'assommer avec ses chaînes. »
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Le magnifique drame de M. Victorien Sardoii, Patrie, m'a toujours rappelé ce tragique récit de Stendhal. On ne lit plus assez Stendhal. C'est un arsenal d'idées et, comme il le disait, de menus faits.
Bref, Patrie obtint le plus éclatant des succès. Le public voulut qu'on traînât sur la scène l'auteur, qui eut le bon goût de rester dans la coulisse. Au moment de ce réveil de l'opinion libérale, on parla de faire de l'auteur de Patrie un député, ni plus ni moins. Où sont ces rêves ?
Au lendemain de la première représentation de Patrie, M. Victorien Sardou assistait à la première représentation d'une opérette qui ne réussit point, la Diva^ et le public des Bouffes, peu enclin cependant aux choses littéraires, éprouva le besoin de protester contre l'éternelle opérette et de saluer l'avènement du drame viril. Alors, apercevant M. Sardou assis dans un fauteuil du petit théâtre, les spectateurs de la Diva applaudirent aussitôt l'auteur ^Çi Patrie, et semblèrent, par cette ovation, l'engager à ne quitter plus jamais la voie où il venait d'entrer. « A bas l'opérette! vive le drame! » Tel était le mot d'ordre. Le triomphateur du jour remercia par un signe de tète, et rentrant aussitôt à son logis, il songea sans doute à l'opérette future qu'il écrirait tout justement pour ce musicien de la Diva^ auquel on venait de l'opposer comme une littéraire antithèse.
Le Roi Carotte fut une inutile spéculation et une mauvaise féerie. Mais du moins ne peut-on reprocher à cette fantaisie douteuse ce qu'on peut reprocher à Babagas, qui fut joué presque en même temps. Hélas! il sera dit maintenant qu'à l'heure où la France vaincue avait besoin de consolation, d'oubli, de silence et d'honneur, M. Sardou
aura présenté au public un type de bassesse insolente qui, chassé et bafoué, s'écriait au dénoûment de la comédie :
— Allons! je m'expatrie! Et je vais dans le seul pays où l'on apprécie les gens de ma trempe.
— Oîi donc ?
— En France !
Oui, voilà ce qu'un Français osait écrire en février 1872, aux éclats de rire des Prussiens vainqueurs !
Le soir de la première représentation de cette amusante mais brutale caricature, — satire hargneuse qui joua, sous la troisième République, le rôle de la Foire aux idées sous la seconde, — quelqu'un rencontra, près du théâtre du Vaudeville, M. Gambetta, et lui montrant le théâtre oii l'on venait de représenter Rabagas :
— Si vous voulez voir un Aristophane de boulevard, entrez là 1
— Non, répondit en riant M. Gambetta; j'aime mieux lire le véritable Aristophane !
M. Gambetta avait bien raison. Et M. Sardou s'engageait dans une voie fatale, lui qui, après avoir calomnié son pays, allait bientôt attaquer encore la liberté et la République dans un pays qui leur doit sa grandeur, les États- Unis.
On pouvait même se demander si le moment était bien choisi pour railler plus ou moins agréablement un autre peuple, et un peuple aussi grand que les États-Unis, et pour le présenter comme un ramassis ennuyeux de g^Qdins, de fripons, de puffistes et de farceurs. La comédie a ses droits et même elle les peut librement pousser jusqu'à la charge-, mais elle devrait cependant garder le tact et la
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mesure. Étonnez-vous donc qu'on nous prenne pour un peuple léger, et qu'on nous refuse parfois une sympathie que nos sottises et nos folies ne nous empêchent pourtant pas de mériter ! Il serait, à coup sûr, aujourd'hui de notre devoir d'être modestes. Nous avons à passer par des années de contrition et à réparer, par le plus sage et le plus acharné travail, la brèche ouverte dans notre fortune et la blessure faite à notre renommée. Nous avons surtout à nous guérir de bien des vices qu'on pourrait appeler des vices nationaux ; et c'est précisément l'heure que choisissait, pour nous égayer aux dépens du prochain, l'amuseur populaire que la foule suit, avec une indulgence rare, dans toutes ses fantaisies !
Le procédé est trop simple et trop facile. Au lieu de se guérir de ses propres maux, on se met à rire des verrues des autres ! On aurait mauvaise grâce à parler de sa perfection, mais on prend plaisir à se moquer des gibbosités de l'étranger. On oublie la poutre de son œil pour montrer du doigt la paille du voisin ! Je ne sais trop si c'est là une bonne méthode pour arriver à cette fameuse régénération dont les misanthropes seuls parlent encore dans leurs rabâchages. Mais quel plaisant projet pour un auteur français d'aller flageller l'Amérique I II me semble voir un malade étendu dans son lit, pâle, sans forces, anémique, entouré de docteurs, et se moquant d'un gros gaillard haut en couleur, fier de sa santé, qui entrerait bruyamment dans la chambre close. Certes, le Yankee, jeune, vigoureux, le verbe bruyant, le geste prompt, le poing solide, sent peut-être le brandy, le mini-julep ou rum-toddy ; mais peut-être aussi cela vaut-il mieux encore que de sentir la tisane. Il ne sied pas à un convalescent de se moquer de la santé.
M. Sardou n'avait montré, au surplus, dans VOndeSam, que ses qualités de second ordre. Ce n'était plus la veine heureuse des Intimes et de la Famille BenoHon. Dans une comédie qui suivit, les Merveilleuses, l'auteur dramatique même disparaissait pour faire place au simple amateur de curiosités.
Les Merveilleuses intéressèrent fort quelques curieux et déconcertèrent la grande majorité des spectateurs. M. Sardou s'était trompé. Il avait obéi à ses instincts de chercheur, à sa passion d'érudit, à son amour intelligent du bibelot historique ; il avait tracé cinq tableaux différents d'une même époque pour sa satisfaction personnelle et pour se divertir lui-même ; mais il avait oublié de faire une pièce. Les Merveilleuses étaient un album de costumes, une suite de scènes de mœurs, une lanterne magique, un diorama, tout ce qu'on voudra, excepté une comédie.
Lisez les Merveilleuses. L'intrigue y est nulle. Un jeune réquisitionnaire parti pour l'Italie, Dorlis, retrouve, à son retour, sa femme Illyrine qui, forcée de divorcer, va épouser, selon le rite des théophilanthropes, le citoyen Saint-Amour, chef du cabinet de Barras. On ne s'explique pas, soit dit en passant, que Saint-Amour se soit fait théophilanthrope pour complaire à son patron Barras. Le directeur Barras se moquait beaucoup de la théophilanthropie, dont l'inventeur était son collègue La Réveillère-Lépeaux, le futur beau-père de David (d'Angers). Parfois même. Barras disait à La Réveillère : « Si lu veux que je croie à ta religion, fais-toi tuer pour elle. » Et il riait. C'est là un mince détail. Dorlis retrouve donc Illyrine mariée à Saint-Amour; il la lui dispute, il la lui enlève. Voilà toute la pièce. On a, pour toute action, une
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scène curieuse entre lllyrine et Dorlis, écrile dans le style sentimental de l'époque : 0 tendre et infortunée lllyrine! Trop malheureux Dorlis, etc. Mais je doute que les amoureux de ce temps-là parlassent entre eux comme les héros des romans de Ducray-Duminil. La passion sincère ne se raille pas elle-même. Elle devait, à coup sûr parler simplement, même au temps des précieuses. L'hôtel de Rambouillet lui-même avait des instants pour le naturel.
Il serait d'ailleurs injuste de s'arrêter à cet essai, en quelque sorte archéologique, de M. Sardou. L'auteur des Pattes de mouche semblait y avoir perdu son habileté; mais cette vertu-U se retrouve. M. Sardou est loin d'avoir dit son dernier mot.
Intelligence active sans cesse en éveil, lisant les livres qu'on ne lit pas, déterrant l'inédit dans l'inconnu, grimpant volontiers au pommier du voisin, ennemi du mur mitoyen, donnant d'ailleurs une saveur particulière aux fruits du verger d'autrui, spirituel jusqu'aux ongles, malicieux et ingénieux, M. Sardou est le théâtre fait homme. Il hache ses phrases tout exprès pour le débit de l'acteur, il lit et joue ses pièces, il les met en scène, il les habille, il les pare, il les fait valoir, il les lance. Rêvant d'écrire des livres plus tard, une Histoire de l'art des jardins, des romans sur la Révolution , des traités de magnétisme peut-être (car il est ou se dit médium)^ M. Sardou est entraîné par la production courante et par cette fatalité du siècle qui veut que l'homme de lettres ne puisse vivre aujourd'hui de sa plume qu'à la condition d'en abuser.
11 est riche pourtant. Sa propriété de Marly est un château. Scribe appelait sa demeure un « asile champêtre. )> L'asile de M. Sardou est non-seulement champêtre^, mais
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princier. Des tableaux, des gravures, une incomparable bibliothèque, des bronzes, des faïences, des manuscrits précieux; avec celale bonheur intime, une femme aimée et charmante, en voilà plus qu'il n'en faut pour être heureux. Mais M. Sardou est de ces tempéraments nerveux qui détestent le bien par amour du mieux. Il n'avait qu'à peindre encore la société moderne comme autrefois, par des touches alertes et vives; il a préféré faire de la satire politique. Il était l'auteur de Patine; il est devenu l'auteur de Rabagas. Il avait enthousiasmé; il a fait rire. On l'avait comparé à Corneille; il a emprunté le fouet de Glairville. Il signait des bas-reliefs, sinon des statues; il a signé des enluminures tapageuses. En son for intérieur, il le regrette certainement aujourd'hui.
M. Sardou, d'ailleurs, est de ces hommes d'érudition et de ressources qui se renouvellent sans cesse et étonnent par leurs rajeunissements successifs.
Et je ne jurerais pas que l'auteur de Rabagas ne devînt quelque jour l'auteur d'un drame comme la Haine, mais clair et entraînant, cette fois, mais durable et acclamé.
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Napoléon I" a écrit, dans ses Mémoires, que la guerre s'apprend moins encore par les marches et les batailles, que par Fétude approfondie de la tactique ~des grands capitaines. « Il veut, a-t-on dit, que l'officier ambitieux de parvenir pâlisse sur les livres et les cartes de géographie. » Le prince de Neufchâtel lui vantait, un jour, les mérites d'un général, téméraire comme le danger, brave comme son épée :
— Il sent la poudre, sire !
— J'aimerais mieux, répondit l'Empereur, qu'il senlî? l'huile de la lampe !
M. de Moltke est un général comme les voulait Napoléon. Ses victoires ont l'odeur du sang. Mais elles gardent aussi celle de l'huile. Elles ont été beaucoup travaillées. La guerre a ses héros et ses paladins, elle a aussi ses mathématiciens et ses industriels. M. de MoUke est de ces derniers. Il a su faire de l'art de tueries hommes quelquechose de méthodique et de net, oii la machine et l'opération de banque jouent également bien leur rôle. C'est un grand capitaine tout moderne, et qui serait capable, aprèsl'avoir préparée dans le silence du cabinet, de mettre la gloire en actions.
Je lisais, naguère, cette page d'un écrivain belge,. M. Charles Marelle, relative à un tableau de M. Bleibtreu, peintre à Berlin, représentant la bataille de Sedan, page qui donne bien l'idée de ce qu'est aujourd'hui la gloire :
« C'est un tableau de quatre pieds de haut sur sept et demi de large à peu près. Sur un monticule dominant le champ de bataille, le prince royal est debout, entouré de son état-major prussien, bavarois et wurtembergeois. La bataille est engagée ; mais si le bon Homère y assistait avec nous, il serait bien étonné de la manière dont les combats se livrent et se gagnent aujourd'hui. Que font, en effet, ces « chefs des peuples et tous ces guerriers bien bottés? » — Ils regardent. Ils regardent, les uns de leurs propres yeux, les autres à l'aide de lorgnettes. Plusieurs ont à la main un petit objet fumant, d'aspect singulier : est-ce une arme à feu? non, c'est un cigare. Tous laissent
leur opéc au fourreau, quclquos-uns môme ont les mains dans leurs poches. Quant à la bataille elle-môme, qui pourtant fait rage, on n'y voit que du feu et de la fumée. Tous ces fiers gaillards en uniforme n'y assistent-ils qu'en curieux, comme ils en ont l'air, ou quelques-uns du moins y prennent-ils une part active ?
a L'artiste ne peut nous renseigner là-dessus autrement qu'en nous montrant un cavalier blessé, tenant son chevalpar Ja bride, et attendant les ordres du prince royal, tandis que d'un autre côté arrive au galop un autre cavalier apportant sans doute des nouvelles du combat. Si un historien militaire se trouvait là, c'est lui qui nous expliquerait le reste, c'est-à-dire le plus important. A l'exemple de ces deux a Achéens aux belles cnémides » assis par terre, au centre du tableau, l'historien prendrait un papier, une carte sur laquelle il ferait des points et des lignes ; et avec ces points et ces lignes, il nous donnerait, non pas une image, mais une idée de la bataille telle qu'elle a eu lieu là-bas dans la plaine. Il ferait comprendre à notre bon Homère comment Achille, je veux dire le prince royal, et comment Ulysse ou le général de Blumenthal, qui lui semblent ne rien faire, frappent en ce moment à la manière moderne, c'est-à-dire par la pensée, des coups bien autrement terribles que ceux des deux Âjax , tout simplement en donnant des ordres, d'un commun accord avec d'autres chefs qu'on ne peut apercevoir, contre un ennemi qu'on ne voit, pas mieux.
(( Oui, c'est bien de cette façon la moins épique, la moins individuellement dramatique et la moins pittoresque que ces grandes choses se passent. »
M. de Moltke est le plus illustre de ces guerriers qui se battent à distance.
Helmuth-Gliarles-Bernard, né baron de Moltke, est un petit homme maigre, alerte, le visage creusé, ridé, le profil aigu, la bouche sévère et les lèvres minces, une sorte de Voltaire à cheval ou de vieille femme en uniforme. Il a soixante-quinze ans aujourd'hui. Son énergie est grande encore, mais la mort a déjà passé tout près de cet homme qui l'a si puissamment aidée à faire son œuvre. Né dans le Mecklembourg, à Gnewitz, le 26 octobre 1800, M. de Moltke avait commencé d'abord à servir le Danemark, — dont sa famille est, je crois, originaire, — et à vingt ans, il s'exerçait au métier des armes dans le& rangs de ces héroïques Danois qu'il devait plus tard combattre, lorsqu'en 1822, il se mit au service de la Prusse. Dix ans plus tard, après une longue suite d'études et de travaux, il était admis dans l'état-major.
Les officiers prussiens, comme les Germains dont parle Tacite, voyagent volontiers pour étudier partout la guerre. En 1835, M. de Moltke fit un voyage en Orient et, présenté au sultan Mahmoud, il accepta de lui la tâche d'organiser l'armée ottomane. Un congé de plusieurs années fut accordé à M. de Moltke par le gouvernement prussien. Dans un livre curieux à plus d'un titre. Lettres sw^ l'Orient, M. de Moltke a consigné ses souvenirs de ces années où il se préparait à la grande guerre continentale, en initiant les Turcs aux nouvelles théories stratégiques ou en assistant, en 1839, à la campagne de Syrie. Il est à lire, ce livre. On y trouve déjà le sang-froid cruel, le coup d'œil implacable^ la résolution meurtrière, qui seront plus tard les
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vertus militaires et les vices d'humanité du chef d'étatmajor général de l'armée allemande.
N'est-ce pas M. de Moltke qui a écrit ces lignes inhumaines sur les nécessités de la guerre :
« Un moyen cruel assurément d'obtenir la reddition d'une place, ou du moins de la hâter, moy^n, disons-le^ qui reste sans effet sur un commandant énergique, c'est de bombarder, non-seulement les fortitications, mais encore la ville même. Nous y avons eu recours pendant la guerre (qui pourrait, hélas ! oublier le bombardement de Strasbourg !) Et cela nous a fait accuser de violer les lois de l'humanité ; nous avions raison, cependant. Le devoir d'un chef est, en effet, de ménager autant que possible le sang de ses soldats. Eh bien ! placés dans l'alternative de sacrifier — soit en livrant l'assaut, soit en laissant traîner le siège en longueur, l'existence d'un millier d'hommes peut-être, ou de détruire une centaine de maisons, nous n'avions pas à hésiter. En agissant ainsi, nous avons obéi à de vrais sentiments d'humanité. Non, le droit des gens ne condamne pas notre conduite, pas plus qu'il ne défend à un soldat de fusiller impitoyablement des francs-tireurs pris en flagrant délit de « coups de bandit ». {Banditenstreich.) (1) »
M. de Moltke n'est pas d'ailleurs plus tendre pour ses compatriotes que pour les francs-tireurs étrangers. Un jour qu'au Reichstag on interpellait le chef de l'état-major sur un point tragique — deux soldats mis au cachot dans
(I) V Armée allemande, 1 vol. traduit par MM. de Gustett et Boutoillers.
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des cdIs de basse-fosse y avaient contracté des infirmités dont ils étaient morts, — M. de Moltke monta à la tribune et répondit avec une décision terrible :]
— Eh bien ! oui, le fait est vrai. Mais reste à savoir s'il est plus utile à l'intérêt de l'armée prussienne que la discipline soit strictement, sévèrement observée, ou que deux mauvais soldats donnent leur vie dans une prison, quand des milliers de braves gens tombent sur le champ de bataille !
En 1846, M. de Moltke était nommé aide de camp du prince Henri de Prusse, retiré à Rome. Le prince mourut en 1847, M. de Moltke revint à Berlin, devint en 1856 l'aide de camp du prince Frédéric Guillaume, le futur empereur, et, nommé en 1857 chef de l'état-major de l'armée, il devait, deux ans après, dresser le plan d'une campagne contre la France, alors engagée dans la guerre ^vec l'Autriche. La paix de Yillafranca arriva. M. de Moltke remit ses projets à plus tard. Mais on voit déjà la préméditation et la pensée constante. Ce n'est pas un tel homme qui se risquera dans une entreprise sans y être préparé.
L'ancien officier du Danemark conduisit, en 1864, contre les Danois, les soldats delà Prusse. Il était, dans cette campagne criminelle que l'Angleterre et la France eussent pu, eussent dû empêcher, la pensée dont le prince Frédéric-Charles était le bras, et il put étudier, à son aise, l'armée autrichienne qui combattait alors, côte à côte, contre le petit peuple admirable, avec les soldats de l'Autriche. Deux ans après, ces alliés étaient en guerre. Mais M. de Moltke avait dès longtemps terminé le plan de
campagne qu'on devait exécuter contre l'Autriche, et l'heure venue, les armées prussiennes se précipitaient sur les soldats autrichiens avec la solidité d'une machine bien construite et bien dirigée. M. de Moltke accompagna le roi dans cette campagne. Il était à ses côtés à Sadowa. Il devait le suivre de môme pendant la campagne de France.
M. de Moltke passe, dans l'armée allemande, pour un stratège admirable ; mais la légende, inventée par des ennemis peut-être, veut que son courage personnel ne soit pas à la hauteur de sa puissance cérébrale. Aussi, lorsqu'à Saint-Privat, M. de Moltke mit l'épée à la main pour entraîner au combat les régiments poméraniens, il se fit un mouvement et un remous dans les rangs, et ce cri : Le père Moltke va charger, enleva mieux qu'un appel de clairon les plus irrésolus.
Zejoère Moltke est le nom que les soldats allemands donnent au maréchal de Moltke, comme les nôtres le donnaient au maréchal Bugeaud.
A cette accusation de prudence, accusation gratuite et inutile, ajoutez celle de jalousie. M. de Moltke passe pour avoir fait en quelque sorte exiler, dans un commandement éloigné, un général allemand fort habile, qui porte un nom français, et dans lequel le chef de l'état-major pouvait déjà Yoirun rival. — Le général Duverdier est, en effet, avec M. de Blumenthal, un des officiers les plus remarquables et les plus redoutables de l'armée allemande.
M. de Moltke est, non-seulement en art militaire, mais en politique, du parti de l'autorité. M. Y. Tissot nous
apprend qu'en voyant Paris après la reddition, M. de Moltke se tourna vers le prince Frédéric-Charles, et lui dit : « Sans un gouvernement fort, ce peuple est perdu. »
L'illustre stratégiste n'aime point les indiscrets : s'il n'a pas encore dressé, comme M. de Bismark, un chien spécial pour courir sus aux reporters, il a une manière de les recevoir qa iles guérit de revenir.
En 1870, avant de partir pour le Rhin, M. de Moltke
répondit invariablement à tous les correspondants de
journaux américains, anglais et russes qui l'assaillirent :
« Yous me demandez comment vont les affaires; mais
pas mal : mes froments ont soulfert des pluies ; quant
à mes pommes de terre, elles n'ont jamais été aussi belles.
Fort pieux, de cette piété dure et sévère de certains, protestants, M. de Moltke, chaque fois qu'il se rend à son château, s'enferme dans le caveau qu'il a fait construire pour sa femme, et là, face à face avec le tombeau, il prie et il pense.
Il travaille avec une activité continue, le compas à la main, un tableau noir et de la craie sous les yeux Écrivain correct, froid, mais intéressant et exact, il a publié, outre les Lettres sur VOrient, de 1835 à 1839, une histoire de \ Expédition turco-russe dans la Turquie d'Europe^ et dirige une publication sur la Campagne d'Italie en 1859, oii les défauts et les qualités de notre armée sont mis en relief avec une vérité étonnante et qui eût dû faire réfléchir ceux de nos généraux qui ont pu lire ce livre. Mais l'ont-ils lu ?
M. DE MOLTKE 7;i
A cotte heure môme, M. de Moltke travaille à la publication entreprise par Tétat-major général , la Giœrr^e franco-allcniandc^ et il donne là, avec une franchise qui touche à l'audace, les détails les plus inconnus, comme, par exemple, telle dépêche qui prouve que la Prusse, si fort irritée contre la pensée que la France pouvait attaquer la Belgique, était toute prête, le soir de la bataille de Sedan, à \ioler la neutralité du territoire belge ^ .
Il fut d'ailleurs implacable lorsque notre malheureuse armée dut capituler, et le général de Wimpffen a raconté, dans son livre sur Sedan, la sinistre entrevue que le pauvre et brave chef d'armée eut avec nos vainqueurs.
M. de Bismark se montrait sévère, mais encore accessible :
— Après l'effort que l'Allemagae vient de faire, disait-il, elle en voudrait à la Prusse, si le roi se contentait de parole et d'argent ; elle veut des garanties matérielles qui