Voici cette dépêche. Elle est tristement éloquente
Buzancy, le 30 août 1870, 11 U, du soir. ORDRE A L'ARMÉE
Dans le cas où l'ennemi passerait sur le territoire belge et ne serait pas immédiatement désarmé, ON l'y SUIVRAIT sans attendre de nouveaux ordres.
Signé : de Moltke.
assurent son repos, car elle ne sera peut-être pas en état de renouveler d'ici cinquante ans une pareille guerre, nécessitant de si grands sacrifices. Il faut donc, dès aujourd'hui, que vous consentiez à être prisonniers de guerre, ainsi que nous l'avons décidé.
— Ou bien, ajoutait M. de Moltke, dès demain, au point du jour, nous recommencerons le feu.
— Quant à moi, répondit M. de Wimpffen, général en chef par suite d'un incident de la bataille, je ne puis me résoudre à accepter de pareilles conditions sans les avoir exposées aux généraux qui commandaient l'armée sous rpes ordres. Demain, à neuf heures, je vous ferai savoir •ce que nous aurons arrêté.
« Le général de Moltke insista de nouveau, ajoute le général de Wimpffen, pour recommencei^ le feu dès le point du jour, si la capitulation n'était pas convenue à l'instant même; mais le comte de Bismark déclara qu'on pouvait retarder jusqu'à neuf heures du matin. »
La modération dans la victoire n'est pas la vertu de ces héros-commerçants.
Ils ont d'ailleurs la vertu de leur vice, et leur rapacité se double d'un ordre extrême.
Une haute cour des comptes fut assemblée, par exemple, après la guerre, à Potsdam, et vérifia, compulsa et assura les comptes de la campagne de 1870-1871. Ce n'était pas une mince affaire, mais la chose est, hélas! plus facile pour le vainqueur que pour le vaincu. Avec une patience étonnante, un soin méticuleux, ces calcula-
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teiirs et vérificateurs allemands, penchés sur leurs paperasses comme les peseu7's d'or des tableaux de Quentin Metzis sur leurs balances, examinèrent et discutèrent les réclamations les plus minimes. Au besoin, s'ils eussent trouvé trace de malversations, ces membres de la haute cour se fussent transformés en juges, et nul, quelque haut placé qu'il fût, n'eût échappé à leur juridiction.
Il est arrivé, par exemple, que, dans la dernière campagne, M. de Moltke lui-même a demandé, je ne sais où, une livre de tabac à priser. Il prise beaucoup, M. de Moltke, il prise comme Frédéric II et Napoléon. Il leur faut toujours de la poudre à ces conquérants, fût-ce dans leur tabatière. Le chef de l'état-major allemand a donc reçu une livre de tabac, et le prix un thaler dix gros — c'est-à-dire cinq francs de notre monnaie, en a été compté au trésor impérial. Là-dessus, grosse affaire à la haute cour de Potsdam.
— Comment ! un simple particulier grève l'administration militaire d'une dépense affectée à ses besoins privés! C'est un scandale, et il s'agit d'y mettre bon ordre!
Et le feld -maréchal de Moltke a été invité à payer au fisc le montant d'une dépense faite pour lui, par lui, et portée à tort au compte du trésor.
Je veux bien qu'il y ait là une sorte d'affectation de régularité, et que l'administration prussienne tienne à se parer de ce thaler et de ces dix groschen qu'elle reprend ainsi dans la tabatière de M. de Moltke; et pourtant il y a là une marque, un trait de caractère qui doit nous donner à réfléchir.
Ce sont décidément des gens ordonnés que nos ennemis; on peut les défmir « des jésuites protestants. » Ils sont hypocrites et économes. Harpagons mathématiciens, ils sont aussi des Shylocks ingénieurs. Ils ne laissent rien traîner, pas même un peu de générosité.
M. de Moltke, dans son livre sur /'Armée allemande, nous en fournit la meilleure preuve.
Il est hautain et insultant dans sa forme polie.
« Surpris en pleine paix, dit-il, par une déclaration de guerre perfide, notre peuple put voir son armée se préparer à entrer en campagne avec une diligence vraiment prodigieuse. En peu de semaines, l'armée confédérée transporte dans l'ouest ses centaines de milliers de soldats dont beaucoup étaient dispersés sur les frontières les plus éloignées. Et, prête à combattre, elle put aller, après s'être réunie à ses alliés du sud, chercher l'ennemi qui l'avait provoquée dans son propre pays. En même temps, les côtes si étendues de l'Allemagne du nord, menacées d'un débarquement, furent couvertes militairement, et des corps de réserve nouvellement formés furent en quelques jours en état de suivre l'armée. Tout cela se fit, on peut le dire, avec une promptitude méthodique, sans qu'aucun frottement vînt contrarier le fonctionnement de cette immense machine de guerre. Vingt ou vingt-deux grands convois partirent parfois dans la même journée des gares de Berlin. Et pourtant toutes les forces du pays ne sont pas épuisées! Les peuples prussiens et de l'Allemagne du nord ont donc raison de considérer avec reconnaissance l'organisation merveilleuse
M. DE MOLTKi: . V.)
de leurs forces militaires, de môme qu'ils peuvent contempler avec une fière satisfaction les résultats qu'elle leur a donnés. »
Méditons d'ailleurs ces enseignements et relisons ces pages où M. de Moltke veut inspirer h tous le respect et l'admiration pour « la gi-ande année allemande^ » et pour cette organisation qui lui a fait dire que, «par sa force, par sa supériorité sur la nôtre, nous étions battus avant même que le premier coup de canon fut tiré. » C'est en nous attachant à ne plus ignorer nos ennemis que nous parviendrons à les vaincre.
Assez de phrases toutes faites ! assez de chauvinisme inutile ! assez de légendes mensongères et meurtrières ! Allons, étudions, vérifions, devenons, comme ceux qui nous haïssent, des soldats qui sentent Vhuile^ tout en gardant notre parfum d'héroïsme, notre intrépidité et notre alacrité gauloise.
A ce prix nous nous relèverons et nous triompherons.
Que l'avenir vous donne des héros! Et que le sort nous garde des grands hommes de guerre, de ceux qui font de leur génie une vertu de carnassiers! « La guerre, disait Eugène Gavaignac, c'est la dictature, c'est le danger de la liberté! » Voilà l'opinion d'un soldat et d'un tribun. --< Ne faudra-t-il pas signer la « paix après la guerre? s'écriait Voltaire. Que ne le fait- « on tout d'un coup? » Voilà l'avis d'un philosophe railleur et pratique. Mais le sentiment de Napoléon P'", un des démons de la guerre, est plus concluant encore : « Qu'est-ce que la guerre? disait-il. Un métier de bar-
« bare où tout l'art consiste à être le plus fort sur un <( point donné. »
Le philosophe, le tribun et le despote, tous la méprisent, cette guerre. Et l'humanité continue à se déchirer et à se mordre aux entrailles. Mais du moins ceux qui pensent peuvent-ils passer sans les saluer devant les héros de la guerre, et ne s'incliner que devant les lauriers humains qui ne sont pas souillés de sang.
11 va bientôt y avoir cinq ans, qu'un jour d'octobre, un lundi, par un temps de pluie et de boue, l'émeute gronda autour de ITIôtel-de-YiHe, roula dans ses escaliers, envahit ses salles, monta sur ses tables et se glissa jusque dans ses caves. Ce fut cette journée du siège qui demeurera historique sous ce nom, sous cette date, le 31 Octobre.
Quatre ans et demi! que de choses depuis ce jour!
Nous avions pu pénétrer, le soir de ce jour-là, dans le vieux palais municipal, et, — chose extraordinaire, — tout en sachant que l'Hôtel-de-Yille était envahi, nous ignorions que le gouvernement était prisonnier. On nous avait dit que, vers six heures du soir, tout avait été terminé par une promesse d'élections municipales. En pénétrant dans le cabinet du maire de Paris, quel ne fut pas
notre étonnerrient lorsque, à notre demande de nouvelles, Etienne Arago nous répondit :
— Eh bien, vous voyez, nous sommes prisonniers!
— Prisonniers?
— Prisonniers. Moins sévèrement tenus que les membres du gouvernement, puisque vous avez pu parvenir jusqu'à nous. Mais eux sont gardés à vue!
Un homme au visage sympathique, à la barbe blanche, et qui se tenait aussi sur un canapé, à la gauche de la porte d'entrée, tandis que M. Hérisson, adjoint au maire de Paris, prisonnier comme lui, allait à la fenêtre et regardait sur la place, me tendit la main. Je ne l'avais pas aperçu. C'était M. Dorian, celui que tout à l'heure la foule voulait proclamer dictateur, et qui, refusant le pouvoir, ne voulait que sa part de captivité. Je n'oublierai jamais son calme sourire, un peu ironique, et qui semblait dire : C'est une vaste bourrasque. Laissons-la passer.
Etienne Arago, lui aussi, me frappa par sa résolution; plus expansif que Dorian, il se laissait aller à son impétuosité naturelle et fulminait contre les envahisseurs. Mais sous sa colère d'honnête homme on eût facilement retrouvé cette énergie gaie et bien française qui ne l'abandonna jamais.
Quelques heures auparavant, au moment de l'invasion de la mairie, comme un homme de cette foule, ou plutôt un monsieur fort bien mis, portait la main sur l'écharpe du maire :
— Votre nom, vous, lui avait dit Etienne Arago, pour que je vous retrouve quand je ne serai plus magistrat?
L'homme n'avait pas répondu et s'était noyé dans la foule.
Je ne songe jamais à cette date et à ces événements sans me rappeler ces deux visages d'hommes déjà vieux et impassibles ou ironiques devant le danger.
Ils ont beau jeu, ceux-là qui raillent aujourd'hui et qui accusent les hommes du 4 Septembre. Le danger est passé. On peut tout inventer, et la calomnie a le champ libre. Mais le pouvoir, qu'on accuse ces hommes d'avoir pris et qu'ils avaient seulement ramassé, ]q pouvoir n'était pas une sinécure. On a vu dans le livre éloquent et probant de M. Jules Simon, dans ces Souvemrs du 4 Septembre, présentés avec la modération la plus concluante et la plus cruelle pour nos ennemis, tout ce qu'ont supporté, dans cette journée du 31 octobre, les membres prisonniers du gouvernement de la Défense.
Il ne s'agissait de rien moins que de la vie. Lequel de ces hommes a tremblé? Aucun. Ce qui n'empêche point M. le général Yinoy d'insinuer que la journée du 31 octobre ne fut qu'une comédie dont le scénario fut arrangé entre le gouvernement et les envahisseurs.
M. Etienne Arago, un des plus calomniés des hommes de Septembre, celui qu'on a montré se cachant derrière une pile de bois, l'homme qui (l'histoire le dira) a bravé en 1830, 1848 et 1870 plus de périls que bien d'autres, et qui, à soixante-neuf ans, après avoir été maire de Paris, réclamait son inscription dans un bataillon de marche, M. Arago a tenu à se défendre. C'était son droit. Il a
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voulu en même temps défendre les maires de Paris, qui Font aidé dans sa tâche. C'était son devoir.
Dans un livre défmitif, VHôtel-de- Ville au 4 Septembre et pendant le siège, l'ancien maire de Paris s'attache à réfuter soigneusement (et il le fait, disons le, victorieusement} les assertions du fameux Rapport de M. le comte Daru et 'des commissions d'enquête parlementaire.
OEuvres de parti que ces enquêtes. Les ennemis de la République ont voulu les faire tourner contre la République; mais n'oublions pas, hélas! que ces enquêtes ont été réclamées, exigées par des républicains, dont quelques-uns, dès l'ouverture de la session de Bordeaux, demandaient à l'Assemblée la mise en accusation du gouvernement du 4 Septembre.
Avec quelle adresse M. le comte Daru et ses amis ont alors saisi la balle au bond ! Personnellement, comme le dit M. Etienne Arago, l'ancien ministre de l'empire, que M. le général Trochu traitait naguère si durement , M. Daru « semble s'être fait juge pour ne pas être jugé. » Mais les directeurs de l'enquête ont vraiment poussé la rancune un peu loin. Ils n'ont pas été des gens qui veulent trouver la vérité, mais des inquisiteurs qui tiennent à trouver des coupables.
Où cela? Au gouvernement, à l'Hôtel-de- Ville, partout où, comme le dit une des dépositions qu'ils enregistrent avec le plus de plaisir, se trouvent ces i^épublicains qui sont tous de la racaille ou de la canaille, j'oublie le texte exact.
M. Etienne Arago répond point par point, et par des \ preuves, à ses accusateurs. L'enquête insinue que M. Arago
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*!f'sorf/aru'sa le service municipal. L'ancien maire prouve (]u*il ne congédia personne, sauf peut-(ître le père d'une chanteuse que les talents de sa fille avaient rendu cher à M. Haussmann.
L'enquête accuse la municipalité d'avoir réclamé la Commune. M. Arago publie les délibérations des maires, où il est dit que les élections municipales seront ajournées,
M. Arago publie les chiffres des denrées distribuées par ce service de l'Assistance publique que l'enquête l'accuse d'avoir supprimée, et qui distribua, pendant tout le siège, :200,000 rations par jour.
M. Arago fait connaître enfin les efforts de ces maires qui s'appelaient Carnot, H. Martin, Tirard, Fr. Favre, etc., et qui ont pu assurer l'alimentation de Paris, tandis que la mairie centrale, malgré ses faibles ressources, payait les obligations de la ville et fonctionnait, en plein siège, comme en pleine paix.
Aux attaques des adversaires, M. Arago répond par le témoignage de M. Alphand, remerciant, au nom de tous les employés de l'Hôtel-de-YiUe, le maire de Paris de sa cordialité et de son patriotisme.
Et que de faits dans ce volume de ces petits faits qu'aimait tant Stendhal !
M. Arago n'est pas seulement un homme politique, c'est un écrivain, et il ne l'oublie pas. Il peint avec émotion le dévouement des femmes, les stations matinales devant les boulangeries ou les boucheries, toutes ces choses oubliées aujourd'hui, raillées et calomniées, et qu'admirera l'avenir I Quel malheur que la Commune ait
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obscurci tant de gloire! La fumée de ses incendies enveloppe encore ce fait glorieux, le grand fait de la guerre, a dit M. de Bismarck lui-même : le siège de Paris. Mais ce nuage se dissipera, comme toutes les fumées, et le livre de M. Etienne Arago aura contribué, pour une bonne part, à réclaircie, à la lumière déflnitive.
Lisez ces pages : elles sont tour à tour poignantes ou touchantes. M. Jules Simon avait déjà, avec une simplicité vigoureuse, raconté le drame effrayant et navrant de l'alimentation, du pain qui manque. On le retrouvera dans ces pages, et avec combien de traits qui resteront.
C'est Clément Thomas écrivant à Arago, à la nouvelle de la mort du commandant Arago, tué devant Orléans: « La mort glorieuse de votre neveu est le sort le plus heureux que nous puissions ambitonner, s'il ne nous est pas donné de relever notice pays de son abaissement! »
C'est Alfred Stevens, le peintre, le Belge, devenant Français et réclamant un chassepot à l'heure oii tant de Français réclamaient une chambre d hôtel à Bruxelles.
C'est Henri Regnault disant à Arago, deux jours avant Buzenval : « Je veux pouvoir dire avec certitude : J'ai tué un Prussien ! »
C'est un inconnu apportant cinq mille francs à la mairie^ pour la fonte d'un canon. Et comme on lui demande son nom :
— Inutile !... Pardon, monsieur le maire, si je m'éloigne tout de suite: je suis de garde au rempart.
C'est une vieille dame, voyant démolir sa maison sous
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ses yeux, par le génie militaire. Et comme un officier lui demande :
— Cette maison est à vous, madame?
— Non, monsieur, elle est à la France! répond M"''' Damoiseau à l'officier qui salue alors avec respect.
Que puis-je dire? Ce livre m'a reporté un moment à ces heures d'angoisses, de douleurs, de tristesses, mais d'illusions généreuses où l'on pouvait croire que de tant d'épreuves sortiraient enfin — comme des fruits nouveaux d'un arbre atteint de la foudre - ces choses bénies r la liberté, la régénération, les cœurs plus hauts, les esprits plus fiers, la France plus belle !
L'ouvrage est digne de celui qui l'a signé. Etienne AragO' est une des plus franches, des plus honnêtes et des plus sympathiques figures du parti républicain. Né à Perpignan, le 9 février 1802.
(«Ce siècle avait deux ans, a dit Victor Hugo, mais je le dis aussi, moi, qui suis Arago frère, et le plus jeune des frères de ce grand Frangois Arago, une gloire nationale.» — Depuis plus de cinquante-cinq ans il lutte, il travaille, il donne l'exemple de la dignité dans la vie littéraire, de l'intégrité dans la vie politique. lia fait du théâtre, du journalisme, de l'administration, de la polémique, et toujours devant lui on s'est incliné comme devant toute conviction basée sur l'honneur. Vaudevilliste, il a fait rire ; auteur satirique, il a flagellé: au théâtre, les ai^istocraties nouvelles et dans le livre, \Q<>jeux et les joueurs. Poëte, il a signé hors de France un volume viril. Une voix de Vexil ;
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auteur dramatique, il a donné un roman superbe, les Bleus et les Blancs; patriote, il a combattu en juillet, et, ancien carbonaro^ il a, en 1830, protégé le duc d'Orléans, sauvé le fils du futur roi. Quant à son rôle en 1870, on le connaîtra par ce livre probe et probant, si je puis dire, VHôtel-de-Ville pendant le sipge.
Ce n'était pas la première fois que M. Etienne Arago rétablissait l'exactitude dans l'histoire. S'il a été maire de Paris et directeur général des Postes, il fut journaliste aussi et des meilleurs. Il connaît le prix de la publicité, el il n'est pas d'a\is qu'on doive « se mettre un cadenas sur (( les lèvres aussitôt que l'on occupe un emploi adminis- (( tratif, et lui donner un tour de clef lorsqu'on a quitté (( la place. »
Il aime la vérité, et il trouve qu'on doit traiter cette honnête fille comme l'avocat de Phryné en agissait avec la courtisane en lui arrachant son manteau. D'ailleurs, il faut avouer qu'on a bien voulu que M. Etienne Arago parlât, et lorsque M. Daru l'a attaqué, et lorsqu'en 1867, à propos d'une circulaire fameuse de M. Vandal, M. Et. Arago, directeur général des Postes de la République française, fut pris à partie, lui et son gouvernement, et accusé rétrospectivement de vandalisme '^o?>idi\. Tout beau ! le journaliste avait sa plume, et deux fois il semble qu'on l'ait entendu s'écrier, en arrivant dans la discussion, comme le Ruy Gomez ^Hemani :
Venez tous ! cela vaut la lumière et le bruit.
« Vous cherchez les jeunes, disait un jour, à un de nous, Henry Murger, prenez les vieux, »
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Etienne Aragp a soixante- treize ans, mais trouvez-vous beaucoup tVliommes de trente ans qui aient son énergie, sa verdeur, cette fièvre généreuse, ces élans qui sont la vraie jeunesse. Il a la foi comme à vingt ans, une foi vaillante et gaie. La gaieté, la grande vertu qui fait tout supporter, tout surmonter! Que voulez-vous que la fatalité ou la persécution s'acharnent contre un homme gai? Son alacrité le sauvera, sa verve le consolera, son esprit le vengera. Vite une saillie, et la douleur est oubliée ! un leste et piquant quatrain, et la défaite se change en victoire ! Ils avaient cette humeur-là, nos volontaires riant sous leurs drapeaux troués, enlevant la vie au pas de charge, mâchonnant à la fois un calembourg et une cartouche, et dansant joyeusement la carmagnole sous les balles du roi de Prusse! Cette belle et bonne humeur, cette santé de l'esprit, cet enjouement qui recouvre la fermeté, font le grand charme d'Etienne Arago. Il iïmt l'entendre causer des choses d'autrefois, juger les hommes et les choses ! Toujours juste malgré sa passion, toujours sévère malgré sa bonté!
Et les. souvenirs lui reviennent en foule, comme celui-ci :
Etienne Arago avait vingt ans ; il faisait partie de la charbonnerie. C'était en 1822 : Un soir, Godefroy Cavaignac et Grouvel prirent Arago par le bras et le menèrent rue des Moulins, dans une grande maison au portail sombre, oii logeait M. Mérilhou, avocat, et l'un des chefs cat'bonari. Il s'agissait d'uae grosse affaire : délivrer des prisonniers politiques enfermés, je crois, à Perpignan, porter au geôlier une certaine somme et présider à l'évasion.
Etienne Arago avait accepté cette tâche.
Godefroy Gavaignac, Arago, Grouvel trouvent M. Mérilhou le front sur un livre, devant une lampe à abatjour vert. Il attendait. En apercevant Arago et après l'avoir regardé :
— Vous êtes bien jeune, dit-il.
— J'ai vingt ans, répondit fièrement Etienne.
— Savez-vous ce que vous risquez? reprit Mérilhou.
— L'échafaud, dit Arago.
La Restauration, en effet, gouvernait avec la mort. L'avocat considéra ce jeune homme ferme et décidé à marcher au but, et lui frappant sur l'épaule : « Maele ammo, fit-il. Generose puer! » Arago partit. Gombien de fois, dans sa jeunesse, entendit-il à ses oreilles ce bouteselle du chef de vente : — Courage, généreux enfant!
En 1839, dix-sept ans plus tard, on jugeait à la Ghambre des Pairs l'affaire d'Armand Barbes, et parmi les accusés se trouvait un jeune Polonais nommé Stupfer. Etienne Arago s'était assis dans la tribune des journalistes; il se fit un grand silence lorsque, pour soutenir l'accusation, un homme se leva, un des plus éloquents de cette Ghambre et des plus écoutés, qui s'écria en désignant Stupfer : (( Et l'on n'a pas craint, l'on n'a pas ('• craint, messieurs, d'enrôler et d'envoyer à l'échafaud « des jeunes gens, presque des enfants, qu'à cette heure c( même réclament leurs mères ! »
Arago pâlit, et tout un passé lui apparut dans un éclair : l'homme qui parlait, qui accusait, qui menaçait, était
Mérilhoii. Etienne aussitôt saisit un papier, et d'un trait : « En 1822, écrivit-il, un jeune homme se présentait de- « vaut un avocat qui le lançait vers le danger; il s'agis- « sait déjouer sa tête; aujourd'hui l'avocat, devenu pair « de France, réclame la condamnation cle ce qu'il fît « jadis ! »
Je ne réponds pas de la rédaction et je ne cite point le texte. Avant de signer ces lignes, Etienne Arago m.ontra le papier aux journalistes ses voisins, puis il le fit passer par un huissier à M. Mérilhou.
Mérilhou le lut sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Ensuite, dédaigneusement , la lecture achevée , pliant, repliant, tordant le papier, il le déchira et, sans sourciller, en jeta froidement les morceaux par dessus son épaule.
0 lendemain des conspirations ! Post scripia des conspirateurs ! Etienne Arago serait devenu misanthrope que personne ne l'en eût blâmé!
Pour en revenir à sa brochure : Les Postes, en 1848, il faut la lire, car rien n'est plus intéressant, et cette histoire d'hier nous est plus inconnue encore que l'Histoire Romaine. Les erreurs croissent si vite! Ce sont plantes qui, si je puis dire, tiennent à la fois des asperges et du lierre : des unes, par leur rapidité à pousser; de l'autre par leur résistance à la main qui les arrache. C'est dans cette brochure d'Etienne Arago que se trouve le récit de ce vaudeville qui pouvait si facilement tourner au drame : L Installation de M. Arago dans les bureaux de Vhôtel des Postes, au nom de la République. Cette république et le gou-
vernement prOYisoire n'étaient rien moins qu'organisés^ — « Citoyen Dejean, dit, en entrant dans le cabinet du directeur, Etienne Arago qui venait d'être nommé par le gouvernement provisoire, vous êtes destitué. » L'autre balbutie, hésite, demande enfin une signature, une pièce quelconque qui lui restât dans les mains.
— Volontiers, dit Etienne Arago en s'asseyant dans le fauteuil de M. Dejean qui était debout, et il apposa sa signature au bas de quelques lignes qu'il écrivit et qui contenaient la destitution de M. Dejean et sa propre nomination.
— Tiens! j'ai fait une faute de grammaire, dit-il en relisant ces quelques mots tracés à la hâte. Pour un littérateur, c'est quelque chose de grave; mais, ajouta-t-il en souriant, il est permis d'écrire en mauvais français, quand on s'est battu en bon Français.
Tout l'homme est là, avec sa gaieté et sa résolution, semblable à ces soldats qui enlevèrent une redoute, h la condition de faire, la redoute enlevée, une charge ou un calembourg .
Le passage de M. Arago aux affaires aura marqué, d'ailleurs, par plus d'une réforme utile. A propos de la reconstruction des Tuileries, M. Etienne Arago avait proposé, par exemple, de continuer un système d'arcades le long des bâtiments du Louvre^ de façon à relier par une galerie les deux pavillons qui s'avancent sur le Carrousel, cet immense Carrousel où les passants, ne trouvant aucun abri, n'ont à gagner que des insolations en été et des
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grippes ou des fluxions de poitrine en hiver, sans compter Vcnvascment en cas de dégel. On pourrait, convertissant ensuite le milieu de la cour du Louvre en jardin, avoir ainsi une perspective superbe qui permettrait, à travers les arcades du Carrousel et des Tuileries, d'apercevoir du milieu du Louvre l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc-de-Triomphe. Nulle ville au monde n'offrirait, à coup sûr, un tel spectacle, et de la ruine même du stupide incendie du palais naîtrait une beauté nouvelle. M. Arago serait fier de voir son idée triompher et de rendre une splendeur à ce Paris qu'il a administré. En 1848, il avait eu déjà une excellente idée en proposant de transporter l'hôtel des Postes dans le Palais-Royal. Les résidences souveraines sont hantées; il faut les habiter, si l'on ne veut pas y voir tout à coup revenir les fantômes du passé.
Auteur dramatique, Etienne Arago a signé, entre cent autres pièces applaudies, les Mémoires du Diable, Madame Du Barry, Casanova, les Aristocraties. Critique et amateur d'art, il s'est composé une galerie de choix. Pendant son séjour en Belgique, M. Arago avait découvert et acheté maintes toiles des maîtres flamands. Il possédait une marine de Yan Goyen, qui est certes une des plus belles compositions de ce maître.
Je ne compte pas les Diaz, les Ph. Rousseau, les Delacroix et un Meissonier, une sépia, large comme la main, qui contient peut-être deux ou trois cents personnages; cela s'appelle les Vêpres siciliennes,
M. Etienne Arago a conservé dans sa galerie, en partie
vendue, un merveilleux dessin de Raphaël, qui fait sa joie et son orgueil. Gleyre le contemplait et l'admirait. Un jour, tout ému, il dit à son ami :
— Voulez- vous me faire un grand plaisir? Eh bien! une fois que je viendrai vous voir, enlevez le verre qui couvre ce dessin! je voudrais, je voudrais avec envie, mettre ma main oîi Sanzio a mis la sienne!
Le nom de M. Etienne Arago, je le répète, est des plus aimés et des plus purs de la démocratie française. Il est aussi un des plus populaires. « A la tienne, Etienne! » disent, en trinquant les ouvriers ; et beaucoup répondent : « Arago. » C'est une tradition qui montre combien un tel homme est aimé.
Yoilà pourtant celui auquel un journal bonapartiste reprochait d'avoir fait sa fortune avec les révolutions successives qu'a traversées notre pays. Plût au sort que tous ceux qui ont traversé chez nous les affaires publiques s'en fussent tirés tous le front aussi haut et les mains aussi pures!
— Je suis prêt à recommencer toute ma vie, disait le vieux Lakanal ; je n'ai que quatre mots à répondre: La conscience avant tout, j'ai le cœur pur et les mains nettes ; rien dedans et rien dessus !
Etienne Arago a le droit, lui aussi, de prononcer les fières paroles de Lakanal.
Qui devinerait, à lire ce qu'il écrit, que celui qui s'est appelé « le bon jeune homme » et qui, à dire vrai, est le plus malicieux des hommes, qui devinerait qu'Edmond About est un ancien élève de l'École normale ?
Nous verrons ce que P.-J. Proudhon, dans ses papiers posthumes, a laissé de critiques sévères sur ceux qu'il appelait, comme ils s'appellent eux-mêmes , les normaliens. La vérité est que ce groupe militant et remarquable a rendu service à la littérature française en substituant aux vaines images des devanciers une langue claire, correcte, puisée aux bonnes sources, un style sans fracas et sans fausse couleur. Je ne parle pas, bien entendu, de la science même qui est profonde chez les anciens élèves de l'École normale devenus gens de lettres.
Mais s'ils ont, en littérature , vigoureusement réagi contre la fantaisie, contre le romantisme exagéré et contre la bohème, — trois formes dangereuses d'une même
maladie de l'esprit français, — il faut bien avouer qu'ils ont, à de rares exceptions près, sacrifié l'idéal à l'opportunisme, et, sous prétexte d'empêcher l'oiseau de se briser le cou, ils lui ont parfois coupé les ailes.
Et, en Yérilé, je viens d'écrire là un mot qui en fera sourire plus d'un : Yidéal! L'idéal, pour la plupart des normaliens, est une chose bizarre, inconnue, une licorne, une chimère, l'oiseau Rock des Mille et une Nuits. Comme il est difficile de le définir, comme chacun de nous porte en soi cette aspiration vers un but souvent indistinct et que ceux-là même qui l'entrevoient n'atteignent pas toujours, d'aucuns trouvent plus facile de nier complètement l'existence de cette chose non tangible et de pouffer de rire dès qu'on la nomme.
Plus d'un normalien a malheureusement montré que cette humeur pratique était le fond même du caractère de l'École. Je me hâte d'ajouter qu'il y a de nobles, de vaillantes, de militantes exceptions. Plus d'un ami, dont je suis heureux de serrer la main loyale, a passé par l'École normale sans y rien laisser de son amour pour les nobles chimères. Je ne les nommerai pas. La foule en connaît quelques-uns; des amitiés dévouées apprécient les autres.
Mais, je le répète, il reste au normalien entré dans les lettres je ne sais quoi de dogmatique et de spécial qui est comme un pli ineffaçable. Ne vous avisez pas de vous soustraire à la règle qu'ils prétendent imposer ; à côté de leur encrier, il y a toujours la férule. Les plus émancipés, ceux qui ont, depuis des années, jeté la robe aux orties, ont encore l'air de garder la toque universitaire sur la tête. Affaire de discipline. Le militaire sent la caserne et la poudre ; le normalien sent le réfectoire et la
salle d'études. Ils n'ont, ni l'un ni l'autre, à en rougir, au contraire.
Edmond About est d'ailleurs, je le répète, avec M.Alfred Assolant, le moins normalien de tous les littérateurs de l'École normale. Il y a de l'enfant de Paris chez cet ancien élève de l'École d'Athènes. Il a le sens du boulevard, comme Prévost-Paradol avait la note exacte du salon doctrinaire, comme M. Taine a l'accent de la tribune académique, comme M. J.-J. Weiss a le ton du salon ministériel, comme M. Francisque Sarcey a l'habitude de la causerie à la bonne franquette, de la conférence en manches de chemise.
Ce Lorrain est un Parisien, et Paris l'a tout de suite reconnu pour un des siens. Est-ce lui ou un de ses collègues qui, envoyé comme professeur à Alençon, répondit simplement au ministre : « Point d' Alençon, » et se mit — c'est le terme consacré — à vivre de sa plume ? Si ce n'est lui, c'est un des siens, car il est juste de reconnaître qu'ils eurent un certain courage, ces jeunes gens que l'Université devait nourrir, et qui, pour être libres, lui préférèrent bravement, un beau jour, la Littérature, sans savoir s'ils ne quittaient point une mère pour une marâtre.
« Du soir au matin, a écrit M. J.-J. Weiss avec une émotion profonde, du soir au matin, après avoir usé leur jeunesse dans les épreuves pénibles par lesquelles s'ouvre la dure carrière du professorat, ils se trouvaient sans état, sans avenir, peut-être sans gîte et ne sachant, pas plus que la pauvre Bernerette, où ils iraient dîner le soir. »
Pour être exact, Edmond About le savait, car il avait, dès ses débuts, trouvé un protecteur puissant, un ami et un éditeur, le tout dans la personne du sympathique M. Hachette, un normalien d'autrefois. M. About n'eut
qu'à se montrer, et la fortune lui sourit. Il venait au monde littéraire avec le don de plaire et de faire tapage — deux forces à la fois.
M. About est enfant d'une petite ville, aujourd'hui annexée, de la Meurthe. Né en Lorraine, le 14 février 1828, il vint à Paris de bonne heure, entra au lycée Gharlemagne, et on peut lire dans l'Événement du 11 août 1848, dans la liste des lauréats du Concours général, et dans la classe de philosophie, parmi les élèves couronnés pour la Dissertation française, les noms que voici :
l^"" prix. Prix d'honneur : About (Edmond-François- Valentin), de Dieuze (Meurthe), élève du lycée Charlemagne.
2° prix : Taine (Hippolyte), de Youziers, élève du lycée Bonaparte.
1^'" accessit : Sarcey (Francisque), de Dourdan (Seine-et- Oise), élève de Gharlemagne.
2^ accessit: Hugo (François-Yictor), de Paris, élève de Gharlemagne.
Le troisième et le quatrième accessit étaient obtenus par les élèves Hello, de Lorient, et H. d'Audigier, de Paris, sans compter les noms de MM. Merlet, de Siickau, Ed. Goumy et Boutmy, qu'on retrouvait aussi parmi les lauréats de ce concours de 1848. La promotion de cette année-là était, on le voit, assez lettrée.
« On se félicitait, ajoutait V Événement en racontant la solennité du succès de l'élève About, dont le nom resplendissait, inscrit sur le livre d'or des prix d'honneur. On a applaudi aussi le nom du jeune fils de notre glorieux poète Victor Hugo, qui disait adieu aux travaux du collège. » Hélas, aujourd'hui François-Yictor Hugo est mort, comme son frère Gharles, laissant des travaux interrom-
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pus, mais un monument achevé et cligne du nom qu'il portait.
Edmond About, lui, a connu la lutte, les soucis de la vie littéraire, la polémique sous toutes ses formes, la bataille avec toutes ses ardeurs. Il a combattu au théâtre, dans le journal, dans le livre, partout, toujours à l'avantgarde, toujours en armes, toujours en éveil. Il a connu les inimitiés et il les a, comme personne, raillées et désarmées. En toutes choses, le dernier mot lui est toujours resté ! La préface de Gaëtana a victorieusement répondu à la critique, et le public lui-même a eu sur les doigts, lorsque, pour se venger, l'auteur, en imprimant la pièce, s'est contenté démettre à la première page de la pièce une note ainsi conçue :
« Acte premier. — Scène première. — Ici le public impartial a commencé à siffler la pièce. »
Au surplus, c'est quelque chose au théâtre qu'une belle et bonne tempête. C'est, comme disait Henri Delatouche, de la gloiî^e à l'envers, mais c'est encore de la gloire. Gaëtana, Henriette Ma?'échalj Tragaldabas sont plus célèbres et plus vivantes que bien des pièces anémiques qui ont vécu un peu plus que ne vivent les roses, sans en avoir ni la couleur ni le parfum. Vive l'ouragan ! C'est parfois une bonne fortune î Gaëtana n'était pas d'ailleurs la première pièce d'Edmond About. Il avait donné à la Comédie-Française Guillery, qui eut deux représentations et qui avait été (l'auteur se vengeait encore) représentée pour V avant-dernière fois le 1" février 1856. Guillery n'en était pas moins une fantaisie charmante, spirituelle, mordante, condensée, d'une langue étincelante ! Que fit About ? Il la rangea dans la catégorie de ces pièces qu'il a nom-
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mées le théâtre impossible^ et tout ce qui a du goût a lu et dégusté cela.
Et pourquoi théâtre impossible ? Parce qu'il est supérieur au théâtre courant? Parce qu'il est indépendant, ce théâtre, et fait gaiement l'école buissonnière ? Peut-être. Il faut, dans cet art spécial, des vertus de charpentier que tout le monde ne sauraitconquérir ou qu'on n'apprend qu'en se donnant sur les ongles des coups des instruments de charpentage. Ce qui n'empêche point que je donnerais bien des comédies devenues centenaires pour cette comédie impossible : L'Education d'un prince!
Edmond About était déjà, à l'heure de Guillery^ l'auteur de la Grèce contemporaine. Après avoir rédigé un mémoire savant sur Vile d'Égine, il s'était amusé à écrire un livre spirituel et mordant sur les Grecs modernes. Une phrase de l'ouvrage fit la fortune du volume : « Le roi de « Grèce n'a pas de santé, la reine en a trop. » Cette raillerie de la Grèce, de cette Grèce autrefois célébrée par Pierre Lebrun et ses imitateurs, par l'auteur des Orientales et ses amis, cette Grèce héroïque et vaillante devenait, sous la plume de M. About, une contrée bizarre oiî s'agitaient d'étranges héros. Le Roi des Montagnes et la Gi^èce contemporaine sont peut-être les deux livres les plus personnels et les plus charmants d'Edmond About. L'esprit y pétille. Le trait y siffle. Le style y voltige. M. About n'a peut-être pas trouvé beaucoup de miel sur le mont Hymette, mais il en a certainement rapporté beaucoup d'abeilles.
Plus que personne, M. About aura mérité ce titre, qu'on donne assez souvent maintenant et qui semble remplacer le nom ù'homme de lett7^es : publiciste. C'est un publiciste et mieux encore un polygraphe. Ennemi de la classifica-
tion et des spécialités, il a marqué dans tous les genres. Il est de ceux qui pensent, avec raison, qu'on a tout à gagner à donner le plus d'ouvertures possibles à son esprit. Romancier, il a signé Tolla, les Mariages de Paris, Trente et Quarante, Gei^maine, et bien d'autres livres encore; critique d'art, il s'est fait le défenseur de deux artistes qui s'affirmaient cependant fort bien eux-mêmes, Paul Baudry et Charles Garnier ; journaliste, il a inventé un genre narquois et mordant, qui donna un piquant inattendu au Courrier de Paris, et il a signé de petits chefs-d'œuvre du pseudonyme de Valentin de Quévilly^ le bon jeune homme.
Lui-même a raconté l'histoire de la vie et de la mort de ce pseudonyme un moment fort célèbre. « Mon cher ami, » écrivait -il en tête de ces Lettres d\m bon jeune homme à sa cousine Madeleine, en les dédiant à Charles-Edmond qui lui avait servi de témoin, un jour, contre un certain Yaudin, lorsque Edmond About s'était battu (à Bellevue, dans le jardin de l'auteur de l'Aïeule), a mon cher ami, vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu'à sa mort, et je ne crois pas qu'il ait eu un ami plus dévoué que vous, si ce n'est moi.
« Lorsqu'il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune homme dans toute la sincérité du mot, vous l'avez dissuadé, comme moi, de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. 11 nous échappa cependant l'espace de deux ou trois mois; mais il revint bientôt, désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières lettres qu'il avait publiées : c'est pourquoi vous ne les trouvez pas ici.
« Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent fonda l'Opinion nationale, Valentin fut assez heureux pour suivre la fortune de M. Guéroult et
travailler sous sa direction. Durant une année, il publia en style courant, et sous une forme un peu trop légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité. Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas à l'occasion d'attacher le grelot. C'est ainsi qu'il eut le bonheur de provoquer l'arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les tableaux du Louvre. »
M. About continue, expliquant sa vie de journaliste :
« Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie, l'entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu'il pensait. Lorsqu'on écrit dans un journal et qu'on peut d'un seul mot ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l'intérêt d'autrui.
(( Yalentin s'exprimait assez librement sur la politique étrangère. Une craignait point de publier ses sympathies pour les nations opprimées en Italie, en Hongrie et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a pu prédire aux Itatiens une destinée qui s'accomplit aujourd'hui, et dessiner sur le papier la carte de l'Europe telle que nous la verrons dans trois ou quatre ans. Mais lorsqu'il touchait au gouvernement chatouilleux de la France, il avait beau prendre des gants de la peau la plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur les doigts.
« Ces. contrariétés ne l'ont point conduit au tombeau, car nous sommes loin de 1830, et l'on ne meurt plus pour si peu. Mais vous savez comme moi que notre ami s'est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie et surtout de la politique, mécontent des idées et des personnages qui prévalaient alors, et persuadé que les hommes ne sauraient être sains et bien portants dans un édifice sans
toiture ! ^) M. Edmond About était, on le voit, de ceux qui réclamaient le fameux couronnement de l'édifice, tout en trouvant, dès lors, que la République était « un bien joli gouvernement ! >> Hélas ! le couronnement de l'édifice devait être le casque d'un cuirassier blanc !
Edmond About, qui recueille volontiers ses articles, môme ses jolies causeries sur le Salon, et qui a raison, — n'a pas cru devoir, il le dit lui-même, donner à ses premières lettres de Yalentin la forme plus durable du livre ; il les a brûlées ; c'est dommage. Il y avait là, sous beaucoup de malice et d'audace, une raison aiguisée, une jeunesse étonnante, une verve et un brio tout particuliers. Valentin de Quévilly avait la dent dure et le verbe haut. Les adversaires de Guillery n'étaient pas précisément ses cousins. Un jour, il poussa même la hardiesse jusqu'à inquiéter le pouvoir. A propos de l'assassinat de l'archevêque de Paris par le prêtre Verger, il appelait le poignard « l'arme de précision. » On ne parla de rien moins que de* supprimer le Figaro qui donnait asile à ces boutades, et je crois bien qu'on le supprima.
Depuis, Edmond About avait fait sa paix avec le gouvernement. Mais, les indépendants, comme l'auteur de Rome Contemporaine, ne demeurent pas longtemps charmés par certaines gens. Il brûla bientôt la politesse à ceux qui se croyaient ses maîtres, et, laissant à l'attache ceux qui sont faits pour le collier, il s'écria : « Je reprends ma liberté, et je la reprends pour toujours ! »
Cela dit, maître About s'enfuit — et court encor!
Que si Edmond About avait pu avoir quelques illusions sur un régime qu'il combat si vivement, il les avait dès longtemps perdues, lorsque nous le rencontrâmes triste.
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navré, — et furieux aussi, — à la veille des désastres de 1870. Quelles lettres émouvantes et tragiques il adressait alors au journal le Soir! Nous avions projeté de faire, comme nous disions, campagne ensemble. Amédée Achard devait nous accompagner. Une voiture, frétée par About, allait nous emporter ensemble de l'autre côté du Rhin. Triste rêve! Le canon de Forbach dissipa à jamais cette association d'un seul jour, et, tandis que je quittais Sarreguemines pour me rendre à Metz à pied, au hasard des routes, Edmond About allait vers Saverne savoir si sa maison n'était pas envahie déjà.
Saverne! c'était là qu'il avait résolu de planter sa tente, de se reposer, chaque année, des fatigues de la vie littéraire, de voir grandir ses enfants. L'invasion vint et lui prit sa demeure. L'Allemagne fit plus. Elle arrêta l'écrivain chez lui et le menaça d'une forteresse. Quel était son crime? Il avait écrit un livre plein de larmes : Alsace! et plein de colère aussi; un livre où il flétrit ceux qui ont renié leur patrie, les gens d'Alsace — ceux-là sont rares — qui servent à présent la Prusse.
Cet acte de courage faillit, un moment, lui coûter cher.
De retour à Paris, et rendu aux siens, Edmond About reprit la plume, et la première goutte d'encre qu'il usa ce fut contre ces Allemands qui lui faisaient, on l'avouera, la partie belle. Le XIX'' Siècle, aussi bien, est-il peut-être de tous les journaux français celui que nos vainqueurs redoutent le plus, celui que les Alsaciens et les Lorrains lisent avec le plus de joie, car il est essentiellement patriote, et il entretient contre l'étranger cette sainte haine qu'il serait criminel de laiss-er affaiblir. Ce journal, le XIX"" Siècle^ que M. About dirige, a d'ailleurs rendu les plus grands services à la cause de la République. Il lui a
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rallié ou il a maintenu dans ses rangs toute une classe considérable de la nation, la bourgeoisie intelligente, militante, conservatrice dans le sens du mot, c'est-à-dire aspirant à conserver la liberté, et à ne retomber sous aucun despotisme, ni sous celui d'un César, ni sous celui d'un Comité. M. Sarcey a conté, dans une série d'articles des plus curieux et des plus amusants, comment le groupe d'écrivains qui combattent côte à côte dans ce journal, ont pu parvenir à assurer la vie d'abord et le succès ensuite au XIX^ Siècle. Ce fut, pendant de longs mois, une lutte matérielle de tous les jours. On vivait en comptant sur le lendemain et on livrait bataille avec honneur.
Puis le jour vint où le journal fut mis à flot et oii le groupe commandé par Edmond About fut certain de ne se point dissoudre. L'argent était venu ; on allait durer. Il y a là des talents vigoureux, jeunes, hardis et tous sont honnêtes. Cherchez ailleurs des bravi de la plume. Ces journalistes-là se contentent d'être de braves gens. Ajoutez des gens de mérite. M. Eugène Schnerb, un de nos camarades d'enfance, que je revois assis sur le même banc que moi, dans une étude de l'institution Carré Demailly, déploie un talent viril et hardi. Il a à ses côtés des écrivains remarquables qui s appellent Eug. Liébert, Paul Lafargue, sans compter des maîtres en leur art spécial, M. le général de Wimpffen et M. Yiollet-le-Duc. Sarcey combat à sa guise, faisant au Temps le feuilleton que M. de la Rounat rédige avec succès au XIX^ Siècle. Ici, le critique dramatique du Temps est polémiste et sa petite guerre à l'esprit de secte a mis de son côté tout ce qui aime la liberté de croire ou de nier, d'aller, de venir et de parler. Et ceux là sont nombreux au pays de Voltaire!
A mon sens, chez Francisque Sarcey, le journaliste mi-
litant, le polémiste et improvisateur de discussions, si je puis dire, est supérieur au critique de théâtre. Pour bien des lecteurs, j'aurai l'air de commettre là un paradoxe. La situation de critique dramatique de Francisque Sarcey est inattaquable. Il a la franchise, la vigueur, l'amour du métier, le goût de la scène; je lui reproche de ne pas connaître assez l'art de s'ennuyer, qui tient parfois un peu à l'art de penser. Mais après tout, le théâtre est un plaisir, et tant pis pour les auteurs qui ne l'entendent pas ainsi! Eh bien, tout à fait hors de pair, comme critique, Sarcey est plus remarquable encore comme au-jour-le-Jourie?^ (pardon du barbarisme). Il a une sève constante et chaque matin renouvelée, des trouvailles de discussions, et malgré sa rudesse habituelle, il a mené là des campagnes qui n'ont pas seulement fait plaisir au vulgaire, mais parfois aussi à ces cent personnes pour lesquelles Voltaire écrivait.
Voltaire! c'est, à vrai dire, le maître de la maison, c'est le dieu lare, ou le démon lare, si vous voulez. C'est lui que les normaliens évoquent. Ils ont presque tous cherché à lui emprunter son style admirable en oubliant parfois de lui emprunter en même temps son ardeur pour le dévouement et sa passion pour la justice. Quelquesuns d'entre eux sont en effet des fils du XVIIP siècle, tout prêts à réagir contre l'esprit même de ce grand siècle-là ! Mais ce n'est pas Edmond About, hii, dont on a tant de fois comparé la langue à celle de Voltaire. Et, songez-y bien! la comparaison est juste; cette façon juste, alerte, courte, visée, ce jeu serré, rapide, fait de coups droits successifs et de légers dégagements, c'est la méthode de ce grand maître de l'escrime intellectuelle qui fut l'auteur de Candide et de Zadig.
M. EDMOND ABOUT Hl
M. Edmond About est voltairien avant d'être normalien. Il a laissé le pauvre Prévost-Paradol jouer et perdre sa vie, et M. Weiss se dégoûter de la liberté sans prendre goût au despotisme : à mesure qu'ils reculaient, il avançait, et ce lucide esprit est un des plus brillants champions de la République qu'il veut intelligente, lettrée, libérale, un peu telle que la souhaitait ce Camille Desmoulins, dont il a l'alacrité, la vivacité, le trait, le style, la science, sans en avoir le mortel stylet.
M. Edmond About a quarante sept ans aujourd'hui. Il est grand, solide, les épaules larges et l'aspect robuste, avec cette barbe et ces cheveux gris qu'a peints, à la façon d'Holbein ou plutôt d'Antonello^de Messine, le peintre Paul Baudry sur un petit panneau qui est un chef-d'œuvre de précision et de couleur. Toute la physionomie pétille de malice. Le sourire relève les moustaches et tire les yeux qui se rident sous ce rictus narquois. La parole est vive, rapide, étincelante, souvent imprudente, mais corrigeant le trait parfois amer par l'accent cordial et sympathique. On peut dire qu'Edmond About a eu des ennemis sans avoir de haine, et qu'il a su mordre pour se défendre sans avoir de méchanceté. Il fait parfois de sa plume quelque chose comme un fer rouge, et c'est tant pis pour ceux qu'elle atteint; mais il n'a jamais versé dans son encre ce virus rabique des écrivains de plus de haine que d'esprit et de plus de colère que de talent.
Il y a trois ans, M. About s'est présenté à l'Académie Française. L'Académie a pensé sans doute que l'auteur de Madelon écrivait trop bien. Elle lui a entrebâillé sa porte, mais elle ne la lui a pas ouverte. On dit que M. About n'y
veut plus frapper. Mais on n'a jamais, on le sait, contre les palmes académiques qu'un dépit amoureux. M. About sera, un jour, au palais de l'Institut, le collègue de M. Dupanloup qui fulminera encore quelque apostolique protestation, et celui de M. Emile Augier, qui n'aime pas plus les dévots que l'auteur de la Question romaine. M. Edmond About, par sa science étincelante du langage, est un académicien né; mais l'Académie traite d'abord les indépendants en enfants terribles, quitte à les traiter ensuite en enfants gâtés.