M. D'AUDIFFRET-PASQUIER
Ce qui manque le plus à la France, ce sont des hommes qui aient à la fois au cœur un amour profond et une haine ardente ; savoir haïr et savoir aimer, c'est une double vertu. Dieu nous garde des indifférents ! Il y avait une loi à Athènes qui punissait tous ceux qui, dans une guerre civile, ne combattaient pour aucun parti. Ces éternels atteïideurs de succès, si l'on peut créer ce barbarisme, comme on a créé celui de profitem^s de révolutions, ces habiles dont toute la préoccupation est de louvoyer, pendant la tempête et la lutte, entre les adversaires aux prises, ces gens sans amour et sans colère constituent
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l'immense foule des neutres, ceux qui rendent toutes les tyrannies possibles, celles des despotes et celles des factions.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier a, entre tous les hommes d'État de l'heure actuelle, le mérite de bien aimer, de bien détester et de défendre avec courage des idées qu'il énonce avec clarté. Napoléon I" disait, un jour, que l'avenir était au diplomate qui, le premier, oserait dire la vérité. On peut affirmer avec plus de certitude encore que l'avenir est au politique qui sait défendre vaillamment la liberté qu'il aime avec passion.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier est, en effet, un libéral, un libéral convaincu, et non pas seulement platonique, mais agissant.
Il l'a prouvé naguère, lorsque, prenant possession du fauteuil de président à l'Assemblée nationale, le premier mot qu'il prononçait était celui de liberté. Le pays l'en a profondément remercié, et cette voix franche et nette a servi à dissiper bien des craintes et à calmer bien des alarmes. Depuis, la France, apaisée, respire et travaille sans se soucier des complots ou des menaces du césarion d'Angleterre ou du César allemand.
M. le duc Gaston d'Audiffret-Pasquier, né comte d'Audiffret, adopté par le fameux chancelier baron Pasquier, son grand-oncle, titré duc d'Audiffret-Pasquier à l'âge de vingt-neuf ans, par ordonnance royale du 16 décembre 1844, et, aux termes de cette ordonnance, reconnu héritier du titre du chancelier, M. d'Audiffret- Pasquier, aujourdhui président de l'Assemblée nationale, est parisien, et il a aujourd'hui soixante ans. Mais une telle vivacité, une alacrité si étonnante anime ce
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corps petit et nerveux, que nul, à première vue, ne lui donnerait cet âge. M. d'Audiiïret-Pasquier est singulièrement allègre, vigoureux et solide.
Tôte énergique, creusée, un peu soucieuse, M. le duc d'Audiffret-Pasquier ressemble assez à un homme d'État anglais, correct et élégant. Le menton rasé, les favoris gris, les cheveux courts et rares, une bouche fine, aux commissures énergiques, je ne sais quoi de volontaire, d'accentué, de résolu dans la physionomie tout entière, dans la ride profonde creusée entre les sourcils par la méditation et la pensée. Fort sympathique d'ensemble et à la fois strident et cordial, si l'on peut ainsi parler, tel est le président actuel de l'Assemblée nationale.
M. d'Audiffret-Pasquier appartient à une famille oii il est de tradition de se vouer aux affaires de son pays. Il fait partie de cette classe dirigeante qui ne conservera sa prépondérance que si, comme le fait aujourd'hui le président de l'Assemblée, elle se rend à l'évidence et comprend que le meilleur moyen de guider un pays, c'est de marcher avec lui, à sa tête, et dans les voies nouvelles.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier avait débuté, à trente ans, dans la vie politique, par le conseil d'État. Il y était entré, en 1845, comme auditeur, et il devait y siéger jusqu'en 1848. Profondément attaché à la famille d'Orléans, il donna, je crois, sa démission après Février, et on s'imagine bien qu'il ne réclama rien après Décembre. L'empire lui apparaissait comme un régime de ruine et de désolation. Il devait à peu près raisonner, j'imagine, comme ces belles âmes dont on trouve en quelque sorte
la confession dans cette admirable Correspondance entre André-Maine Ampère et Jean-Jacques Ampère, queM.Hetzel ■\ient de publier. Il devait être, comme le disait l'abbé Péreyve (Paris, 1858), a peu ravi d'un régime qui habitue de plus en plus la France à oublier Thonneur et la liberté », et il eût, sans nul doute, volontiers écrit, comme M'^^L... en 1862 : «Trop de gens malheureusement se résignent à l'apothéose, et, pour entendre résonner la sainte corde de l'indignation, il faut aujourd'hui chercher longtemps ; elle ne vibre plus que faiblement, et le scepticisme envahit bien des âmes douées de sentiments bons et honnêtes. »
Le scepticisme, du moins, n'envahissait pas l'âme de M. le duc d'Audiffret-Pasquier, et l'indignation sainte ne quittait point son cœur. Ce que cet homme passionné dut souffrir devant le règne de César, on a pu le comprendre lorsqu'il a pu parler,
— Oui, il y a vingt-deux ans, s'écriait-il le 22 mai 1872, il y a vingt-deux ans que je déteste l'empire, parce qu'il y a vingt-deux ans qu'il démoralise mon pays ! »
Il s'était imposé de s'abstenir de toute faction politique. A peine avait-il accepté le mandat de conseiller général du département de l'Orne et de maire dans la commune qu'il habitait. C'est le supplément à la quatrième édition du Dictionnaire de Yapereau qui nous donne ces détails. L'empire, donc, laisse M. le duc d'Audiffret-Pasquier dans son abstention, dans son espèce de retraite involontaire, et voilà un des hommes les plus remarquables de ce pays qui demeure inutilisé, réduit à gémir impuissant sur l'affaissement quotidien et visible de sa
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patrie. Une révolution vient et tire de son ombre ce véritable homme d'État. Que M. le duc d'Audiifret-Pasquier le veuille ou non, sa popularité et sa haute situation sont l'œuvre du 4 Septembre.
Le 8 février 1871, M. le duc d'Audiffret-Pasquier était nommé représentant du département de l'Orne à l'Assemblée nationale, par 60,22G voix, le premier sur huit. Tout d'abord, son influence à la Chambre ne se traduisit que par l'autorité dont il jouit dans les bureaux. Il se fit remarquer dans les commissions par une lucidité et une puissance d'élocution tout à fait supérieures. On le désignait déjà comme un candidat excellent à la vice-présidence de l'Assemblée, alors présidée par M. Grévy, lorsque, en sa qualité de président de la commission des marchés, il prononça ce fameux discours, désormais historique, dont le retentissement fut si grand en France et, on peut le dire, dans le monde.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier avait pu, mieux que personne, mesurer la profondeur du goufCre oii l'impéritie des serviteurs de l'Empire avait précipité la France. Il avait vu notre malheureux pays livré à l'incapacité et à la folie, et jeté, sans armes, sans préparatifs, dans une guerre épouvantable; c'était envoyer un peuple, une armée, à la boucherie. M. le duc d'Audiffret-Pasquier s'indigna. Le rapport sur les marchés de l'Empire, qu'il déposa dans la séance du 4 mai 1872, était sévère, et M. Rouher eut l'audace d'interpeller le rapporteur sur ses conclusions. Ce fut un duel de tribune réellement formidable, où le talent nerveux, puissant, énergique, correct de M. le duc d'Audiffret-Pasquier se révéla comme la foudre s'impose, et eut raison de la phraséologie de celui que M. Gambetta
appelait, dans cette mémorable séance du 22 mai, Vavocat de l'Empire aux abois. Qu'on se figure un bâtonniste furieux, pressé par le fleuret d'un tireur implacable, et l'on aura l'idée de la lutte qui s'engagea entre M. Rouher et M. le duc d'Audiffret-Pasquier.
M. Rouher se retira, seul, avec un autre député bonapartiste, tout ému d'un tel assaut, et, pendant que M. Thiers, devant la protestation unanime de l'Assemblée, s'écriait, s'agitant sur son banc :
— On a raison d'étouffer la voix d'un tel homme! Son audace est une insulte à l'honnêteté!
M. Rouher pouvait bien se retirer; la parole de M. le duc d'Audiffret-Pasquier allait demeurer éternellement gravée sur la mémoire de l'ancien vice-empereur^ et elle devait prendre place parmi les plus magnifiques harangues de la tribune française !
Quelle joie, on s'en souvient, et quel sentiment de fierté retrouvée on éprouva, lorsque les mots ^'honneur et de patriotisme retentirent aussi vaillamment prononcés !
(( Yous ne vous êtes donc pas fait dire dans l'exil, où vous vous étiez réfugiés, ce qu'ont pesé sur nous ces heures où nous sentions le sol du pays envahi par la Prusse? s'écriait M. le duc d'Audiffret-Pasquier, s'adressant aux pareils de M. Rouher. Yous ne sentiez donc pas la fumée de nos chaumières brûlées? Yous ne savez pas qu'à chaque quart d'heure on nous annonçait qu'un des nôtres succombait glorieusement? Yous ne vous Têtes pas laissé assez dire! Ah! ne croyez pas qu'il suffira de dire, comme pour l'expédition du Mexique, que vous avez si complai-