‹ Portraits contemporainsChapitre 8 sur 40 · M. D'AUDIFFRET-PASQUIER · texte numérisé non relu

M. D'AUDIFFRET-PASQUIER

samment évoquée : « C'est le secret de la Providence, qui « ne respecte pas toujours vos propres combinaisons. »

« Eh bien ! ce n'est pas assez. Je vous dis, moi, que, quel que soit le sang- froid de tous vos gens au cœur léger..., quels que soient les ombrages de Ghislehurst, il y a une heure oii vous avez dû entendre une voix qui criait : <( Vaf^e, legiones redde : Rendez-nous nos légions! rendez- (( nous la gloire de nos pères! rendez-nous nos provinces!»

« Et cette responsabilité, est-ce la seule? Nous avezvous seulement légué des embarras, des douleurs et des désastres? Non, vous avez fait pis encore: vous nous avez légué, — ah! ce qu'on a bien de la peine à réparer, — la démoralisation.

(( Messieurs, je ne fatiguerai pas plus longtemps l'attention de la Chambre par des citations; j'aime mieux résumer cette sombre partie de mon discours et vous dire : N'y a-t-il pas une leçon à tirer de cela ? Pour moi, la leçon est celle-ci : c'est que, quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mesures libérales qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun..., quand le bourgeois rentre chez lui et se croit bien sage lorsqu'il peut se dire qu'il ne s'est pas occupé de politique, c'est qu'il ne sait pas que la politique c'est notre sang, que la politique c'est notre argent, c'est notre honneur... Quand un pays abdique ses libertés et ne sait pas les défendre, quand il se met sous la protection d'un homme providentiel..., il en résulte fatalement ce que vous venez de voir..., la décomposition et la démoralisation!

« C'est la génération spontanée du despotisme, comme

VOUS voyez la génération sortie spontanée de terrains fétides, et alors, messieurs, rappelez-vous cette éloquente péroraison d'un de nos plus beaux ouvrages, lorsque Fhonorable Président de la République, résistant à l'éblouissement de tant de gloire, élevant sa haute raison au-dessus de ces récits qui Font passionné un instant lui-même, vous dit : « Un pays doit apprendre qu'il ne doit jamais « se donner à un homme, quel que soit cet homme, (( quelles que soient les circonstances! » Et ne pouvonsnous pas le dire avec plus de vérité encore qu'il ne le disait pour l'empereur Napoléon V\ quand nous pensons au deuil, aux tristesses, à la honte que nous a valus Napoléon III?

« Non, n'abdiquons jamais; sachons que chacune de ces libertés, c'est notre vie, c'est notre bonheur, et que ne pas les défendre, c'est déserter ce que notre mission ici-bas a de plus haut et de plus sacré! o

Et plus loin, avec une ardeur non moins grande et une éloquence qui fit trembler l'Assemblée :

« Maintenant, concluait le duc d'Audiffret-Pasquier, maintenant, pour nous la cause est entendue, et je demande à l'Assemblée de terminer ce trop long discours... par un vœu et comme une dernière prière qui, malgré moi, s'échappe de mon cœur : Que Dieu, qui aime ce pays, car c'est à lui qu'il a confié de tout temps la défense des grandes et des nobles causes, que Dieu, qui aime ce pays, lui épargne la dernière et la plus dure des humiliations, celle de voir jamais ses destinées confiées aux mains qui l'ont si mal servi ! »

Admirable harangue, acte politique plein de la vail-

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lance du citoyen et de la beauté du style, et qui faisait dire à M° Allou, parlant dans le procès Gahen-Lyon et flétrissant les choses véreuses : « Un homme s'est rencontré qui n'était pas des nôtres et qui a eu l'éloquence suprême et le suprême courage!» M° Allou imitait Bossuet pour parler de M. le duc d'Audiffret-Pasquier ; mais la harangue du duc égalait les plus beaux mouvements du prédicateur. L'effet en fut immense.

Pour se venger, les journaux bonapartistes insinuèrent que M. le duc d'Audiffret-Pasquier, aujourd'hui si violent contre l'empire « auteur de la démoralisation de son pays », avait jadis sollicité les faveurs de l'empereur. Excellent moyen de polémique ; le moyen de Basile. Mais l'orateur releva aussitôt la calomnie. M. le duc d'Audiffret-Pasquier répondit qu'il ne devait point son titre de duc h l'empire; que le comte d'Audiffret, père de M. d'Audiffret Pasquer, entré dans l'administration des finances en 1804, receveur général en 1839, avait donné sa démission en 1856 sans avoir rien demandé à Napoléon III. Enfin que lui, duc d'Audiffret-Pasquier, n'avait point de neveu à la Cour des Comptes et n'avait rien demandé au régime impérial. La calomnie fut réduite à néant.

Elle était d'ailleurs assez maladroite. M. le duc d'Audiffret-Pasquier se fût-il exposé de gaieté de cœur à de telles révélations, si son passé n'eût pas été pur comme sa vie présente ?

L'iiouneiir est un vieux saint que l'on ne chôme plus,

disait déjà, de son temps, Mathurin Régnier. Il suffit de voir et d'entendre M. le duc d'Audiffret-Pasquier pour être persuadé que le vieil honneur a du moins encore un

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fervent. Dans sa scrupuleuse honnêteté, ce juge souverain des faiblesses voit même des méfaits oii il n'en existe pas. En sa qualité de président de la commission des marchés, il engageait directement, et un peu dictatorialement, les magistrats à poursuivre, à juger, à faire justice.

La passion est une chose excellente, mais elle a ses dangers. Elle entraîne les gens un peu loin. C'est ainsi que M. le duc d'Audiffret-Pasquier a dépassé même son but lorsqu'il a renouvelé contre les marchés du 4 Septembre la véhémente et admirable catilinaire qu'il avait, pour ainsi dire, jetée à la face ou au spectre de l'empire. Mais quoi!

C'est l'honneur tout entier à sa proie attaché.

On ne saurait lui en tenir rigueur. Mais M. Gambetta était homme à se défendre victorieusement et à expliquer les marchés Maxwell et Parott.

M. le duc d'Audiffret-Pasquier était d'ailleurs le plus énergique des leaders de la droite. Il s'était rendu, avec M. de Broglie, chezM. Thiers, le20juin 1872, pour lui imposer (( une politique conforme aux vœux de la majorité. » Jlfut un des bonnets à poil que railla M. John Lemoinne. Depuis, M. le duc d'Audiffret-Pasquier a dû voir à quoi une telle démarche pouvait aboutir. Il était alors à peu près brouillé avec M. Casimir Périer, son beau-frère. Ils habitent l'un et l'autre ces deux superbes hôtels, bâtis en style Louis XIII, qu'on rencontre à gauche des Champs- Elysées, en montant vers l'Arc-de-Triomphe. Leurs enfants ont des pavillons à eux et ils correspondaient ensemble au moyen d'un télégraphe particulier. Durant la rupture politique des parents, le télégraphe des enfants fut

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coupé. Aujourfl'hiii — fort heureusement et pour eux et pour le pays — le télégraphe est rétabli.

M. le duc trAudiffret-Pasquier a conquis, par son attitude dans les dernières crises traversées, une popularité très-réelle et très-saine. Ami de la liberté, il a, comme ceux de son parti, tout intérêt à accepter la République, et il fera respecter ce gouvernement parlementaire dont il est à cette heure le représentant le plus éminent. M. le duc d'Audiffret-Pasquier, plus hésitant en réalité qu'il ne le paraît à la tribune, a longtemps redouté sans doute le pas décisif qu'il vient de faire vers la forme républicaine, mais le pas fait, il n'est point homme à revenir en arrière. N'est-il point persuadé, d'ailleurs, que le gouvernement du pays par le pays est la plus sûre garantie qu'un peuple ait contre ces tyrannies qui sont les ennemies naturelles de toute liberté et de tout honneur ?

Ne voit il pas que la République est le gouvernement qui écarte le plus sûrement l'arrivée des bonapartistes dont il disait, en mai 1874, à la veille de l'élection de M. de Bourgoing, ancien écuyer de l'Empereur, dans la Nièvre :

— Avec les légitimistes, c'est un duel à l'épée. Avec les bonapartistes, c'est un duel au couteau !

Aussi bien, les partisans de l'Empire redoutent-ils M. le duc d'Audiffret-Pasquier plus que personne. On le vit bien lorsqu'il fut question d'appeler le duc au ministère de l'intérieur. Ils jetèrent les hauts cris, et si bien et i si fort, que M. le maréchal de Mac-Mahon hésita à confier 1 au duc ce redoutable portefeuille. M. le duc d'AudifTret-

Pasquier et M. Léon Renault, le vigilant préfet de police, sont les deux bêtes noires des impérialistes.

Il peut en être de l'histoire comme du roman : ses héros se font connaître par leurs paroles autant que par leurs actes. Le dialogue est une façon d'exposer les caractères. Le 12 mars dernier, V Espérance du Peuple contenait donc une correspondance spéciale, datée de Yersailles, et qui a son prix, comme on va voir. M. le duc d'Audiffret-Pasquier s'y peint vraiment de pied en cap.

(( Yoici aussi textuellement que possible la conversation qui a eu lieu entre M. le duc d'Audiffret-Pasquier et le maréchal, lorsque ce dernier annonça la nouvelle combinaison ministérielle où on lui adjugeait le portefeuille de l'instruction publique :

(( Le maréchal. — M. le duc, je vous ai fait appeler pour vous soumettre la nouvelle combinaison ministérielle que j'ai adoptée aujourd'hui après avoir pris conseil de mes amis. Comme je vous devais une compensation, je vous accorde le portefeuille de l'instruction publique.

(( Le DUC. — Mais, M. le maréchal, je ne demande aucune compensation. Je n'ai jamais fait aucune démarche; c'est vous, M. le maréchal, avec M. Buffet, ce sont vos amis qui m'ont sollicité d'accepter le portefeuille de l'intérieur. Mais, personnellement, je ne demande rien. Je n'ai donc pas besoin de compensation ; mais je ne m'attendais pas à un si brusque changement de votre part.

« Le maréchal, à ces mots prononcés d'un ton sec, ne put dissimuler son embarras; ce dernier rougit.

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« Le maréchal. — M. le duc, je n'ai pas voulu vous donner le portefeuille de l'intérieur, parce que vous êtes un désorganisateur; vous auriez tout désorganisé.

(( Le duc. — Je ne sache pas que dans ma famille il y ait eu jamais de désorganisateur; mon père, mon grandpère, mon oncle ont été des administrateurs distingués, et il paraît, M. le maréchal, que vous ne connaissez pas l'histoire de ma famille.

« Le maréchal. — Je sais bien que votre famille compte des hommes d^s plus honorables.

« Le duc. — Oh ! pour cela, monsieur le maréchal, j'es père bien ne pas avoir dégénéré.

« Le maréchal. — Alors, monsieur le duc, vous m'abandonnez.

(( Le duc. — Il me semble que c'est bien plutôt vous, monsieur le maréchal, qui m'abandonnez.

(( Le maréchal. — Ah ! c'est que je n'ai pas pu faire autrement ; c'est avec M. Buffet que j'ai combiné cette liste, c'est lui qui me l'a proposée.

« Le DUC — J'en suis d'autant plus surpris que je viens de quitter M. Buffet avec lequel je suis resté plus d'une heure, et il ne m'en a pas dit un mot. C'est vraiment inouï.

« Après ces paroles, le duc sortit sans cacher son irritation, et se rendit chez M. Buffet auquel il dit que le maréchal venait de lui affirmer que c'était lui, M. Buffet, qui avait combiné et proposé la liste ministérielle.

« Le duc lui demanda pourquoi il ne lui en avait pas dit un mot.

« — En effet, répondit M. Buffet. J'ai vu le maréchal ; mais je n'ai pas cru de mon devoir de vous en parler. J'ai cru voir qu'il n'était pas disposé à vous donner le portefeuille de l'intérieur; mais j'ai pensé que c'était au maréchal à vous le dire lui-même. »

Je borne ici la citation et je ne rapporte point, comme le rédacteur de V Espérance du Peuple^ le jeu de mots prêté à M. le duc d'Audiffret-Pasquier sur les adjectifs droit et adroit.

Quant à M. le duc d'Audiffret-Pasquier, il est droit et résolu. Président de l'Assemblée aujourd'hui, il sera demain, si M. Buffet ne comprend point son rôle, le président du Conseil et le chef des ministres du gouvernement.

Après s'être résigné à fonder la République, M. le duc d'Audiffret-Pasquier travaillera certainement à l'affermir.

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