‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 10 sur 20 · MAURICE DE GIÉP.IN · texte numérisé non relu

MAURICE DE GIÉP.IN

pour qu'il lui fût permis de jouir de ces biens. Ils lui furent ravis à vingt-neuf ans, et il expira en vue de la terre promise, sans avoir pu achever un de ces monuments qui consolent l'artiste mourant par l'espérance d'un long souvenir. Il en était pourtant capable, si l'on en juge par la beauté gracieuse ou grandiose des essais qu'il a suffi de réunir pour assurer à sa mémoire autant d'amis que de lecteurs.

Il nous resterait à esquisser sa physionomie littéraire; mais M. Sainte-Beuve avant enrichi cette édition d'un portrait détinitif, nous avons dû nous réduire à en dessiner le cadre, c'est-à-dire à indiquer les incidents d'une vie toute simple, que bien peu connaissent, et qui nous réconciliera peut-être avec la race des Ohermann et des René. Maurice de Guérin tient à cette lamentable famille ; mais il en est l'enfant aimable, enseveli dans sa robe d'innocence, après avoir vu quelques matinées de printemps. Il n'a pas du moins, comme ses aînés, appris, devant une glace de boudoir, les coquetteries étudiées des poses romanesques. Ses soupiis et ses larmes sont partis d'un cœur navré, mais non d'un esprit subtil et maladif, qui a ses nerfs. Sous ses épanchements involontaires ne se cachent ni le dédain de l'orgueil, ni l'ennui de l'égoisme blasé, ni le faux spiritualisme des voluptueux qui raffinent leurs sensations.

Il a passé sur la terre sans connaître les nausées des imaginations épicuriennes ou ambitieuses ; il l'a

in PORTRAITS D'HIER ET D AU JOURD'HUI.

quittée sans la maudire, bien que le sol se fût écroulé partout où il voulait planter sa tente de voyage. Loin de se croire composé d'une essence supérieure au limon d'où nous sommes tous sortis, il pécha plutôt par un sentiment inné de sa faiblesse, par un excès d'iinmilité qui brisa les ressorts de sa volonté, qui lui déguisa ses trésors. Au lieu de s'isoler, de se draper dans la majesté d'une royale souffrance, il se plaisait à se confondre avec ces infiniment petits qu'un pied brutal foule, sons y prendre garde, sou^^la toulTe d'herbe où s'abritent leurs microscopiques évolutions. Sans faire bruit de ses croyances, sans porter cocarde, il resta éminemment chrétien par un fonds d'anéantissement religieux qui lui exagérait sa misère morale, ou point de paralyser ses ressources. Le besoin de l'infuii ne fut pas pour lui un amour platonique, (jui ne va pas au delà de la phrase et de la rhétorique sentimentale. Il en éprouva jusqu'à l'ivresse, jusqu'au veilige. IN'at-il pas dit : « 11 n'y a point de solitude pour qui sait prendre place dans liiarmonie universelle. Alors on va jus(iirà siMilir presipic pliysiqucnu'nl (|ue l'on vil de Dieu cl eu Dieu. L'àme s'abreuve à perdre haleine dans cet océan. Ah ! c'est un beau spectacle à transporter la pensée (jue celle immense circulation de ^ie qui s'opère dans l'ample sein de la nolure, de celle vie (pii sourd d'une foiiloine invisible, ubèit à un mouvnnciil (rascoiisiou, cl monte de ivgue en

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règne, toujours s'épurant, pour faire ballre enfin le cœur de l'homme, centre où ses mille courants vont aboutir de toutes parts. Là elle est mise en contact avec la Divinité ; là, comme sur l'autel où brûle l'encens, elle s'évapore par un sacrifice ineffable dans le sein de Dieu. » Si parfois cette absorption de la personne humaine dans une contemplation éperdue lui fit monter au cerveau comme des vapeurs de mysticité panthéiste, ne vous en alarmez pas.

Là fut le principe des émerveillements qui lui ont inspiré tant de pages auxquelles je ne connais rien de supérieur chez nos plus éminents paysagistes. C'est un des traits de son originalité. Il eut la mélancolie pittoresque, mais par instinct et nullement par manière, par fantaisie de littérateur habile à jouer avec son pinceau. Il conserva toujours la curiosité virginale de l'enfance. Étrangères à tout artifice, ses descriplions lui échappaient comme un cri d'enthousiasme , comme l'élan d'une prière , comme un de ces tressaillements que l'on ne peut retenir. On dirait le premier-né de la création ouvrant ses yeux à la lumière récente. Écho sonore, son âme correspondait avec les ciioses par des sympathies intimes dont l'accent pénétre et ravit.

A une sensibilité virgilienne il unissait l'âpre saveur d'un paganisme sauvage qui rappelle les plus beaux vers de Lucrèce. Ce sont ici tantôt les gazouillements d'une nùte pastorale, et tantôt des

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notes vibrantes qui résonnent an loin dans Tespace, de monde en monde. Sa palette avait des tons pour tons les contrastes : et si nous voulions citer, nous vous introduirions comme en un musée où les table.Tux les plus divers par le sujet portent tous la signature d'un maître qui n'apprit son art dans aucune école. Peindre et rêver, telle était sa véritable vocation. S'il avait pu la satislaire eu toute sécurité, l'optimisme lui eût été d'autant plus facile qu'il se serait aisément contenté de la part qui snfliit à ces oiseaux du ciel, dont le vol est libre, et auxquels Dieu distriltue le grain de la journée. Mais ce peu lui manqua; et, r.bassée d'exil en exil ou encbainéeà des soucis inférieurs, son âme ne devait trouver 1 indépendance et le repos que dans le dernier sommeil. Je sais bien tous les sermons que l'on pourrait débiter sur sa tombe, et j'entends d'ici les satisfaits aci user son caractère débile, son imagination aventureuse, ou lui faire des leçons d'aritbmétique que la Muse n'écoute jamais. Si la mode était encore aux hicompnsy nous pourrions, nous aussi, profiter de l'occasion pour morali>er et dogmatiser en faveur de l'esprit positif. Mais ce danger n'est plus... Après tout. Maurice de Guérin est plutôt à envier qu'à plaindre. Car ses heures furent bien remplies, puis- (pie après avoirgoùlé ce qu'il y a de meilleur ici bas: iiinu'i et être aime, il a laissé derrière son cercueil une ti-ace qui ne s'efl'acera pas.

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