MAURICE DE GUERIN. H
veur factice succédèrent les perplexités et les défaillances. La perspective prochaine des engagements indissolubles épouvanta son courage. 11 avait beau « mettre sens dessus dessous sa pauvre conscience,» pour y chercher les pensées du sacrifice et de l'oubli; partout il y rencontrait les débris du vieil homme, et des noms qu'il croyait effacés. Les circonstances l'aidèrent alors à rompre des liens déjà bien fragiles.
L'autorité diocésaine s'étant alarmée du voisinage de cette congrégation qui tournait à l'esprit de secte el ne voulait relever que d'elle-même, les reclus de la Chênaie durent choisir entre l'obéissance passive ou l'exil. Pour Maurice, l'alternative ne pouvait être douteuse; mais la séparation n'eut pas lieu sans déchirement, et il .pleura comme un orphelin quand il fallut dire l'adieu suprême « au Saint et au Juste, » à celui qu'il comparait plus tard, dans ses candides hyperboles, « aux prophètes tués à Jérusalem entre le parvis et l'autel. » Il était de ceux qui s'attachent à la fortune des naufragés, et demeurent fidèles, non pas aux doctrines proscrites, mais aux périls qu'elles entraînent, quand les audacieux ont franchi le Rubicon.
Si cette retraite de neuf mois n'avançait guère ses projets d'avenir, elle avait du moins donné l'éveil à son talent. Tandis que des ambitions révolutionnaires bouleversaient au-dessus de lui les têtes des superbes, l'humble Éliacin, qu'ils avaient admis à ramas-
jli rORTP.AlTS DllIEP. ET DAUJOIT.DIIUI.
ser les miettes de leur tuhlc, sélait tenu à distance respectueuse des apocalypses sociales; et, tout entier aux délices de la contemplation, il surpassait à son insu Bernardin de Saint-Pierre par de simples croquis où éclate le génie du paysage. Il s'était pris d'afleclion pour sa Bretagne un instant méconnue, et elle lui découvrait des trésors de description émue, où la plénitude du sentiment le dispute à la magniiicence des couleurs. Elle sera désormais pour lui la bonne contrée, le pays de ses songes, lasile des chers fantômes qu'il pressera tendrement contre son cœur, lorsque tomberont une à une ses dernières illusions « comme des fruits meurtris par la pierre. »
Ce fut aussi dans cet ermitage philosophique que se nouèrent poui- jamais des liaisoijs vraiment dignes d'être associées à la sympathie qui s'attache à son nom : plus que tout autre il eut besoin de s'appuyer sur des bras éprouvés; car, sans être misanthrope, il avait peur des houiuies. L'amitié seule le rassurait : il la regardait comme une main secourable tendue par la Provilcnce. il lui faudra la lueiu* de cette étoile pour guider, dans la frayeur et h; frisson des ténèbres, sa forlune errante, semblable à ces pauvres femmes qu'on rencontre sur les chemiu^ menant un enfant qui les suit d'un air désolé. Kranrois de Marzan et ilippolyte de la Morvoimais mériteront d'être appelés SCS deux frères d'adoption. C'est sous leur luit hospitalier, au Val d à la brousse, (|ue s'enfui-
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renl trop \ile, dans le radieux enchantement des félicités domestiques, les heures bienheureuses de ce pèlerinage qui le ramenait du Carmel ù Bctbylone, encore plus dénué qu'au départ.
Le voici donc isolé de nouveau dans la cité tumultueuse où se donnent rendez-vous tant d'appelés et si peu d'élus. Les rayons du soleil visitent à peine la cellule qu'il habile ; ils n'y entrent que furtivement, et par la répercussion du toit voisin, comme les pâles reflets d'une lampe prête à s'éteindre. 11 n'a plus pour horizon qu'une cour étroite et sombre, lui qui naguère tressaillait d'admiration éloquente devant « la divine étendue des mers. » Aussi Va-t-il être durement refoulé vers la vie intérieure. Mais comment assurer l'autre? Alors commence la seconde crise qui finira par l'emporter.
Se suffire avec sa plume devient sa chimère : chimère de poëte! Car la littérature est le plus ravissant des loisirs, mais la plus impitoyable des professions. Si parfois elle nourrit l'homme, c'est au jour le jour, sans la sécurité du lendemain, avec la perspective de l'oubli plus poignant que la misère pour le talent qui s'épuise ou passe de mode.
Maurice était moins propre que personne à prendre pied dans un journal ou une revue, c'est-à-dire à se faire tout à tous, à dépendre le plus souvent d'un parti, quelquefois d'une coterie, toujours d'un public, à improviser de l'esprit montre en main et à
lie. pouinAiïs Diiitr, kt daujûuudiiii.
lieurc fixe, en un mol à subir le poids de ces corvées tyranniques qui, à la longue, usent les plus robustes, à plus forte raison ces organisations délicates et frêles que toute contrainte déconcerte ou paralyse. Pourtant il se met eu campagne, et va frapper à la porte d'un ami qui se charge d'être son introducteur auprès des puissants, d'aplanir devant lui les obstacles, de piloter sa gaucherie, de dégourdir son inexpérience qu'un souffle fait ciianceler ou culbule. Grâce au zèle de M. Quempcr, un de ces négociateurs officieux, habiles à soigner des relations, à recruter une milice littéraire, à organiser des comités de rédaction; diplomate mondain, dont le savoir-faire, l'esprit, l'entrain, l'activité, le dévouement ini\\tigable se détachent ici en pleine lumière, Guérin se voit bientôt installé dans la France catholique, une de ces feuilles honnêtes, mais éphéméies, qui végètent dans la gêne et meurent un beau malin sans oraison funébie. C'était un début à reconunencer : il méritait mieux. Mais pour réussir dans la mêlée de la presse, où tant de rivalités se coudoient, il lui manquait un défaut ou une qualité indispensable, à savdii', la loi eu lui-même. Il gémisbail en toute sincérité de ce qu'il appelait son impuissance iutellecluelle. Il iir pouvait se relire sans être tenté de jeter au feu ses ébauches. Le sentiment de la perfection lui devenait comme un remords qui lui imposait h» silence. « Je ne sais vraiment, disait-il, ce (ju'il faut
admirer le plus, de l'excès de bonté des hommes qui accueillent mes misérables essais, ou de mon incroyable assurance à lancer dans le monde de pareilles sottises. » Cette modestie désespérante, qui est une rareté, tourmenta si profondément son imagination, que sa main découragée finit bientôt par rejeter au loin cette plume saisie naguère avec un frémissement de plaisir et d'espérance, lorsqu'il se persuada que ce talisman le dispenserait d'être à charge aux siens.
Ce qui m'attendrit singulièrement dans les disgrâces de Guérin, c'est que, loin de s'aigrir comme tant d'autres, et d'accuser la société des mécomptes encourus par la faute de ses calculs ou de son caractère, il se frappe la poitrine et tourne contre lui seul toutes les représailles de ses désappointements: « Quand est-ce donc, s'écrie-t-il, que je subjuguerai mon imagination qui accueille tous les rêves, sans s'attacher à rien? Quand viendrai-je à la bonne et simple raison? Plions enfin tout ce bagage de folles pensées, et mettons-nous tran(iuillement à la suite des autres honnues. » Il se tint parole, et fit ce qu'il se conseillait. Au lieu de s'abandonner dans ses détresses, et de laisser au hasard, ce dieu des lâches, le soin de réparer le temps perdu, il s'ingénie avec une bonne volonté vaillante à gagner ce pain (juotidien que les déshérités doivent pétrir à la sueur de leur front.
118 PORTRAITS D HIER ET fi' Al' JOURDHUI.
D'ailleurs le blricl nécessaire lui paraît si vite le superflu! Quand reviennent les ressources taries, il est tout prêt à bénir le ciel d'une simple goutte de rosée qui étanchera sa soif! Piien de plus touchant que ses ambitions.
Vous tous qui croyez avoir des droits au succès, à la richesse ou au bonheur, méditez les pages où il raconte comment il se releva de sa chute, après avoir été abattu tout du long sous les pieds du soi t. « Pour me punir par où j'avais péché, moi qui ai si longtemps fait le rebelle contre l'antique condamnation au travail, Dieu m'avait ôtè la possibilité de rien faire : il avait éloigné de moi tout instrument de labeur, au moment où mes mains en étaient avides. Je surabondais de loisir : du loisir de tous cùtés, bien loin, sans iin : condamné à m'enfoncer dans un loisir sans bornes, comme en un morne désert. » Que faire dans cette extrémité? Écrire à des amis toujours prompts à prévenir sa discrétion.* Non ; comme il ne doute pas d'eux, il ne veut pas contrisler leur tendresse. Ses lettres attendent que le ciel de son petit monde se colore de nouveau vers l'orient. Et le voilà qui s'empresse de solliciter une place de quatre cents francs dans une institution, où il cumulera les servitudes de maître et de surveillant. .Mais ce jiot au lait s'étant brisé, il vole au collège de Juilly, où une chaire est vacante. Autre bulle qui crève encore; car ici le fu-
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gilif (le la Chênaie est repoussé comme un loup du bercail.
Il se met alors, hélas ! en quête de répétitions, mais en \aiii. Tout se dérobait, lorsque enfin Stanislas, la maison qui avait recueilli son enfance, lui offre une classe de vacances et l'espoir de rester, après la rentrée, professeur suppléant, « fonctions de peu de poids qui lui vaudront le vivre et le couvert. » Eh bien ! cette hospitalité suffit à la cigale qui chanta trop longtemps et oublia la venue de l'hiver. Il est presque heureux, au moins en apparence ; car aussitôt il écrit à sa sœur : « Je suis redressé et raffermi sur mon trône comme un roi de restauration. » N'ètesvous point ému de ce triste sourire, surtout si, consultant son journal, vous y lisez vers la même date : « Je suis une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, ou écrasent, comme le ver, sous la roue. Ils ont un instinct qui devine l'imbécillité de mon âme, et tout aussilôt ils en usent avec moi comme le maître avec l'esclave. Je ne leur en veux point. Il est dans leur nature de faire servir à leur divertissement tout ce qui est plus faible que leurs faibles mains. «
II étouffa donc tout muimure et but le calice, sans même se réserver la consolation de ces mélancoliques exaspérés, qui font parade de leur martyre, portent leur couronne d'épines comme un diadème,
et les bras croisés défient, sur le piédestal de leur vanité, la foudre qui consume les cimes supérieures. Tout en confessant que son être frissonne et défaille à la seule pensée de ce qu'il appelle l'essoufflement de l'action, il sut pourtant fléchir sous la loi de la nécessité, et tourner docilement sa roue, comme ces esclaves scythes, à qui leurs maitres crevaient les yeux pour en obtenir un travail aveugle et continu.
Parce sacrifice, il crut un instant pouvoir sauver le meilleur de lui-même. No disait-il pas: « Tout ce tracas de vie affairée absorbe celle partie flotlante de ma pensée que je laisse aller à tout vent ; je n'y ai aucun regret; ce sont les vagues qui viennent mourir sur la grève : le sable en boit, l'iiommc les écume; la mer en fait abandon à qui le veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active -, mais au large, rien n'y touche, nul n'y puise; rien ne s'en va de ses llols que par l'évaporaliou de son onde aspirée par une puissance incoiunn». » Mais, au fond, il avait lonlé l'impossible, cl, quelques pages plus loin, nous lisons ces lignes assombries : « Je n'ai plus d'autre refuge (pie la résignation, et je m'y sauve en grande liàle, tout tremblant et éperdu. La résignation, c'est le Icrricr creusé sous les racines d'un aIciix cliriic, (III dans le défaut de (juchpie roche, ([iii nicl ;i liilni la proie fuyante cl longtemps
poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse, se tapit an fin fond; et là, tout accroupie et ramassée sur elle-même, le cix'ur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans mon terrier. Mais, le danger passé, la proie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d'herbes savoureuses, qu'elle a laissé à demi brouté; elle reprend sa vie errante et sauvage, tandis que moi, je ne soi tirai plus, je resterai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. »
Peu à peu, le mécanisme de la routine parut dompter ses facultés rebelles aux taches ingrates; mais ce triomphe extérieur du sens pratique ne fut obtenu qu'au prix d'une lutte qui, sans être au-dessus de son courage, surmena, épuisa ses forces. La vie en fut atteinte jusque dans ses sources; et alors même qu'il sembla s'étourdir parmi des dissipations mondaines, qui, vers la fin, prévalurent sur la rêverie, la plaie mal fermée s'envenimait de jour en jour. Il péiissait insensiblement. Si dans ses lettres de famille il fait bonne contenance, pour ne point alarmer l'ange gardien du foyer; ses notes intimes démentent cette séivnilé apparente, et trahissent par de violentes explosions les accès d'une fièvre chronique dont il veut en vain dissimuler les ravages.
122 PORTRAirS DIIIEP, F.T DAUJOLRDHUI.
Après avoir niiiiL' l'àine, ils s'atlaquèrent aux organes; ce fut un délabrement de lèlie tout entier : « Ma tète est sèche, écrivait-il, j'y souffre une douleur moitié morale, moitié physique; une étrange stupeur me saisit, je demeure immobile, ne sentant rien que la fixité lourde, accablante de la vie qui parait s'arrêter dans un état de mal-étre incompréhensible. » Parfois même il avait à repousser les assauts d'un mauvais génie qui faillit l'attirer vers l'abîme où de moins vaillants se jetèrent plus d'une fois tète baissée: « Ce qui m'entoure me fatigue, je ne sais où je voudrais vivre, ni dans quelle profession ; mais je déteste la mienne qui me gâte et me rend misérable. Oue je me hais dans ces pauvrelés ! et qu'il me prend do \iolentes envies de sauter sur un rivage libre, en repoussant du pied l'odieuse barque qui me charrie! »
C'était déjà le délire de l'agonie. Le coup de grâce allait frapper. Blessé à mort par la douleur de voir « son lleuve se perdre au milieu des sables, » cet amant de l'idéal ne fit désormais fjue languir dans le désenchantement d'uiu^ poésie sans issue. Ouand la destinée sendjla s'attendrir en sa faveur, celte clémence ne fut qu'une cruauté de plus. Car s'il enti'evit un instimt le boniieur dans l'alliance lii)ératrice qui, p;u' miracle, faisait euliu briller à ses \eux la fortune, l'affranchissement, la dignité du loisir et la douceur des joies domesti(pie<, il élail Irop lard