‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 11 sur 20 · SIMPLE HISTOIRE DTX CŒUR FRATERNEL · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE DTX CŒUR FRATERNEL

EUGENIE DE GIÉRIX

Peu de destinées furent plus fraternelles que celles de Maurice cl d'Eugénie de Guéiin. De luème que ces deux cœurs vraiment jumeaux battirent toujours à l'unisson, jusqu'à l'heure où la mort les sépara en les déchirant, voici qu'aujourd'hui leurs noms reparaissent entrelacés sur le monument que des sympathies fidèles viennent de consacrer à leur mémoire. Quand la sœur ambitionnait pour son frère l'honneur d'une publicité posthume, elle ne songeait guère qu'elle dût la partager un jour; et peut-èlre eût-elle reculé devant ses plus chers désirs, si elle avait prévu que le Journal de Maurice appellerait notre curiosité sur le sien, dont elle faisait mystère à son père lui-même. Yoilà pourtant un des jeux de la for-

lune littéraire I Tandis que tant de soupirants courtisent la renommée sans l'attendrir, ce cahier discrètement réservé à un lecteur unique qui n'a pas assez vécu pour en jouir arrive à ladresse de la postérité, à laquelle songeait si peu cette modeste Lucile cloîtrée dans la solitude de sa province, loin du René candide qui était toute sa dilection et sa douceur.

Mais cela même est un des charmes qui nous attirent vers ce livre, et lui promettent l'accueil dont il est digne. Nous n'aurons pas en clfet à nous défendre ici des préventions qui s'attachent d'ordinaire même aux types les plus choisis tle la femme auteur. Non, Eugénie de Guérin n'a pas une tache d'encre au bout des doigts. Par devoir autant que par goût, elle ne fui, elle ne voulut être que l'ange gardien du foyer assis à la place où sa mère n'était plus. C'est dans ce cadre qu'il faut nous la figurer vouée à son rôle tout ensemble maternel et filial, veillant sur les plus jeunes rejetons de la famille, résignée sans effort à une médiocrilé de fortune qui lui ferme l'avenir, et concentrant toutes ses espérances de bonheur sur l'absent quelle ne reverra guère que pour lui clore à jamais les paupières. Déjà la jeunesse commençait il s'enfuir quand, cédant à l'instinct, elle jirit la douce habitude de s'épancher en confidences journalièies, comme si Maurice était près d'elle pour l'entendre et lui répondre. Tout le poids de la maison

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paternelle reposait alors sur son dévouement. Mais, sans se plaindre ou s'affranchir, elle savait, dans le secret de sa chambrette, se ménager des heures libres pendant lesquelles son cœur s'en allait du côté de ses tendresses. L'assujettissement domestique n'excluait point la rêverie indépendante au milieu des entraves. Laissons-la se peindre elle-même dans cette double attitude : « Hier, écrivait-elle, les courants d'affaires ont emporté tous mes moments. Voilà que, pour quarante bêcheurs ou menuisiers, il m'a fallu rester tout le long du jour les mains aux fourneaux ou dans les oulos. Mais pourquoi gémir et perdre ainsi le mérite d'une contrariété? Faisons notre soupe de bon cœur. Les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine (une de ses patronnes, hélas!) faisait la sienne avec une grande joie. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois; quand ce ne seraient que les petites brûlures qu'on se fait et qui font penser au purgatoire. » Vous le voyez, la châtelaine du Cayla ne se ménageait pas plus, à l'occasion, qu'une simple fille des champs, mais avec une grâce antique et patriarcale. Les lignes suivantes ne vous font-elles pas songer, par exemple, à ces princesses de la Bible qui s'en allaient au fleuve laver les tuniques de leurs frères ? « Ce soir, au crépuscule, j'écris d'une main fraîche, revenant de blanchir ma robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des ilols, des brins d'herbe.

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