I-ORTRVITS D IHKR ET D' AV JOU RD' II II
des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela, et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vieut tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de son ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant. »
Elle était donc méncKjère à la façon poétique de Nausicaa, bien que dans l'acception toute provinciale du mot. Nous pourrions en effet vous montrer cette pelite-fiUc des croisés, tantôt levée dès l'aurore et lanimant la braise assoupie dans l'àtre, sous les cendres de la veille ; tantùl étendant sur Tlieibe le linge blanc et parfumé de sa lessive, ous'amusant à le voir flotter sur les cordes; ou bien encore faisant voltiger l'aiguille, non pour broder des dentelles, mais bien pour coudre un diap de lit « qui peut-être sera son suaii-e » ou « raccommoder le pantalon d'ErambcrI, » tout en souriant à la musc qui lui murmurait tout bas des vers de Lamartine ou d'André Cbénier. Car, si la plume entre ses doigts laborieux ne fit jamais tort à ce (pie Delille appelait les travaux de Minerve, elle n'en descendait pas moins eu ligne directe de ce gentil troubadoiu- du Languedoc qu'elle comptait parmi ses aïeux à côté des plus vaillants hommes d'épée.
Elle Miisn, elle connut les (lélicicux tressaillements de riiis|iii;ili(iii, mais sans y mêler aucun calcul d'amour-propre. Seulement, son imagination la tourmentait et cherchait une issue. « Oh ! oui, se disait-
ELGÉ>"IE DK GCÉIilN. loi
elle, j'ai quelque chose là. Que me û\udrait-il? un tout pclit ouvrage où j'encadrerais mes points de vue, mes sentiments : j'y jetterais ma vie, le trop-plein de mon âme, ([ni s'en irait de ce côté. Ma plume partirait de joie comme une flèclic. Mais où viser'.' Un but! un but! vienne cela, et je serai tranquille, et je me reposerai là. » Quoique privée de ce stimulant, sa pensée se répandit, ainsi qu'il est natuiel à la source de couler suivant sa pente. Elle n'avait point appris la poésie comme un de ces arts d'agrément qui servent plus tard à distraire innocemment les heures désœuvrées dans des cercles élégants où la médiocrité passe pour du talent. Mais l'inlluence sacrée l'enveloppait, rayonnait sur elle de tous côtés, sans qu'elle sût d'où elle lui venait, sans qu'elle pût s'en défendre. Elle reconnaissait le Dieu aux troubles par lesquels se révélait son approche : scrupules naïfs qu'elle s'empressa tout d'abord de confier à son frère, un excellent conseiller, qui lui répondit d'autorité : «Si on te fait un cas de conscience de ne pas suivre ces entraînements, moi je t'en fais un de les suivre. » Bien que ces paroles lui fussent venues du pays des oracles, du monastère fatidique de la Chênaie, elle ne céda cependant aux tentations du papier blanc qu'après avoir été rassurée délinitivement contre ses alarmes par un vrai docteur en Sorbonnc, l'abbé Gcrbet, qui, consulté tout exprès sur ce point, déclara « qu'il n'y avait pas l'umbre de
152 PORTRAITS DJllElî ET DAIJOU RD'lll 1.
mal à foire des vers, » pourvu sans doiilc qu'ils fussent bons.
Docile alors aux sollicitations intérieures, clic chanta pour égayer sa cage, je veux dire ce paisible Cayla où les jours se ressemblaient ainsi que des gouttes d'eau pure et limpide. Ce n'es! pas que cette monotonie lui ait pesé. Elle était de ces âmes qui savent peupler la solitude : où les autres ne voyaient rien, elle trouvait beaucoup à dire; et ses enchalnemonts d'idées étaient si rapides, qu'elle eût noué le monde par un cheveu. Ne disait-elle pas d'ailleurs :
Je n'aime qui^ les fleurs que nos ruisseaux arrosent, Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon; Je n'aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mou ciel de tous les jours et son même horizon.
Elle fut même tellement attachée à toutes les pierres du foyer, qu'un jour elle ne vit pas sans regret le rustique manoir où s'était abritée son enfance rajciuiir sa vieillesse, faire toilette moderne et réparer ses ruines. « Tu ne retrouveras pas, écrivait-elle alors à Maurice, le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le ff'in'slioitn où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela n'est plus, et a fait place à de grandes croisées, à de grands salons : c'est plus joli, ces choses nouvelles; mais pounpioi est-ce <|ue j(î leur préléreles vieilles, et replace de cœur les portes ôtées,
les pierres tombées? Mes pieds ne se font pas à ces marches neuves; ils vont suivant leur coutume, et font des faux pas où ils n'ont point passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela. Voilà qui désenchante celle demeure d'un jour, et fait lever les yeux vers celle habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme. » Ainsi, du côté de la terre, son horizon restait borné, et, loin de chercher à le franchir, elle se plaisait ù ne rien voir au delà de la branche où fut son nid, à isoler sa vie dans l'enceinte étroite d'un bonheur caché dont elle bénissait la Providence comme d'un bienfait.
Et pourtant, quoiqu'elle se dît, quoiqu'elle se crût heureuse, celte sérénité religieuse recouvrait un fond de malaise qui fit plus d'une fois explosion. C'est par là qu'elle fut vraiment sœur de Maurice ; sœur de charité qui, en voulant le guérir, semblait avoir gagné son mal. Ou plutôt, le germe avait suivi le sang, et aux liens de la nature s'associait, pour les resserrer davantage, la fraternité des mômes souffrances, modifiées toutefois par les influences distinctes du milieu qu'elles avaient traversé.
Tous les deux, ils furent tristes sajis savoir pourquoi, ce qui est le plus grave de tous les symptômes, surtout chez les femmes. « Je ne sais ce que j'ai de malade, écrit-elle; ce n'esl rien du corps, c'est donc
\ùi PORTRAITS D'HIER ET I)' A IJOU RDI! i:i.
l'àme : pauvre ànie infirme! Je voudrais sourire à tout, et je me sens poitée aux larmes : cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? » Tout alors défaillait en elle : épuisée sans travail, sa pensée semblait se retirer de toutes ses afiections, et l'ennui, chassé par une porte, rentrait par l'autre; il devenait si impérieusement le maître du loyis^que parfois même la prière la laissait sans joie.
Mais, bien différente en cela de Maurice, elle avait conscience du péril, et, loin de savourer l'amer poison, elle s'efforçait de l'éloigner de ses lèvres. Ici, le courage était du côté de la faiblesse et la clairvoyance profonde du côté de rinuocence parfaite. Tandis que son frère s'assoupissait délicieusement dans les bras de la mélancolie, elle s'en défiait comme d'une ennemie dont les caresses soni i)erlides. Si parfois elle se laissa surprendre, ce ne fut jamais qu'avec une sorte d'effioi et presque de remords. Kclairée par l'intuition d'une âme pui-e, elle avait sur le cœur humain ces vues nettes de la conscience qui pènè- Irent plus avani que l'expérience acquise à nos projircs dépens. « L'ennui, se disait-elle, il ne faut pas le garder, car il ronge l'âme comme ces petits vers (pii se logent dans le bois des meubles, et dont jV'//' tends le tric-crac dans ma chnmhii' (jutmd ils triiiail- Icnl cl mettent leur lo(je en poussière... La Irislesse l'ail ('\lr;ivagu('r cl mène ;i dire : l'(MU(iiU)i la vie? r()iin|Mi>i des devoirs? Pourquoi un cunn? l'ourtjuoi
F.rnÉME DE CUKIilN. 135
une àme? Des jwurquoi sans fin; et on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on pleure, on est malheureux, on s'enferme, et le démon, qui nous voit seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. » Comment donc lutter contre le géant, et le tenir enfin sous ses pieds? Est ce par des secours liumains, aussi faibles que le bras qui s'appuiera sur eux? Non, car il faut aux roseaux d'autres souliens que des roseaux. Le travail même, s'il n'occupe que les organes, lui semblait un remède impuissant. Dans un de ces jours nébuleux ou sombres, elle écrivait : « Je m'ennuie plus que de coutume, et, comme je ne veux pas nienmtijer, j'ai pris la couture pour tuer cela à coups iï a'ujinUe ; mais le vilain serpent remue encore, quoique je lui aie coupé tète et queue, c'est-à-dire tranché la paresse et les molles pensées.» Elle avait beau se garnir alors une belle quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban rose, et filer de son agile fuseau, l'imagination, elle aussi, plus active encore, tournait, dévidait et filait de concert ses rêves inquiets. Va-t-elle donc lui lâcher la bride, c'est-à-dire lui livrer plume et papier pour tromper ses tourments? Non : ce traitement, le seul que connaisse Maurice en ses détresses, elle le juge dangereux aussi et se l'interdit; car écrire alors, c'est aviver, c'est alimenter les blessures, au lieu d'y porter le fer et le feu. « Il n'est pas bon de répandre ce je ne sais quoi de troublé :
136 rORTRAlTS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI.
laissons le limon relomber au fond, et ne l'épanchons pas. »
Son salut lui venait d'ailleurs. Elle le puisait à la source de toute force; et quand, devant Dieu, elle avait dit à son âme : « Pourquoi êtes-vous triste et pourquoi me troublez-vous? » soudain elle s'apaisait comme un enfant qui pleure et voit sa mère. Aussi avec quelle tendresse suppliante elle conseillait cette intaillible ressource à l'inconsolable désolé dont elle voulait tarir les pleurs ! « Oh ! mon ami, s'écriail-elle, que ne te fais-lu soulever par quelque chose de céleste! tu ne serais pas abattu. Comment fais-tu donc, toi qui ne pries pas quand tu as le cœur brisé? Un cri lllial nous obtient toujours quelque chose. Que t'en coùlerail-il? tu es de nature si aimante, et la prière, qu'est-ce autre chose que l'amour? » Et, pour l'encourager, elle lui prêchait d'exemple; car Dieu était son recours unique, môme quand sa volonlé défaillante ne pouvait plus qu'à grand'peine se tourner vers lui. C'est dans un de ces moments de séciieressc qu'elle se souvint un jour de ce mot de Kénelon : « Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie. » « Oh! ajoute-t-cUe, je lui ai bien dit celle sottise. »
Voilà pourquoi ses tristesses n'ont rien d'énervant et de malsain: elles semblent n'être d'ordinaire que le {,'émissoment chrétien d'une âme mystique, qui se comphiit en ces noies plaintives dont les accents
produisent sur nous l'impression de l'orgue animant de sa voix la basilique solitaire d'un cloître. Si les idées de la mort lui sont familières, ce n'est point qu'elle ait l'aversion ou le dégoût de la vie ; mais elle désire le repos au sein de la lumière et le rapprochement définitif de toutes les affections dans l'amour immuable et infini. Il y avait en elle toutes les ardeurs contemplatives d'une sainte Thérèse, mais contenues par un bon sens prudent qui sut prendre pied sur terre, tout en ayant les yeux fixés vers la patrie du bonheur idéal.
Ce qui me plaît en effet par-dessus tout dans Eugénie de Guérin, c'est que l'élément séraphique n'a point détruit en elle la fibre humaine et terrestre. Nous ne vous la présenterons pas comme un ange prêt à prendre son vol. Elle était femme; je n'en veux pour preuve que cette phrase : « Que de fois n'ai-je pas rêvé, non la grandeur ou la fortune, mais une petite maison, hors des villes, bien proprette avec ses meubles de bois, ses vaisselleries luisantes, sa treille à l'entiée, des poules, et moi là avec je ne sais qui ; car je ne voudrais pas un paysan tel que ' les nôtres, qui sont rustres et battent leurs femmes. Te souviens-tu de... » Elle n'a pas achevé, mais ce silence parle, et il n'est pas téméraire de croire qu'elle aurait pu préciser ces vœux par un nom propre. N'était-elle pas assez riche en tendresses pour partager ce trésor entre Mauiice et un autre qui ne
138 rORTP.AITS D HIER ET D' U" JOl'RD IIET.
se piésenla pas? Voilà ce que le journal laisse deviner, à l'état d'énigme, dont le voile transparent cache une de ces peines qui ne se confient pas même à un frère. En effet, le cahier avouait ses réticences: « Je me tais sur ce qui ne se peut dire qu'à Dieu ; mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Si cela t'élonne, mon ami, avec la vie que lu me connais, souviens-toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air. » Elle laissait donc quelque chose au fond du cœur, non sans regret ; car, un jour qu'elle se sentait trouhlée intérieurement, elle écrivit: « Si lu l'étais fiiit prélro, je t'aurais demandé conseil; mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah! pauvre ami, que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'àme ! La mère de saint François de Sales se confessait à son tils. 11 serait beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce. » IS'ous ne voulons point trop appuyer sur le commentaire de ces lignes qui nous conseilleraient plutôt la discrélion. Qu'on nous permette seulement de les rapprocher de <|uel(iues passages qui lémoignenl ■ qu'un berceau dut apparaître pins d'une fois dans les rêves de mademoiselle de Guérin. Ecoulez entre autres ces vers dans lesquels ou surprend la donh'ur de n'avoir jamais connu rcffu>i()n des joies mntcriicllcN :
EUGENIE DE GUERIN. 159
Que ne piiis-je accourir, enfant, quand tn m'appelles? Quand tu nie dis : Je t'aime et te veux caresser; Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes,
S'ouvrent pour m' embrasser !
De blancs agneaux que j'ai me caressent souvent; l'ne colombe aussi sur mes lèvres se joue; Mais, lorsque je reçois le baiser d'un enfant, 11 me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue, Que j"ai tout le visage embaumé d'innocence, Que tout mon être enfin devient suave et pur. Ineffable plaisir ! céleste jouissance ! Que n'ai-je tes baisers, enfant aux yeux d'azur !
Toutes les fois qu'elle a parlé de ces petites tètes mutines et blondes, elles lui ont porté bonheur — par exemple, dans l'esquisse suivante : «Unevisile d'enfant vint couper mon hislore d'hier : gentil, vif, éveillé, questionneur, il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire, et a pris le sablier pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était : il a mis sa petite main sur les cordes, ei il a été transporté de les entendre chanter— Quès aco que cauto aqui ? — Le vent, qui soufilait fort à la fenêtre, l'étonnait aussi :ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon Christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dims ma chambre, lui plaisaient beaucoup : il voulait les avoir et les voir tout à la fois, et sa petite tète tournait conuue un mouli-
140 PORTRAITS DlIIER ET D'AU JOl'RDULI.
net. Je le regardais faire avec un plaisir infini, loule ravie à mon lour : Que doit sentir une mère pour ces (jracieuses créatures? » Question à laquelle l'avenir ne devait pas répondre. Elle se l'avouait sans doute, mais elle dérobait ces nuages à ceux qu'ils pouvaient affliger. « Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers. Le bon père aurait peut- être quelque souci de rc qui me vient parlois. Il n'est pas bon qu'il connaiise autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! » En approchant celte âme choisie, on ne peut se défendre de juger bien aveugle ce dieu positif qui préside aux calculs des contrats, et condamne à l'isolement plus d'un cœur digne de faire des heureux.
Un jour vint où la jeunesse s'enfuit: mais ici l'on ne s'en aperçoit pas. Le journal a toujours vingt ans : Eugénie de Guérin n'est point de ceUes qui se refusent d'être aimables pour se venger de n'èlre pas aimées. Jamais l'âge ne pinça ses lèvres; jamais sa voix ne devint aigre ou cassante; chez elle, toute souffrance se tournait en douceur. Elle avait besoin de s'attacher à tout ce qui l'entourait. Sa sensibilité se dépensa, sans compter, en largesses inépuisables. A côté des grandes affections, nous trouvons jusqu'à des enfantillages gracieux que doit noter notre analyse, pane (ju'ils sont encore des traits de caractère. Je veux l'aiie allusion à sa bonté compatissante pour
les bêtes. « Le malheur des nids, dil-elle, était un de mes chagrins d'enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures. Je les recommandais à Dieu :
« Je disais : 0 mon Dieu, ne les faites pas naître,
Ou préseivez-les de malheur; Préservez ces petits, vous en êtes le maître, Des griffes de Tautour, des mains de Toiseleur. J'en ai vu qu"on prenait de leur nid sous le lierre, D'autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre ; Et, tristes comme moi quand je n"ai pas ma cour,
Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté ; tous, portés sur leurs ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ; Et, quand naîtraient ces fleurs, ces pauvres hirondelles
Renaîtraient dans les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages, Et puis, cliaque matin, gazouiller tout Tété. Oh ! que c'est bien plus doux que de les voir en cages
Sans chants ni liberté ! »
Détachons encore quelques lignes pleines de gentillesse : <( Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s'en va, et le pauvre encagé s'attriste, s'agite comme pour s'échapper. Je ferais comme lui, si j'étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux ; mais je ne l'aurais plus, et je veux l'avoir. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier ; je te plains, et je te garde.
Mais que ferais-tn si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais déployées, n'iraient pas loin dons le grand espace que tu vois à travers les barreaux de la cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver ; tu n'as pas goûté de ce que mangent tes frères, et peut-être te banniraient-ils comme un inconnu de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t'empêcherait de chanter. «Poésie de pensionnaire! penseront les superbes. Laissons-les dire et cueillons sans dédain les simples fleurs de cette anthologie virginale. Ce n'est pas ici que l'amour des bêtes pourra paraître une des manies qu'amène le célibat chagrin et dépité, ^'ou, par une grâce spéciale, Eugénie de Guérin échappe à ce ridicule, même en ce passage où elle s'apitoie sur la maladie de sonKing Charles qui va mourir. «Pauvre Bijou! comme il est oppressé, comme il gémil, me léclie les mains et me dit : Soulagez-moi! Je ne sais que lui faire, il ne prend que quelques gouttes de sirop de gomme, «juil lèche sur mes doigts; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moilié caresses, Ilélasl que sert d'aimer! Je ne le sauverai pas. Pleurer une bêle, c'est bête, mais le cu'ur n'a pas d'esprit. » Nalla-t-elie pas alors jusqu'à ne plus trouver étrange et mal placée la dévctiion d'une de ses amies qui lui avait une fois demandé des prières pour un moribond de l'espèce canine? Vous souriez ;
EUGÉNIE DE GUÉUIN. I i3
que serait-ce donc si j'cijoulais qu'elle « croyait assez à l'àme des bêles, et désirait môme un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles et les agneaux? » Aussi, quand Bijou eut rendu le dernier soupir, ses restes mortels l'ureiit-ils ensevelis dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Elle y planta un rosier qui s'appela le Rosier du diien, et garda les deux petites pattes de devant, si souvent posées sur sa main, sur ses pieds, sur ses genoux. Ce fut un événement au Cayla, et toute la famille y prit part, « car papa aurait donné dix moutons pour ce cbcr joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte ou tout quitter. »
Mais laissons là ces détails privés qui la peignent par le menu. Oublions ces poulets boiteux qu'elle protégeait, ces cailles souffreteuses qu'elle recueillit charitablement, cette perdrix blessée qu'elle avait apprivoisée et qui buvait dans sa coupe. Revenons aux lignes saillantes de la physionomie.
Comme Maurice^, Eugénie do Guérin eut le sens profond des harmonies de la nature, mais il est entre eux des différences qu'il importe de signaler et d'expliquer. Elle regarda les choses sensibles avec des yeux chrétiens qui dans la création adoraient le Créateur, et se portaient instinctivement vers les régions d'une foi naïve que n'altéra jamais le voisinage du doute. Aussi les enchantements du spectacle ne sontils d'ordinaire, sous son pinceau rapide et léger, que
14i PORTRAITS D HIER ET D AU JOL RDIIII.
l'occasion des pieuses pensées. Elle a hâte de monter du visible à l'invisible, sans trop s'arrêter à ce qui flétrit ou à ce qui meurt. L'émotion morale l'emportait sur la volupté de la sensation, si bien qu'à peine indiquée par un Irait furtif, la description s'évaporait tout à coup en un sentiment. En voici un exemple : « Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoulais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement. Les oiseaux me faisaient plaisir, et en voyant s'en aller toute bourbeuse celte eau si pure auparavant, je regrettais qu'on leùt troublée, et me figurais notre àme quand quelque chose la remue. La plus belle même se décharme quand on en touche le tond, car au fond de toute àme humaine il y a un peu de limon. » Sa poétique, amie du symbole et de la prière, était tout entière en ces beaux vers, qui s'envolèrent de ses lèvres au retour d'une promenade renqilie de méditation :
Que mon dêst'il ol grand, (|iic mon ciel est immense!
L'.iii^le, sans so l;isser, n'en Icriiil pas le tour;
Mille ciléset plus liondraionl m ci' conlour,
El mon cœur n'y lient pas, et par delà s'élaixe.
Où va-l-il? où va-t-d? Olil nummez-moi te lieul
Il s'en va sin- la route à l'étoile tracée;
Il s'en va dans l'cspiice où vole l;i pensée;
Il s'en va prés de 1 ange, il >>'en va près »le Iheu.
EUGÉNIE DE GLÉRIN. 145
Maurice aussi lui s'élançait vers l'iritini, mais avec une indépendance que la \ue de la croix n'arrêtait plus. Il allait sans boussole sur cet océan, et se laissait entraîner par le \ertige des abîmes. L'ivresse de la vie universelle l'avait envahi : il livrait toute son àme à la merci delà contemplation dans laquelle il se plongeait jusqu'à perdre la conscience de sa personne humaine, et se confondre avec les choses. Ce panthéisme pittoresque communiquait à ses paysages une hardiesse, une grandeur, une puissance, une éloquence de couleurs qu'il ne faut point demander ici aux fraîches aquarelles ou aux pastels délicats de sa sœur. Mais, bien que la comparaison soit à Tavantage des tableaux achevés près desquels pâlissent ces jolies vignettes, il y a pourtant un air de famille entre les deux talents. Eugénie de Guérin, qui le plus souvent n'avait à parler que de la pluie et du beau temps, savait y mettre le charme secret qui d'un rien fait quelque chose. Pour en juger, feuilletons l'album où s'est joué son caprice, nous n'aurons ici que l'embarras du choix. Youlez-vous un effet de nuit, en voici un : a Comme j'ouvrais l'œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnai! dans mon lit, et rayonnait si bien que, tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux cette blanche lumière. Aussi l'ai-je admirée jusqu'à ce qu'elle se fût cachée, pour reparaître ensuite et se cacher
140 PORTRAITS D'HIER HT nAlJ OU RDII II.
encore, comme un enfant qui joue à cligncUe. » Ailleurs, ce sera le tour du soleil matinal qui vient l'éveiller, en resplendissant sur les murs de sa cliambrelte « toute tapissée de rayons. » Oh! qu'il lui tarde alors d'aller respirer « à plein gosier l'air du dehors, si suave, si radieux et si balsamique, sous ce ciel large et bleu du rsivernais, enlrecoui)é de petits nuages blancs suspendus comme des coussins de coton pour le repos de l'œil! » Demain, si l'autan siffle et secoue les fenêtres du Cayla, elle notera sur le cahier « cette musique discordante, qui sortait de tous les carreaux mal joints, des volets mal fermés, de tous les trous des murailles, avec des sons si divers et si bizarrement pointus, qu'ils percent les oreilles les plus dures. » Nous poui rions ainsi passer en revue tous les accidents de l'atmosphère, tous les mois de l'année. L'hiver a-t-il enseveli sous la neige les plaines du Languedoc, « celte blanche vue lui sourit, car rien n'est triste comme la terre nue : mieux vaut n'apercevoir que la trace des chemins, et ces mille figures que laissent les petites pattes rouges des oiseaux, si légèrement qu'ils se posent. On dirait des arabesques dessinées par des crayous de corail. » Pourtant l'hiver n'est pas sa saison favorite; car « le froid perclut l'àme. 11 semble qu'alors les pensées ne circulent plus, et se preimcnt à la létc comme des glaçons. » l'uur que le dégel se fasse et que les eaux coulenl, il ne faut rien moins (lu'uiie letti'e de
EUGÉrs'IE DE GlJÉRIN. 1 Î7
Maurice. C'est que, dans le silence de la solitude, l'imagination subit aisément l'inlluence du temps et suit les variations du baromètre. Durant les jours de pluie infatigable ou monotone, tout se voile et s'assombrit en elle. Mais qu'à travers les nuages épuisés s'échappe enfin un rayon « pâle comme un beau visage après la fièvre, » et l'ennui se change en un douce langueur : « Ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur de fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste et de riant qu'elle aime.» Elle excelle à exprimer au vif une impression rustique : soit qu'elle entende un pâtre siffler au loin dans le vallon « avec ce sans-souci, ce bien-ctie, ce je -suis-content qui fait plaisir; » soit qu'auprès d'elle retentisse le bruit de fléaux tombant sur l'aire en cadence, au chant des coqs et des cigales. Ou bien c'est une fenêtre qu'elle nous ouvre sur un champ de blé mûr, dont les épis, v( pour peu que le vent souffle, ondulant, bouUlonnanI, coulant les uns sur les autres, font de loin l'effet des vagues. «Elle savait regarder avec la curiosité attentive de Bernardin de Saint-Pierre, étudiant son fraisier. Elle eût découvert un monde dans un grain de sable. Écoutez entre autres cette fantaisie sur une petite bêle, pas plus grosse qu'un point sur un i : «Oui suit où elle vaV de quoi clic vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au
148 PORTRAITS D'HIER ET D' AU JOURDlllI.
cœur? Qui sait si elle fw cherche pas quelque Paris oh elle a un frère? Elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin. La voilà hors de la page; comme elle est loin ! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller. >'ous reverrons-nous? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux, sans doute ! mais peut-être pour cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin ; je m'arrête à cette pensée, qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et intiniment petite créature qu'il aime. »
>"êtes-YOus pas frappés de rencontrer encore ici, sous cette bagatelle, le sentiment fixe de sa tendresse fraternelle? C'est qu'en effet le centre du caractère est là. De ce foyer partit la vie. Eugénie de Guérin fut la sœur par excellence : elle n'eut qu'à suivre son cœur pour représenter l'idéal de ce type chrétien. La nature la lit telle qu'aurait pu la concevoir un poëte libre de se complaire en une création choisie. Comment se développa celte affection unique qui finit par absorber toutes les autres?
Ici, comme en toute chose, le premier principe échappe à l'analyse. Quand nous avons dit : affinité lie race^ voix du snn(j, nous n'avons guère que constaté un effet dont hi cause se dérobe à la physiologie aussi i)ien qu'à la psychologie. Mais il est des circonstances qui ont aidé le germe à s'épanouir et à fructilier aux dépens de la sève environnante, détournée
de son cours nalurel, privée des rameaux entre lesquels devait se partager son écoulement, et réduite alors à se recueillir en la seule branche qu'il lui reste désormais à alimenter. Il ne suffit pas, en effet, de naître sœur, il faut le devenir. C'est par une suite d'épreuves que s'acheva chez Eugénie de Guérin l'aptitude qui datait du berceau. Après n'avoir élé qu'une inclination charmante à l'âge où, petite fdie encore, elle se mit à aimer le nouveau-né comme une poupée qu'on berce ou qu'on câline, le devoir commença dès qu'un premier deuil eut presque élevé la sœur aînée au rang de mère de famille. Il y eut alors un élément sérieux dans les anxiétés ou les espérances dont le Benjamin du Cayla fut le plus cher objet. Vienne le jour où son étoile errante l'appellera parmi les hasards du siècle, et l'absence fortifiera encore cette sollicitude pleine d'alarmes; car il est à remarquer que, chez les femmes d'imagination, l'éloignement avive souvent la passion plus que ne ferait un rapprochement continu. A distance, les imperfections s'effacent, les traits se transfigurent. Madame de Sévigné et madame de Grignan ne pouvaient s'entendre l'une près de l'autre ; mais, séparées par deux cents lieues, elles n'aspiiaient plus qu'au bonheur de se rendre malheureuses en se réunissant. Sans croire qu'Eugénie eut moins chéri Maurice au Cayla qu'à Paris, il me semble pourtant que le séjour de Babylone le poétisait aux veux de
i:.0 PORTRAITS D HIER ET DAUJOURD IIUI.
la cliàlekùne provinciale, qui, habiluée à ne pas bouger de sa cellule, devait éprouver toutes les tianses de la colombe casanière voyant le pigeon s'aventurer en lointains voyages. L'hùle de la Chênaie lui parut d'abord un de ces élus qui escortent les prophètes et vont évangéliser le monde : puis, quand la l'ondre eut terrassé le maître et dispersé les disciples, la peur et la pitié durent prendre celle qui ambitionnait pour Maurice la sainteté unie au génie. Isolée de lui en ce monde, elle tremblait de le perdre dans l'autre : aussi Monique ne versa pas de larmes plus ardentes pour obtenir d'en haut le retour d'Augustin égaré loin du bercail. C'est qu'elle fut vraiment éprise (c'est le mol, quoiqu'il soit profane; d'une àii:e quelle voulait glorifier et sauver. A la puissance des attaches humaines les plus épurées s'alliait donc un de ces intérêts éternels qui suffisent à s'emparer de l'être tout enlier. Poùrrait-il se lencontrer sur la terre une liaison plus parfaite et plus indestructible que cette union cimentée i)ar le sang, attendrie par les caresses d'une voix féminine, enchaînée à toutes les croyances de la foi, associaid par toutes les sympathies du caiaclère l'essence incorruptible des esprits, et devenant pour ainsi dire une sorte de manaifc mijsliqm' pai' lequel deux coMU'S se sont à jamais confondus sous l'u'il de Dieu? Oui, il y eut là connue un mariage dégagé de tout lien périssable. l*oui' devcuii- définitivement sa'»;*,
EUGÉNIE DE GIJÉRIN. 151
Eugénie devait avoir accompli le sacrifice qui coûte le plus, celui des espérances qui vont s'affaiblissant jusqu'à l'extinction, à mesure que s'éloigne la vingtième année. Elle ne connut la plénitude de sa tendresse dominante que le jour où elle écrivit : uSans jeunesse^ à fin de vie, je m'en allais avec Maurice. Mon cœur s'était fait son vieux bonheur près de lui; car, à tout âye, il y a bonheur dans une grande affection. Uâme s'y réfiujie tout entière. »
Elle avait donc mis en lui tout son avenir. Il était, pour nous servir de son expression, Je roi de son cœur; elle se tenait à lui bras à bras; elle le pénétrait jusqu'à lintime, elle le voyait jusque dans ses veines. Partagées avec lui, ses peines mêmes se tournaient en joie. Aussi, quel martyre, quelles angoisses, quand des pressentiments funèbres se mêlèrent à la fêle nuptiale dont elle s'était réjouie, en se disant : « Ses enfants m'appelleront leur mère! » Toute illusion rassurante devint bientôt impossible. Il toussait, il toussait toujours, et cette toux inguérissable retentissait de Paris à Cayla, comme un glas de mort. Le malade bien-aimé ne revint que pour l'adieu du suprême départ, pâle, défait, sans sommeil, sans voix, haletant (l'un souffle qui allait s'éteindre dès que tomberaient les feuilles d'automne.
Atterrée par ce coup, qui ne laissait debout que sa foi, Eugénie de Guérin faillit mourir de sa mort comme elle avait vécu de sa vie. Seule en face de
ir)2 PORTRAITS DIIIF.R ET D' AU JOIRDIII' I.
Dieu el de lui, elle s'enferma dans sa douleur ainsi qu'en un sanctuaire où elle ne fil plus que chanter les litanies du souvenir. Son journal, elle le continue encore; mais il ne sera que le mémento du trépasse, qu'un dialogue touchant avec celui dont elle \oit passer et repasser sans cesse la belle tôle « souriante, éloquente, soutTranle et mourante. » Vous reconnaîtrez dans ces pages tous les cris instinctifs de la nature : quiconque a éprouvé un deuil poignant se retrouvera dans quelqu'un de ces traits, celui-ci, par exemple : vx Qu'il est triste de voir des vivants, d'entrer en conversation, d'assister au cours ordinaire des choses, quand tout est changé au dedans! «Nulle part n'est mieux rendue cette stupeur, cette inertie de l'être moral, cet arrêt de la vie suspendue devant Tabîme qu'une tombe récente ouvre entre nous et tout ce qui nous entoure. Tantôt elle semble ne plus exister que par les fondions machinales de l'organisme : la source même des pleurs parait tarie. Tantôt c'est comme une explosion de sanglots. « Pauvre nacelle, s'écrie-telle, je suis sur un océan de larmes! » Puis à ces accès succède un calme apparent, mais liévreux encore. Alors reviennent en foule les fantômes du passé : « A pareil jour nacpiit un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, liélas! ce qui va .souvent ensemble, .l'ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toule petile, je me souviens d'avoir vu son berceau, (piand on
m'amena de Gaillac, où j'étais pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe, et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il lit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère. — Maurice, Maurice a marché seul! — Souvenir qui me vient mouillé de larmes. » Toutes ses pensées, quoi qu'elle fasse, la ramènent en effet par leurs pentes diverses vers le coin de terre où elle va s'agenouiller tous les jours, en attendant qu'elle y repose à côté des dépouilles chéries. Pourtant, la sérénité se fit peu à peu dans cette âme veuve qui croyait à l'immortalité. Il vint un moment où, apaisée par les clartés surnaturelles, et les perspectives de l'éternité prochaine, elle goûta plus de douceur que d'amertume dans l'évocation de l'absent. Ce fut alors une de ces tristesses attendries et parfois délicieuses qui ne nous mettent en guerre, ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, qui nous pénètrent sans déchirement, et ne font plus tort à la raison. Il semblait que le mort bienheureux lui eût dit : « Ne pleure plus, suis plutôt la voie qui mène où je suis. » Maurice lui apparaissait dans l'auréole de la béatitude :
loi PORIP.AITS DlIIEH F.T D A T JOURDIHI.
« 0 mon ami, s'écriail-elle, comme le voilà changé pour moi ! j'éprouve en entrant dans ta chambre quelque chose d'une église : les livres, tes habits, à peine si j ose y loucher. Je ne sais quoi de sacré est répandu sur toi et sur ce qui fut de toi. » Le deuil s'était perdu dans l'adoration.
Aussi, lorsque vint l'heure desconsolalions terreslies, quand la renommée lit quelque bruit autour de la chère mémoire que l'amitié ne laissa pas périr, ce rayon de gloire lui sourit à travers les regrets. Elle le vit comme descendre d'en haut et se détacher (le la couronne qui brille au front des élus. Celle émotion, qui fui la sienne quand elle pensait à son frère, sera la nôtre quand nous penserons à la sœur, car elle cul le génie du cœur; ce qui lui assure des droits à l'immortalité, qui vient et du ciel et de la lerre.