UN CLASSIQUE LIBERAL
M. GÉRLZEZ
M. Gériizez est un de ces délicals dont les éciils sont adoptés par les lecleurs lettrés avec autant de persévérance que l'auteur en a mis à se rendre digne des suffrages les plus éclairés. Esprit fin et ingénieux, plus préoccupé de la qualité que de la quantité, il veut d'abord ne pas se déplaire à lui-même : or il est pour SCS livres le plus exigeant des censeurs; et sa conscience n'est jamais suflisammenl rassurée par la l;iveur publique, qu'il clierche toujours à mériter davantage. Car, loi-sque le succès d'une première édition bien vile épuisée l'oblige à en donner une autre, il ne se presse point de satisfaire les impatients; m;iis il prend son temps, pour retoucher,
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compléter et perfectionner à loisir celte seconde épreuve, qui, par une révision minutieuse, des développements inédits, un art plus achevé, deviendra vraiment nouvelle, et, à ce titre, pourra légitimement recueillir, une fois déplus, des lauriers académiques auxquels applaudiront tous les amis du bien penser et du bien dire.
C'est ainsi que ïHistoiie de la Viltérahire française^ préparée dès longtemps parles études spéciales d'un enseignement toujours sympathique, modestement essayée dans une série de publications approfondies sur le moyen âge, la renaissance, le seizième et le dix-septième siècle, est arrivée, par un progrés naturel, à sa maturité même, dans une œuvre définitive, où se résume la substance d'une érudition pleine de fraîcheur, rcxpéricnce d'un goût éprouvé et l'autorité d'une critique formée à l'école des meilleurs modèles. Signalé naguère à notre estime par une éclatante distinction, ce beau travail est assez connu du public pour qu'il nous suffise, en l'appréciant, de répéter ici ce que chacun en pense. Dans ces pages nous ne chercherons qu'une leçon de composition, de goût et de style, comme nous le faisions autrefois dans ces conférences de l'Ecole noimale que se rappellent bien des disciples reconnaissants. Ce sera pour nous un plaisir de nous figurer que nous écoutons encore le maître aimable dont le souvenir est resté cher à tant de générations, chez
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lesquelles il a évoillé les instincls lilléraires par ses préceptes et par ses exemples.
Comme toute métliode complète, la sienne se résout en deux mots : analyse cl synthèse; l'une qui expose les faits et juge les monuments; l'autre qui, sous la variété des détails précis, cherche l'unilé secrète des influences subies ou produites par les écrivains, dégage les résultats constatés, et, en les ordonnant avec choix, suit d'âge en âge la marche de la civilisation, les piogrés de la langue, les traits permanents ou les métamorphoses passagères et successives du caractère national. Nous ne tracerons pas le plan du livre; il est aussi simple et aussi lumineux que le comporte l'iiilinie diversité des éléments qu'il embrasse. S'il se garde des généralisations ambitieuses qui supposent des idées préconçues et aboutissent trop souvent à des doctrines exclusives, M. Géruzez ne manque jamais d'ouvrir ou de terminer chacun doses chapitres par une vue d'ensemble qui marque les étapes de la route, et arrête des conclusions étrangères à toute apparence de théorie. Ici, point d abstractions, puint d'hypothèses, de constructions systématiques, de paili piis, de métaphysique ou d'esthétique transcendante. Kt pourtant, à Ir.ivers ce long parcours, nous serez toujours soutenu et conduit par cette philosophie du bon sens qui ne dogmatise jamais, par celte sagacité de l'observa* Icm- qui sons les clfels devine les causes, dans les
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conséquences voit les principes, et saisit les nippoils intimes par lesquels la vie de rinlelligence se rattache à la fortune des peuples. Les faits littéraires n'y sont point séparés des événements politiques, dont ils ressentent le contre-coup. Les uns y sont le miroir des autres. La revue des livres devient celle des esprits.
Dans celte période du moyen âge qui commence avec les croisades et se termine au règne de saint Louis, nous voyons la langue vulgaire se façonner déjà sans effort à l'éloquence qui enflamme l'enthousiasme religieux et les courages chevaleresques, à la chronique qui raconte les pieuses aventures, à la poésie qui les transforme en légendes populaires. Lorsque Philippe le Bel émancipe la royauté, s'entoure de légistes, ouvre au tiers état l'entrée de ses conseils, Jean de Meung traduit cette révolution par le roman hardi et confus qui met sa morale séculière et ses satires violentes au service du maître ambitieux et rusé dont la main, souvent déloyale, commence la ruine de la féodalité. Dès lors, les destinées de l'esprit français semblent indiseolublement liées à celles du pouvoir central. Elles brillent ou s'éclipsent avec lui. La faiblesse et les vices des derniers Valois paralysent toutes les forces vives du pays, qui ne se raniment qu'au moment où la discipline succède à l'anarchie avec l'avènement d'Henri IV, duquel date l'âge classique. « Lorsque le Béarnais j
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maître de Paris, vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit : Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas. Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard. » Le roi avait sauvé l'indépendance du pays, le pgëte assura celle de la langue. Mais les troubles d'une régence stérile faillirent de nouveau compromettre Tune et l'autre. Pour revenir dans les lettres, comme dans l'État, aux grands desseins qui affermissent les empires et aux grandes œuvres qui honorent l'esprit humain, il faudra qu'un homme de génie et de volonté renoue encore une fois la chaîne des traditions interrompues. A des ministres tels que les favoris de Louis Xlll suffisaient des poètes tels que Théophile; mais à côté de Richelieu se produira le grand Corneille. — C'est en vertu de la même loi qu'entre la mort du cardinal et le régne personnel de Louis XIV, toutes les voix éloquentes se taisent subitement. Ou plutôt, le tumulte de la Fronde ne sera fécond qu'en chansons, jiamphlets, intrigues et cabales, égayées par des soimels, des madrigaux, des bouls-rimés et de burlesques'parodirs. Les maîtres attendent pour apparaître (luè le soleil se lève et chasse tous ces brouillards soulevés par les folles conspirations. M. Géruzez, lui non pk», ne conteste pas à Louis XIV l'honneur d'avoir pi^gé ouvertement les légitimes hardiesses de MolièiTy encouragé de son pa-
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tronage et de ses libéralités Racine et Boileau, respecté la liberté de la chaire, et surtout élevé toutes les âmes par le spectacle même de sa grandeur, qui s'est soutenue jusque dans les désastres par lesquels furent expiés ses enivrements et ses fautes.
Du reste, ces considérations et bien d'autres qui dominent également le siqet ne doivent pas être détachées du milieu qui les explique ; car elles font corps avec le récit, et on les affaiblit en les séparant de la (rame serrée qu'elles composent. Bornons-nous donc à dire que tous ces jugements sont éclairés par l'évidence des preuves. C'esji le lieu de rappeler que la synthèse ne saurait aller sans l'analyse. On a, je crois, défini quelque part la critique Vart de bien lire et de citer à propos. Il y a bien du vrai dans cette remarque, et vous en comprendrez ici l'applicalion. M. Géruzez possède, en-effet, à un degré supérieur le (aient de mettre en saââlie tout ce qu'il y a de vitcd jusque dans les auteurs-^es plus oubliés ou les plus inconnus, à plus forte #ison dans les plus illustres et les plus populaires. Chez bien d'autres, la citation est souvent la ressource expédilive du penseur indolent qui, par fatigue, cè|e la parole à une voix étrangère. Or ici elle devientune des pratiques les plus délicates d'un juge consciencieux qui démontre tout ce qu'il avance , et d'ii-n narrateur attrayant qui tourne en plaisir pour itpus ses plus pénibles, disons mieux, ses plus fastidieuses recherches.
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C'est surtout dans l'élude des siècles à demi barbares qu'est sensible ce mérite de parer et de faire valoir, sans rien exagérer, la matière la plus ingrate. Si j'en croyais mon impression récente, ce serait vraiment une partie de plaisir que de voyager dans le moyen âge et de débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers ; tant M. Géruzez a su nous épargner les fatigues et les mécomptes de ce lointain pèlerinage, tant il excelle à nous ménager partout ces surprises qui charment l'imagination, ces découvertes qui stimulent la réflexion, ces agréments qui retiennent, il nous trace, dans ce pays peu fréquenté, des routes commodes qui mènent aux points de vue les plus agréables; il assure (qu'on me passe le mol) le confortable à côté du pittoresque. Désormais les profanes pourront s'en aller, en amateurs, sous sa conduite, dans ces régions qui semblaient jnsqu'ici réservées aux courageux explorateurs de l'in-folio. C est qu'en tonte chose il sait cueillir la fleur, même parmi les épines et les ronces, aux(iuelles il a dû se |)i(iuer les doigts, si jeu crois certains sourires malins, certains gestes d'impatience (pii lui échappent comme des aveux discrets. Oui, sous la rouille du temps, il a retrouvé plus d'un diamant (pi'il enchâsse dans une prose travaillée avec une habileté de ciseleur, pour faire briller tous les éclairs du joyau, (jnelqucs-uns lui reprocheront peut-être de n'avoir pas été aussi savant (|n"iin Ménioiii' ;'i l'Acndémic des
inscriplions et belles-lellres. Pour moi, je lui saurais gré plutôt de nous avoir dissimulé une partie de sa science, de ne pas nous prendre pour des bénédictins, de ne pas nous condamner aux dénombrements d'un catalogue archéologique, et d'avoir choisi dans le réperloire des fabliaux ou des chansons de gestes les œuvres ou les passages qui idéalisent le plus vivement la naïveté des caractères, la physionomie des mœurs et des temps, c'est-à-dire les traits saillants, les expressions fortes, les pensées et les sentiments qui peignent l'homme d'autrefois ou conviennent à celui d'aujourd'hui. Que voulez-vous de plus?
Dans ce discernement judicieux, il a dû se guider sur son propre plaisir, ce qui était le moyen le plus sûr de provoquer le nôtre. Quant à ceux qui seraient désireux d'informations plus détaillées encore, M. Géruzez les ayant mis en goût de recourir aux sources, qu'ils aient la patience d'aller y puiser directement. On leur en montre le chemin. Mais, s'ils l'essayent, je suis certain qu'au retour ils seront de notre avis, et rendront pleine justice à la sobriété du vulgarisateur, qui n'a pas voulu effaroucher les mondains par l'appareil d'une érudition trop poudreuse. Ils apprécieront mieux encore ces analyses légères et déliées qui nous donnent le canevas d'un roman sans en effacer la broderie ; cette faculté d'assimilation qui pénètre une œuvre jusqu'au cœur, en conserve le parfum antique, en restaure les couleurs fanées, et
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retrouve, à n'en pas douter, l'accent naïf du jongleur ou du trouvère. Car son émotion s'est mise à l'unisson du conteur ressuscité; en l'écoutant il s'intéresse à ses fables, comme un contemporain ; il en est dupe en quelque sorte, et semble oublier la distance des temps. IN'ous-nièmes, nous partageons l'illusion, et tous ces vieux textes sont introduits avec tant d'aisance dans le courant de l'exposition, qu'ils la continuent sans disparate. Quand ils se présentent, on les attendait pour ainsi dire : le ton général de la narration les avait rendus nécessaires. L'historien paraît les lire impiimés tout vifs dans sa mémoire, où les a fixés le voisinage d'une lecture qui ne s'est pas encore refroidie. De là se répand sur l'ensemble la douce chaleur d'un intérêt qui nous gagne, et nous pousse en avant, sans que nous songions à compter des pages toujouis trop courtes.
S'il fallait beaucoup d'industrie pour nous transporter ainsi, sans secousse, dans un monde aussi étranger à celui qui nous entoure, il était moins facile encore de nous parler avec nouveauté des chefsd'œuvre que nous croyons tous connaître, presque de naissance, tant leurs noms nous sont familiers : ce qui, pour beaucoup, est une dispense de les lire. Qui de nous ne s'imagine savoir d'avance tout ce qu'on peut dire sur Corneille, Racine ou IJoileau? Notre admiration en est .blasée, elle redoute les redites. Toutes les formes de l'éloge n'ont-elles pas été
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épuisées à propos de ces génies sur lesquels on a composé des bibliothèqties de commentaires? Pour renouveler les impressions, quelle autre ressource que de se jeter dans le paradoxe ou l'irrévérence? Non : à Dieu ne plaise! le beau inspirera toujours éloquemment ceux qui le sentent. Et M. Géruzez est resté strictement classique, sans cesser d'être neuf ou du moins instructif. C'est qu'il a pour le dix-septième siècle la tendresse d'une émotion vraie et profonde, qui ne se lassera jamais d'y chercher des aliments sains et vivifiants. 11 a le culte éclairé des maîtres, il compte parmi eux des amis, dont le commerce a fait sa joie. 11 est là comme dans une patrie à laquelle il tient par le cœur. Aussi quelle sympathie quand il en parle! S'il analyse les pièces de Corneille, on dirait qu'il vient d'assister à la première représentation du Cid. Quand il passe en revue le théâtre de Racine, il semble qu'il a recueilli les confidences mêmes du génie qui le créa.
Et pourtant, ne craignez pas ici la superstition qui aveugle : point de préférences exclusives. M. Géruzez est avant tout un modéré. Ses affections n'ont pas l'emportement de la passion. Il admet les formes les plus diverses de l'esprit fiançais, et sait que cette variété même est une de ses gloires. Aussi se garderait-il de l'emprisonner dans un siècle, fût-il l'âge d'or de la poésie et de l'éloquence. La première condition d'une histoire littéraire n'est-elle pas d'ailleurs,
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tout en montrant un idéal, d'être hospitalière pour tous les talents, do ne pas prendre pied dans un parti, d'élargir le Temple du goût, ce qui ne vent pas dire qu'on en ouvie les portes à tout venant ; car, à mesure que se présente un candidat, M. Géruzez est là, qui se réserve le droit d'examiner ses titres et de se prononcer en toute franchise, même sur les écrivains dont il respecte le plus l'autorité ou l'inlluence. C'est ainsi qu'il n'absout pas Corneille, son cher Corneille, du reproche de déclamation, d'emphase ou d'hyperbole. 11 s'incline devant Malherbe, 'et salue en lui l'énergique sobriété, l'élévalion et la plénitude de la stroj)he ; mais il ne croit pourtant pas lui l'aire injure en lui refusant l'abondance des idées, la verve de l'inspiration et la vivacité des sentiments. Il défendra Iloileau contre ceux qui en médisent; il le proclame un poëte incomparable, dans le genre tempéié, parla lumiéie d'un bon sens souverain; mais sans faire tort à sa renommée, il se permet de dire tout haut (ju il a manqué d'ailes pour s'élever vers les régions supérieures; il démontre même en deux pages ([u'il ne fut pas infaillible, et pécha par excès de sévérité envers Molière et (Corneille, par excès d'indulgence, oui, d'iudulgenco, lorsqu'il rapproche Voiliu*e d'Horace, Itacan d' Homère, et Ségrais de Virgile, sans compter, en outre, le pèclié d'omission dont il fut coupable à l'endroit de la Fontaine.
11 esl aussi, comme Fénelon, de ceux qui croient « que toutes les langues vivantes doivent être dans un perpétuel enfantement pour sullire aux JDCsoins nouveaux de la pensée publique et au génie particulier des écrivains. Elles n'ont de persistant que les traits généraux qui les caractérisent. Leur vocabulaire se llélrit et s'épuise s'il ne s'alimente. Pour rester fidèle à l'esprit même qui les a engendrées, il faut donc les entretenir en perpétuelle jeunesse. Il faut recherclier l'acception primitive des mots anciens, remettre en circulation, avec réserve, mais sans fausse pudeur, les expressions et les tours qui ont été injustement délaissés, interroger Villeliardouin, Joinville, Jean de Meung, Froissart, Yillon, Comines, Marot, Rabelais, Amyot, Montaigne, et s'armer de leur autorité, comme de celle de Régnier, de Molière, de Racine, de la Fontaine, de Bossuet et delà Bruyère, pour ruiner le crédit des puristes qui énervent et mutilent la langue, et pour réprimer les exemples de négligence effrontée et de néologismes barbares donnés par l'improvisation appliquée à l'art d'écrire. Les mots ne doivent pas former des castes, comme dans les États despotiques, mais des classes, de telle sorte que les classes supérieures puissent se recruter dans les classes inférieures. Sans ce perpétuel mouvement, la langue d'élite ne tarderait pas à dépérir; et, si ce mal survenait, il serait réparé par un autre mal, c'est-à-dire par l'irruption