‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 15 sur 20 · PORTRAITS D'HIER ET D' Al JU IRI) Il II · texte numérisé non relu

PORTRAITS D'HIER ET D' Al JU IRI) Il II

confuse et désordonnée des couches inférieures. » Voilà des doclrines libérales qui concilient, avec un sage tempéramenl, la Iradilion et le progrès : la jeunesse fera félc à ce guide, qui nous dit nos vérités sans nous blesser. Sa direction ne procède point par contrainte, mais par séduction. L'orthodoxie de son goût est pacilique, et, par là, nierveilleusenient propre à ramener les brebis au bercail par un air de cordialité avenante qui désarme toutes les questions sur lesquelles peut s'irriter la controverse. Partisan de la discipline et de la règle, il en insinue le sentiment plutôt qu'il n'en impose les arrêts. Au lieu de rcgenlcr, il [»ersuade avec une sorte d'onction conMiiunicalive.

Aussi sa critique unit-elle à la sévérié des principes toute la grâce de l'atticisme. l*]lle a l'esprit antique et le ton moderne. Cuncluaule et nourrie de doctrine, elle rappelle la mélhodedes maîtres contemporains, p;ir un tour libre cl une curiosité piquante, (|ui mêle à l'enquête purement littéraire la linesso des apeirus moraux et psychologiques. Sans avoir assez d'espace pour s'attarder aux détails de la biographie, il leur emprunte ce (piils dut d'exiiressil', et, sous l'écrivain, cherche un lionnne avec le(jUfl il enti'C eu intimité. Que de portiails e^(juissés en passant dune main sûre et légère! Ici, c est ChurU's <l Orléans, âme expansiv<;, trouvère déclassé, bel esprit (jiii ^c juiici'.'iil en (le porli(pi('s liagalcllcs, même

au pied d'un écliafaud, né pour vivre voluplueusemeiilen des temps paisibles, où sa voix molle et pure aurait pu chanter, non dans l'ombre d'une prison, mais dans une cour élégante, les tendres caprices d'une imagination romanesque. En dépit des malheurs qui auraient dû le rendre éloquent ou sérieux, sa muse indolente n'aura jamais « que les traits efféminés d'un adolescent sexagénaire. » Tournez quelques pages, et, à côté de la ligure cordiale, jovial(>, sensuelle, dans laquelle s'épanouit le pantagruélismo do Rabelais, regardez « ce visage allongé, ce teint bilieux, ces joues creuses, ces lèvres effilées, celle grêle stature ; » c'est Calvin, terrible et sondjre génie, que ce croquis vous explique en deux lignes : car vous \ voyez en relief le fanatisme du sectaire qui n'a jamais su tempérer par la charité ou rassurer par l'espérance sa foi orgueilleuse et intolérante. — Les portraits les plus individuels sont dessinés d'un trait si net, qu'ils ont parfois la vérité d'un type. En voici un exemple : «Scudér y représente dans les lettres toute une race d'écrivains prédestinés au bonheur, et qui vivent sous un charme que rien ne peut détruire. La surabondance et l'activité du sang leur donne à chaque instant de la vie le sentiment de la force et de la plénitude de leur existence. Il n'y a pour eux ni malaise, ni doute, ni découragement, ni amertume. Tout ce qu'enfante leur esprit, et il enfante beaucoup, grâce au rapide mouvement des

19i POnTHAITS D'HIER ET D" AlJOr lîD' Il II.

esprits animaux, les charme el les transporte. Et, si vous essayez de les désabuser, vous les trouverez à l'épreuve des éloges ironiques, qu'ils prendront au sérieux, et de la censure directe, qui leur paraîtra un pur effet d'ignorance et de jalousie. » Ne pouvant citer tout le chapitre consacré à la Tontaine, nous devons le signaler du moins comme la perle de l'écrin. M. Géruzez a pénétré ce caractère parla clairvoyante aflinilé d'une ressemblance secrète. Ces pages sont vraiment un petit chef-d'œuvre : ne nous en croyez pas sur parole, assurez-vous-en par vous-mêmes.

Les écrivains de race gauloise sont très-sympathiques à l\I.Géiuzcz; mais, s'il a quelque indulgence pour les épicuriens aimables dont les âmes nonchalantes sui\irent volontiers toutes les pentes de la nature, il ne leur pardonne pourtant pas toutes leurs faiblesses, et ne se fait point le complice de ce qui doit être blâmé. Car il estime que la morale est inséparable du goût; et l'on peut dire qu'il a toujours ivservé des places d'honneur aux esprits excellents dont le talent prit sa source dans la droiture du sens, l'élévation du caractère, le culte constant du beau et du vrai. Voilà pourquoi il a cru devoir élaigir ''espace qu'assure au chancelier de fHôjnltil^ dans «:ne histoire littéraire, sa science profonde, son austère éloquence el l'héroïsme simple d'une vie incorru|)til)l(' (jui s'exposa toujours au premier rang, dans ce poste périlleux où la modération est aux prises

M. GÉP.rzEz, lor.

avec les passions politiques ou religieuses. Il inérilait bien celle marque de considération « l'homme de bien qui représenta l'ordre, quand le désordre était partout, la morale, lorsque la corruption avait tout envahi, le désintéressement, au milieu des scandales et de la vénalité, la tolérance, dans le conflit des sectes acharnées, et se montra religieux observateur des lois, gardien sévère de la justice, à l'encontre des chefs de parti et de la magistrature elle-même, qui se jouait de ses ordonnances. » Bien d'autres passages contiennent aussi des leçons généreuses ou profitables : car M. Géruzez saisit toujours l'occasion de rendre hommage à un principe, à une vertu privée ou publique, de signaler un danger et.de condamner soit une erreur, soit une faute. L'Université, qui se fait gloire d'être un corps éminemment libéral et conservateur, se reconnaîtra dans cette honnêteté de vues, cette prudence, cette impartialité de raison, qui se défend par l'équilibre du bon sens contre tous les excès ou les entraînements d'opinion. Un enseignement salutaire ressort de cette lecture : c'est que de toutes nos renommées littéraires, les plus solides, les plus incontestables sont encore celles qui respectèrent la dignité de la parole ou de la plume, et l'employèrent au service du droit et de la vérité.

Pourtant n'allez pas en conclure que M. Géruzez cherche à dogmatiser. Rien ne serait plus contraire à sa manière habituelle. î^on style fuit les éclats de

voix, et aurait plutôt l'allure d'une conversation choisie, à travers laquelle circule parfois le soufllc oratoire qui animait jadis ses leçons de la Sorbonne. Très-distingué et très-naturel, il se maintient volontiers en bonne humeur, et, s'animanl au jeu de la plume, semble prendre plaisir à voir courir la sienne, preste et alerte. La fatigue de la composition ne se lait sentir nulle pari ; l'imagination et la sensibililè y sont toujours en verve. Un sourire de iine boidiomie égayé et éclaire partout la pensée. Ti'ès-débonnaire par tempérament, l'écrivain ne hait pas une certaine ingénuité sarcaslique « qui, comme il le dit d'un illustre Champenois, sou compatriote, joue avec la lléche qu'elle décoche, et la montre en faisant mine de la sacrilier. » Il sait toutes les ruses et les coquetteries de l'esprit qui se cache avec le désir instinctif d'être surpris. Que de mots malicieux on pourrait glaner, si en les réunissaid on ne craignait de souligner maladroitement les épigianunes qui n'ont pas eu l'intention, du moins apparente, d'attirer le regard! Klles vont ;ui but, mais sans avoir l'air d'y toucher, ou d y viser. Gardons-nous donc de dissiper le demi-joui- qui leur va si bien; c'est parfois comprendre mal que de prouver ipion a trop ('ouq)|•i^. Notons seulement comme un trait de physionomie cet enjouement, ;Hi({uel nous devons ihî la reconnaissance, puisipTil nous instruit en nous charmant : ce (jui n'a jamais été un dcfviut (|ue pour les gens

M. GKUIZEZ. 197

intéressés à nous faire croire que l'ennui et la tristesse sont un signe de gravité. Non; vous verrez ici que l'agrément est par excellence un symptôme littéraire : on peut rester judicieux et solide, tout en ayant larl do plaire; c'est même un devoir, et ne pas le remplir serait trahir la cause que l'on défend. M. de Sacy, dont on ne contestera pas l'autorité, n'a-t-il pas dit très-nettement qu'à ses yeux le premier mérite d'un livre, quel qu'il soit, est d'être mnusauty^il. Géruzez vous prouvera que ce privilège n'appartient pas uniquement aux choses frivoles. Il faudrait montrer du doigt tout ce que nous indiquons là Lien superficiellement. Mais il y a dans les questions de style des nuances délicates qui, par leur ténuité même, se dérobent aux prises de la critique. Arrêtons-nous donc sous l'impression de notre plaisir : ce sérail peut-être une faute de goût que de chercher des procédés ou des artifices dans une œuvre trop vivante pour n'avoir pas perdu beaucoup à notre analyse.

Page 1