‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 16 sur 20 · L\ VERITE DANS L'ART · texte numérisé non relu

L\ VERITE DANS L'ART

M. Prosper Mérimée est un de ces rares écrivains dont le nom a conquis une sorte d'inviola])ilité. Trop exquis pour être éminemment populaire, il est un des élus de l'esprit fiançais dans ce qu'il a de pins vif et de plus sobre, de plus délicat et de plus sain, de plus franc et di; plus sensé. Pour le juger à sa valeur, il sufllrait d'opposer ses qualilés à Ions les défauts de la littérature contemporaine. Dans un siècle où les plus riches ruiiionl leur iinauiiialiou on folles prodigalités, il a su écononÙMM- la sienne, cxcilcr sans l'user la cuiiosilé du public, compter ses pages comme d'autres comptent leurs volumes, jinlir des diamanis au lieu de dégrossir à la lifilc des blues d<; pierre lu ule. Loin de se mettre aux ordres

(le ses lecteurs, il a eu riuMirensofortuno de pouvoii' choisir, méditer et imposer ses sujets, de se faire attendre et désirer, d'aborder les lettres avec une virginité de tendresse qui se rencontre rarement chez ceux qui voient en elles une industrie plutôt qu'une joie, un repos et un refuge. Aussi a-t-il été aimé autant que respecté, et ses légères nacelles voguent hardiment vers la postérité, tandis que les Léviathan sombrent au sortir du port. Il serait curieux de tenter ce parallèle instructif; mais une étude sur un talent si aimable ne doit point dégénérer en sermon, et nous ne voulons pas charger M. Mérimée de distribuer nos coups de férule. Qu'on nous permette donc de ne pas songer uni([uement à la morale édifiante : sans la chercher ni la fuir, nous nous bornerons à interroger sur la physionomie de l'écrivain des œuvres familières, pour la plupart, à tous les souvenirs. L'essai est périlleux ; car lorsqu'on est sous le charme d'une lecture, il est difficile de se soustraire à l'enchanteur pour lui demander son secret: et c'est gâter son plaisir que de détruire par l'analyse l'illusion qui l'a fait naître. Et pourtant la critique l'ordonne, à moins d'abdiquer : ce qui serait peut-être le parti le plus sage, en face d'un maître qui ne doit relever que de ses pairs.

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Ce fut en 1^25 que débiila M. Prosper Méiiniée sous le double pseudonyme de Joseph l'Estiangc et de Clara Gazul. La république des lettres était alors en pleine révolution. 11 fallait, comme dans toutes les guerres civiles, s'enrnler sous un drapeau. Le romantism(> était lecanqi de la jeunesse : car il avait l'avantage d'être une opposition et une minorité bruyante qui se regardait comme le parti de l'avenir. A vingt et un ans on est cbevaleresqne, et M. Mérimée, qui ne s'est jamais guéri de ce généreux défaut, eut alors l'opinion de son âge : il appartenait de droit à la vaillante armée des réformateurs. Et pourtant je soupçonne qu'il ne s'enrégimenta qu'avec l'arriére-pensée de rentrer tôt ou lard dans sa complète indépendance, quand il aurait fait son temps. Il avait tnip d esprit et de line ironie pour partager le premier enthousiasme des naïfs et la ferveur plaisante des néophytes. S'il se distingua, sans so faii'e reconnaître, parmi les plus tapageurs, ce fut par espoir d'attirer ratlention bien plus que par candeur de conviction. Ne prenons pas trop au se-

l'ieux ces ruses de déhiilants qui s'impatientent de leur obscurité, et veulent trouver dans le branle-bas d'un combat une occasion de signaler leur valeur, sauf à passer ensuite à l'ennemi quand on a bien assuré la défaite de ses amis à force d'étourderies et de témérités.

Il fut donc romantique provisoirement ; mais s'il avait voulu sortir de sa nature, se déguiser en byronien, jouer la mélancolie,' faire du moyen âge, de l'art gothique, de la fantaisie allemande, anglaise ou espagnole, il eut été le premier à sourire de ces travestissements, quand même les dupes y auraient applaudi. Grâce à son bon tempérament, il vécut en pleine épidémie sans trop souffrir de la contagion. Les engouements des novateurs n'entamèrent pas sa ferme intelligence; il les exploita au profit de sa popularité et se mit sous leur patronage, mais avec assez de prudence pour n& pas se compromettre dans la déroute.

Est-ce à dire que M. Mérimée soit né classique? Oui, si l'on entend par ce mot l'ensemble des qualités nécessaires à l'écrivain pour exceller dans son art. Non, si l'on veut que ce soit le cri de guerre d'une tradition servile et d'un goût exclusif contre la liberté sagement réglée de l'esprit moderne. La vérité est que ces distinctions ne conviennent nullement à des œuvres faites pour montrer entin l'accord légitime de toutes les prétentions rivales, et offrir un

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rendez-vous à ces esprits pacificateurs qui élargissent la loi, de peur qu'elle ne soit renversée tout à coup par une révolution violente. Dès que M. Mérimée neut plus besoin d'une cocarde pour assurer à ses débuts la protection d'une école, il se permit de nni'£;uer ostensil)lcment ses premiers corclinionnaircs par l'infaillibilité de son goût; et il apprit à tous comment le respect intelligent du passé peut s'allier à une tolérance pleine de choix, de discrétion et de mesure.

Les prémices île sa plume méritent une étude attentive, parce qu'elles trahissent énergiquement, sous des exagérations préméditées, toutes les qualités qu'il perfectionnera : décision de style, netteté d'invention, précision de dessin, maturité pleine du feu de la jeunesse, sûreté de sens, qui tempère jusqu'aux témérités, et trouve sa voie sans traverser les essais ou les expériences; en u\\ mot, la franchise d'un esprit toujours sincère avec lui-même jusque dans ses déguisements, toujours français jusque dans ses faux semblants d imitation.

Si M. .Mérimée amusa son public, il sut aussi plus d'une fois s'en amuser par des myslilications spirituelles dans lesquelles il entrait autant d'habileté (juc d'espièglerie. Il lança ses |)rcmiers ouvrages en éclaircurs pour sonder le terrain et éprouver les dispositions de la critique. C'était la mode en ce tempslà ; et elle avait du bon: cai-, eu cas d'échec, elle

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ménageait à l'auteur une retraite lionorahle, et elle prêtait au succès l'attrait piquant d'une énigme dont la solution pouvait être révélée à propos, quand l'amour-propre conseillait au triomphateur de donner à son nom l'éclat de la célébrité, sans perdre le mérite de la modestie. N'y a-t-il \ms plaisir et prudence à intriguer ainsi le lecteur, et à se démasquer au bon momenl, quand il est séduit par la voix mystérieuse qui lui fait soupçonner à sa gaieté pétulante et à sa malice taquine le minois mutin, coquet et éveillé?

Voilà des épithètes presque lestes; elles ne le paraîtront cependant pas trop à ceux qui se rappellent le Théôtre de Clara Gazul. Le nom d'une aventurière pouvait seul être en tête d'un livre aussi aventureux. Ceux qui se seraient effrayés des bizarreries, des crudités ou môme des effronteries signées par un de leurs compatriotes, pardonnèrent tout à une espèce de bohémienne née sous un oranger, sur le bord d'une grand'route, d'une diseuse de bonne aventure et d'un père inconnu. Ses yeux, plus sauvages que son cœur, ses cheveux noirs comme des ailes de corbeau, sa taille élancée comme un palmier, son teint olivâtre, prouvaient trop clairement que celle G//fl?<rt n'avait point fait ses études au couvent des Oiseaux. Sa légende fut donc acceptée sur la foi du livre, et le livre sur la foi de sa légende. Quant à Joseph l'Estrange, on ne pouvait le blâmer d'avoir

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rempli consciencieusement son devoir de traducteur. Il eût été pourtant facile de sapercevoir que rien n'était moins espagnol que cet esprit net, tranchant, positif, ennemi de la tirade, de l'emphase, de la métaphore et du lyrisme, sinon de l'invraisemblance. Calderon et Lope de Véga ne se seraient guère reconnus dans cette simplicité d'actipn, ce naturel des caractères, cette réalité de langage. Mais les amateurs de la couleur locale n'y regardaient pas de si près. Il suffisait pour les séduire de leur parler de mandolines, d échelles de soie, de guitares, de sérénades, de boléros, de castagnettes, de basquina, de mantilles et d'Andalouses. Si l'on voulait une Espagne sombre, on s'adressait aux brigands et aux inquisiteurs, qui fournissaient le drame de tromblons, d'cscopettes et de san-benito; les scènes de cloître, de cachotoud'auto-da-fé étaient bien vues: on aimait ces prisonniers qui se promenaient dans l'ombre et débitaient, avec des pauses de silence et de gestes, des monologues entrecoupés d'exclamations, de soupirs, de malédictions, de sanglots, de rélicences, de suspensions. Tins les phrases étaient hachées, et plus elles étaient pathétiques. Des séries dé points étaient d'un puissant effet quand on avait l'art de les bien placer. Clara Gazul savait tout cela, si bien que nul ne douta de son extrait de naissance. N'avait-elle pas par-dessus tout la bonne humeur de Gil Blas et la verve satirique de Figaro? Les ratlinés poussèrent la

confiance jusqu'à distinguer à travers la traduction les nuances des patois andalous, castillan et aragonais.

Certes Clara Gazul a bien mal profité des leçons de son oncle, le licencié Gil Vargas, chanoine de Grenade. Nous n'oserions énumérer tous les jurons dont elle dispose; jurons plébéiens, jurons bourgeois, jurons nobles, jurons militaires, jurons marins, jurons comiques, jurons tragiques, jurons espagnols, italiens et africains, jurons savants qui exigent des notes et des commentaires. C'est une gamme qui monte des plus candides aux plus foudroyants, du vulgaire Nom cfune pipe au romantique Ciel et terre, Mort et damnation. Le diable serait fort occupé s'il répondait à tous les appels qui lui sont faits dans ces drames, où il est au fond le principal acteur. C'est que le juron était alors un moyen tragique; il jouait un rôle assez important dans la poétique de la nouvelle école ; ce grondement de tonnerre accompagnait bien la tirade : il n'y avait pas de grande passion sans cet accessoire. Or Clara Gazul est une enfant terrible qui foule aux pieds les préjugés classiques, sans compter les autres : car elle n'a pas plus de respect pour le Saint-Office que pour les trois unités. Elle prête aux inquisiteurs tous les péchés capitaux, et semble regretter de n'en avoir que sept à leur disposition; elle joue près d'eux le rôle de Satan prés de saint Antoine, et leur

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offre le fruit défendu sous toutes les formes, (juaiit aux alcades et aux alguazils, elle n'hésite pas à rendre leurs places vacantes par de bons coups d'épée. Les grands d'Espagne, elle leur fait épouser des lilles de bourreau : les rois, elle les appelle au contrat pour le signer et anoblir le beau-père qui s'est coupé la main plutôt que d'exécuter son gendre. Voilà des idées un peu avancées pour une Espagnole. Faut-il ajouter que sa morale est parfois étrangement bohémienne, et qu'elle inspire une médiocre confiance dans les maisons d'éducation où elle va cherclier ses jeunes héroïnes? Cachez-vous deirière CCS lauriers-roses et ces orangers, où se déposent les billets doux, et vous surprendrez des pensionnaires de seize ans qui traitent des questions d'uniforriies comparés, et discutent avec une expérience bien précoce le mérite des passe-poils, des aiguillettes, des éperons sonores et des grands sabres qui traînent sur les dalles de marbre. On est très-hardi sous le masque, et l'auteur usa joyeusement de la liberté de l'incognito. N'avait-il pas vingt et un ans'.'

11 est vrai de dire que ces pièces n'étaient point destinées à la représentation. Elles eussent été parfois embarrassantes pour l'acteur. Clara Gazul a des instincts sanguinaires, et dés (juerelTel diauuUi(|ue exige la tôle d'un personnage, elle la sacrilie sans pitié. Nous ne ferons pas le dénombrement des morts cl des blessés. On composerait un arsenal avec les

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armes nécessaires aux péripéties et aux dérioûmenls, depuis le tomaha-wk du cacique et la ilèciie rouge de l'Indien, jusqu'à l'épée, la dague, le pislolet, la liache, l'arquebuse, et le classique poignard. Les héroïnes ont des stylets à leur corsage ou à leurs jarretières : mais rassurez-vous; elles les manient si adroitement, que la coquetterie n'en souffre pas; pas une goutte de sang ne (ache leurs robes ou leurs jolis doigts ; et un matador n'est pas plus habile à enfoncer deux pieds de lame dans l'épaule droite du taureau. iS'e croyez pas que tant de meurtres rendent ces drames lugubres. A la fin de chaque pièce, tous les morts ressuscitent pour- rassurer les lecteurs et solliciter leur indulgence. C'est que la Muse de M. Mérimée n'est pas du tout larmoyante; elle a l'œil malin, le pied leste et l'humeur espiègle. Elle est frondeuse en dépit de tout. Tous ces héros sans peur, s'ils ne sont pas sans reproches, plaisantent jusque sous la potence et trépassent en faisant un bon mot. Regardez le seigneur don Pedro qui demain sera brûlé tout vif; ce qui l'aftlige le plus, c'est que ses gredins de bonrremijc lui servent du maigre à son dernier dîner, et que sa merluche soit dure comme les cinq cents diables. Voici fray Raphaël, qui meurt frappé par fray Antonio à qui il voulait voler le cœur de Mariquita. « Ah! s'écrie-t-il, je suis mort, le diable m'attend!... Antonio, tu es plus fin que moi... Val... je te pardonne pour la ruse... et puis... parce que je ne

puis pas... me veiujer. Adieu; je vais commander ta chaudière. » Aussi, ne confondons pas Josepli l'Estrange avec un dramaturge ; ses plus grandes horreurs ont le mol pour rire : son drame est bon vivant. S'il trouve les accents vrais de la passion, il ne les pousse pas à outrance. Il y mêlerait plutôt un spirituel sourire qui décourage la tirade au moment où elle allait se lancer. Il craint également la déclamation et la fadeur. Et toutes les fois que l'amour roucoule des soupirs, il égayé la roulade de Philoméle par le siftlement du merle moqueur. Écoutez cette pauvre enfant qui vient d'écrire une lettre bien tendre, sa première et sa dernière, hélas! Elle regrette déjà d'avoir trahi son secret : elle est seule; sa tête se trouble : « Pourquoi, se dit-elle, ne lui ai-je pas parlé? Il aurait vu mes larmes;... mais ce papier froid et compassé, cette écriture soignée^ avec (les points et uinjules... il croira que je feins une passion que je n'éprouve pas, que je copie des phrases de roman... H m'appellera encore enfant... Mon Dieu... tuez-moi... car ils me forceront à me tuer moi-même. » Elle 'e fait comme elle le dit, mais avec une grâce et une discrétion de plaintes qui rajeunit la situation. C est que .M, Mérimée est l'enneminé des lieux communs. Il duime de la nouveauté même à une déclaration.

S'il ne faut j)as demander à ces pièces, faites pour la lecture, leiilenle de la scène, la science de l'ayen-

cemenl, lai t d'introduire ou d'éconduire les personnages; en revanche, elles ont ce qui ne s'apprend pas et ce qui manque à tant d'autres mieux construites, l'invention, l'intérêt, le feu de la passion, la fougue du dialogue, la naïveté du trait. Vous rappelez-vous cetle jolie comédie intitulée le Carrosse du Saint- Sacrement, où ligure la seilora Péri choie, une danseuse et une favorite, trônant un jour de fête dans l'équipage d'un vice-roi qui la protège, lancée au grand trot de ses mules, ébianlant le pavé à vingt toises à la ronde, prenant le pas sur les duchesses, accrochant les marquises, culbutant tout sur son passage? « Peu s'en faut qu'elle n'entre dans l'église en carrosse, La tête de ses mules est sous le portique quand elle s'arrête. Elle descend, traverse à grand bruit la foule des fidèles; tout le monde se retourne pour la regarder : ou oublie un instant la cérémonie; et je frémis en le disant, monseigneur l'évêquë luimême a partagé la distraction générale. » Eh bien! ce tourbillon plein de gaieté, de tapage, de grâce, d'insolence et même de scandale : voilà, ce me semble, le théâtre de Clara Gazul. C'est de l'esprit mené tambour battant et au pas de charge. Tous ces personnages qui sont si vivants out le diable au corps : leur physionomie est tellement française, qu'elle en est parisienne. Elle est découpée à l'emporte-pièce. C'est une revanche ou plutôt une révolte très-amusante contre l'ennui de l'assujettissement

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classique; mais sous chacun de ses écarts on devine l'enfant prodigue. Ce qui frappe le plus dans' ces spirituelles échappées de jeunesse, c'est l'horreur de la périphrase et du style noble. L'écrivain se permettrait plus volontiers un mot un peu gros qu'un grand mot. Un soupçon de crudité lui plairait mieux que la solennité. S'il le fallait absolument, il se rapprocherait plutôt de ïllluslre Gaudmart que de Théraméne ou d'Agamemnon.

L'idéal n'a rien à faire ici. Sous la violence de la fiction, vous retrouvez la nature prise sur le fait. Certaines scènes ont l'exactitude du daguerréotype; elles donnent le plaisir que cause la vue d'un portrait ressemblant. Dieui comme c'est bien cela! s'écrie-t-on involontairemeut. Il y a des conversations que l'on croirait sténographiées. Il faudrait citer en première ligne la comédie des Espagiwls en Danemark; mais cette rondeur d'un style cavalier efiVayerait à bon droil, si on la détachait du milieu environnant; et ceux qui ne sont pas Irès-agueiris par l'amour de l'art reculeraient devant certains modelés qui, pour le peintre, sont d'assez tristes sujets d'étude. Il y a là une niéie qui joue vraiment un rôle odieux, et tout l'esprit de M. Mérimée ne saniait rendre acceptables des situations qui révoltent, je ne dis pas seulement le sens moral, mais la nature. Oublions-les pour ne nous rappeler qu'une gracieuse ligure, celle de la jeune fille rpii, rebelle à des sollicitations per-

verses, sent le remords entrer peu ù peu dans son cœur avec une passion qui réveille sa conscience. Elle avertit celui qu'elle aime du piège qu'on voulait lui tendre, et le sauve au lieu de le perdre. On le voit, c'est la réhabilitation de la femme par l'amour. Celle thèse, qui n'est plus aujourd'hui de la première jeunesse, était alors une primeur. La métamorphose est ménagée par des nuances si délicates, qu'on ne s'en étonne pas ; et l'on pardonne au dénoùment, parce qu'il ne prend pas le ton d un plaidoyer, mais relève la pécheresse par le repentir sans lui dresser un piédestal, comme l'a fait tron souvent le sophisme déclamatoire et le paradoxe sentimental. La Famille de Carvajal, qui accompagne le théâtre de Clara Gazul, ferait frissonner, même un romantique de i828. Deux lettres servent de préface à ce poëmc, qui dépasse en horreur la légende de Myrrha. La première est du seigneur Diego de Castaneado, un vieux loup de mer qui a tué quarante et un Espagnols, a vu trente abordages, et ne compte plus ses tempêtes. Il prie M. i\lérimée de lui envoyer un drame pour charmer les ennuis du bord. Les marins étant accoutumés à mener rondement les affaires de galanterie, il ne veut pas « de ces princes soi-disant amoureux qui n'osent loucher le bout du doigt de leurs princesses quand ils les tiennent à la longueur do gaffe. » Il fut, hélas ! servi à souhait. La seconde letlre est d'une jeune demoiselle de quinze ans, à qui

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sa maman a interdit les romans. Mais comme son papa laisse ouverte sa bibliolhèque, elle a croqué tous les fruits défendus, et quand il ne lui en reste plus à mettre sous la dent, ne sachant que devenir, elle supplie M. Mérimée de lui improviser « un petit roman bien noir, avec beaucoup de crimes et de l'amour à la lord Byron ; elle voudrait bien que le héros se nommât Al.onse, et que l'héroïne mourût malheureusement. » Elle promet de faire l'éloge de l'auteur à ses petites amies. Le moyen de résister à de si pressantes prières! M. Mérimée se laissa toucher par la jeune pensionnaire : ce qui fait que nous épargnerons à la sensibilité de nos lecteurs l'histoire d'un père incestueux, qui empoisonne sa femme et meurt poignardé par sa fille.

Nous voudrions reposer nos yeux sur une églogue ou une idylle. Mais il faut bien pailer encore de la Jacquerie', qui parut aussi en 1828. Or ce n'est pas précisément une pastorale. Le croirait-on, pourtant? On a reproché à ces scènes de meurtre et de pillage d'être restées inférieures à la réalité historique. Ouoique Jacques Bonhomme n'ait pas été flatté, son portrait languit devant l'original. Le peintre luimême avoue qu'il en a plutôt adouci (juc rembruni les couleurs. C'est qu'il est malaisé d'égaler ces quelfines lignes de Froissarl : « Ces méchantes gens robaicnl et ardaient tout, et luaionl et violaient toutes dames et puccUes sans pitié ni merci, ainsi comme

chiens enragés. Entre autres forceneries, ils tuèrent un chevalier et le boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le rôtirent devant la dame et ses enfants. Après ce que dix ou douze eurent la dame efforcée, ils lui voulurent faire manger par force de son mari, et puis la firent mourir elle et les siens de maie mort. » x4joutons pourtant que tout cela n'a point été tourné en madrigal. Il y a des pages qui pourront agiter le sommeil des lecteurs faciles à Témotion. On y pille, on y incendie, on y pend, on y écartelle; en un mot, on y pratique tout ce qui était alors en usage dans une guerre bien réglée. De ce fonds d'atrocités, conformes à l'histoire, ressortent des caractères sculptés avec un merveilleux relief : entre autres le Loup-Garou^ cet acteur que l'on retrouve dans toutes les révolutions. « Haut la masse! tue ! assomme ! » Voilà toute sa pohtique. Il ne donne jamais qu'un coup , mais de ce coup enfonce une cervelle dans le gosier. Il veut que les nobles portent le fumier, que leurs femmes scient le blé et se chargent de la hotte ; il crève de rire quand il les voit courbées en deux et se donnant des ampoules à manier la faucille de leurs petites mains blanches. Il a l'ivresse du carnage. C'est lui qui plus tard brandira des fourches et des torches, c'est lui qui saccagera les châteaux et profanera les églises, c'est lui qui, les bras rouges de sang, promènera des têtes au bout des piques.

2li l'OUTRAITS DHlEIl ET rtAU J Ol'RD lll'I.

Le Frère Jean, qui a changé le froc contre la cuirasse pour devenir chef des Jacques, nie plairait davantage s'il n'avait pas l'air d'appartenir au dix-huitième siècle plutôt qu'au quinzième, d'avoir lu Voltaire, et d'être un libre penseur déguisé. Je n'aime pas à l'entendre si souvent jurer, se vouer au diable, se moquer des cagols, ou se vanter de connaître seul la recette qui fait suer tous les ans la châsse de saint Leufroy et fleurir à Pâques la couronne d'épines. Ce qui manque le plus à celle série de tableaux qui se succèdent sans lien nécessaire, c'est le sérieux sombre du fanatisme révolutionnaire. Le Loiip-Garou fait parfois sa grosse voix et joue au Croquemitaine. Frère Jean rappelle un peu les moines et les brigands d'opéra-comique. Le drame fait sourir plutôt (]ue frémir. Par exemple, au moment où le seigneur d'Apremont ordonne de mettre en quartiers un de ses vassaux, voilà que son fils, le petit Conrad, la bouche toute barbouillée de confitures, vient (aire le câlin prés de son précepteur pour qu'il le mène bien vite à lexécution. Il est du reste horriblement amusant ce petit vipéreau : ne veut-il pas mettre le feu à une charrette de paille, « pour voir gigoter un vilain qui est étendu dessus? » Ailleurs, il- boudera son papa, |)arce qu'on peml un pauvre diable sans lui donner l'estrapade. Pour le consolei-, il faut qu'on lui iiromclte, sans doute s'il est bien gentil, A'cw biûler un autre tout vif; ce (jui scanda-

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lise son précepleur, uniquement parce que ce supplice est réservé aux assassins des ecclésiastiques; or il faut respecter les privilèges du clergé. Ce mélange de tragique et de comique était alors une des lois du théâtre nouveau. Nous croyons qu'il nuit à l'unité d'impression, qu'il déconcerte le spectateur, qu'il risque de tourner au burlesque. Mais ne voyons ici que l'intention dégayer un sujet qui en avait besoin. L'auteur ne s'est pas livré corps et àme à sa fiction. Il n'a voulu prendre parti ni pour les opprimés ni pour les oppresseurs. Aussi indifférent aux uns qu'aux autres, il s'est uniquement proposé d'illustrer une page de nos chroniques, d'un crayon ingénieux, souple et bardi, qui a éprouvé ses forces avant de les discipliner.

Nous ne saurions quitter les œuvres dramatiques de M. Mérimée sans dire un mot de ses pièces de salon, auxquelles il manquerait peu de chose pour réussir devant la lumière de la rampe. Don Quichotte ou les Deux Héritages est beaucoup plus voisin de la comédie que du proverbe. Sous la fmesse toute mondaine de l'esquisse, on devine une main qui accuse puissamment les ridicules, un œil qui en a vu beaucoup et n'en a oublié aucun. Cette plume incisive détache en se jouant des types qui ressemblent singulièrement à des portraits, tant la vérilé générale y revêt une physionomie individuelle. Quel charmant démon que mademoiselle Julie de Montri-

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chard! A la voir si évaporée, si capricieuse, si frivole, si impertinenle, mêlant lironie à l'enthousiasme, si capable, en un mot, de faire damner un honnête homme, on serait tenté de dire avec son fiancé, dont elle se moque : « Si la jalousie n'est pas au nombre de ses défauts, peut-être aussi sera-t-il bon que son mari en soit exempt. » Que de conviction lorsqu'elle s'écrie : « La duchesse de Roseville était libre à vingt ans ! Il y a deux ans qu'elle est mariée; et moi, il y a quatre ans que je vis dans un enfer! 0! miss Jackson, comme je me suis ennuyée depuis que je suis au monde! Toujours des comités de bienfaisance, de la tapisserie, des crèches, de la théologie et des théologiens !.... «Aussi, les quarante ans du colonel Saqueville ne l'effrayenl-ils pas. Au contraire ; on dira qu'elle épouse un homme qui pourrait être son père; qu'importe? pourvu qu'on la trouve jeune. Au seul nom d'Alger, son imagination se remplit de grands drapeaux chamariés d'or, de chevaux arabes qui piaffent, de coups de fusil, de cachemires, d'écharpes, de lapis à ramages, de figures basanées qui l'entourent avec les cris de : Vive la maréchale! — L'idée même d'un veuvage prématuré n'assombrit que légèrement son révc. « Est-ce (pTon est jamais veuve à vingt ans'.' Illle se logerait alors avec Marie de Roseville, qui est comme veuve, puisque le duc ne sort pas de son fauteuil, et toutes deux se consoleront en faisant enrager l'humanité. » Élon-

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nez-vous cnsuile qu'elle demande à miss Jackson, sa gouvernante, à quels symplômes se reconnaît l'amour. « Être longtemps à s'endormir? C'en est un, n'est-ce pas? Vous vous tourniez dans votre lit, j'en suis sûre, comme Gipsey, quand il va se coucher sur son coussin. — Les symptômes de l'amour, répond gravement l'institutrice, sont, d'après Shakespeare, un pourpoint mal boutonné, pas de chapeau, et des bas sur les talons. — Ah ! fi! miss Jackson, il n'y a que les Anglais pour être amoureux ainsi I Tàtez-moi le pouls ; je ne le sens pas ; ce doit être un grand symptôme. » Quel joli sourire ! dites-vous ; ne vous y fiez pas : il cache une petite moue terrible !

N'est-elle pas encore une figure de connaissance, cette marquise de Montrichard qui fait des livres sur le monde, l'avenir, les Pères de l'Eglise, lient bureau d'esprit, donne des raouts, quête pour bâtir des asiles de filles repentantes qu'elle patronne, a horreur des romans, et laisse se faufiler dans son boudoir un blond jeune homme qui recueille ses charités, lui retient des chaises au sermon, lui porte son livre d'heures, et lui dédie de petits poèmes, soupirs mélodieux d'une âme mystique? 11 n'est certes pas non plus un simple personnage de vaudeville, ce iM, Louis de Saqueville, un éligible d'autrefois, qui « veut être député, parce que cela vous pose, el que dans le ynomle, pour être bien sans être député^ il faut avoir trop d'esprit. » Il n'en a pas même assez pour

faire réussir une ambition vulgaire. Il manque trop de suite, de sérieux et d'iionnèteté. Il est dupe de toutes ses finesses. Ses déconvenues sont sa punition ; et, après avoir sacrifié son bonheur et son honneur à une candidature qui échoue, après avoir lâché la main si mignonne de sa cousine pour la patte rouge d'une sotte provinciale dont le père paye I rente-deux mille francs de contributions indirectes, a des tanneries importantes, un florissant commerce de moutons, et des fromageries d'un excellent rapport, il est éconduit de nouveau, et s'en va demander des consolations à mademoiselle Clémence, artiste à l'Opéra, bien connue pour la souplesse de son jarret et ses autres talents.

La finesse de l'observation et une gaieté malicieuse recommandent encore la pièce des Mécuntenls^ cette désopilante satire de la poltronnerie politique. Rap-* pelons-nous celte comtesse qui conspire pour éprouver ses nerfs par des émotions de mélodrame. Elle veut renverser l'usurpateur, parce qu'il a refusé à son mari une place de chambellan, et qu'un jour, après un dîner officiel, madame la préfète a oublié de lui offrir du café. Aussi ne réve-t-elle qu'assemblées mystérieuses dans le souterrain de la vieille tour; elle prépare des discours à péioraison , elle médite des serments sur des poignards. Klie ne s'effraye pas môme d'èlre découverte, arrêtée, Iraînée en prison. Car elle aurait le plaisir de paraître

M. MÉKI.Mtt. -li'j

devant ses juges... de plaider sa cause. Elle s'habillerait simplement, tout en noir, les cheveux en bandeau... pas de bijoux... sauf pourlant une croix d'or. Faible femme, elle parlerait, ferait sensation..., et s'il lui fallait marcher au supplice!... Bref, son imagination s'exalte au point que le comle redoute qu'elle ne se dénonce elle-même pour passer à l'état d'héroïne. La verve comique ne languit pas un instant dans les scènes qui suivent : la réunion des conspirateurs, le comte de Fierdonjon, le marquis de Malespine, le baron de Mâchicoulis, le chevalier de Thimbray, leurs disputes généalogiques, leurs rivalités de préséance, le dépouillement du scrutin après que chacun s'est donné sa propre voix pour la présidence, le discours d'ouverture interrompu par un accident burlesque, les discussions sur le drapeau, l'évanouissement de la comtesse à la vue d*une araignée, la frayeur des conjurés lorsqu'ils entendent un homme d'action, Bertrand sans peur, le compagnon de Jean Chouan, leur raconter, avec son expérience d'ancien Vendéen, comment il saignait un bleu et lui faisait avaler son grand coutelas aussi lestement qu'une cuillerée de soupe; enfin, le sauve-qui-peut général à l'arrivée du gendarme qui vient apporter la clef de chambellan au chef de la conspiration, que l'on retrouve embourbé dans un fossé.

220 PORTRAITS D'HIER ET D AU JOURD'll UI.

Ces esquisses hardies et légères sont une soile de transition naturelle entre le Théâtre de Clara Garni et Columba, deux œuvres qui marquent bien le puinl de départ et le point d'arrivée d'un talent qui fut toujours maiire de lui et avait calculé jusqu'à ses témérités. Ayant maintenant à étudier le génie du conteur, nous nous garderons d'analyser des nouvelles que l'on a lues et relues maintes fois : elles sont assez connues de tous pour qu'on puisse en parler à demi-mot, et être sûr que toute allusion sera comprise. Aussi nous renfermerons-nous dans des considérations généiales qui éclaireront peut-éire la physionomie de l'écrivain, bien que nous n'ayons pas la prétention de les cTigcr en formules souveraines cl capables de tout expliquer.

M. Mérimée possède au plus haut degré le don des métamorphoses. C'est, à mon sens, ce qui révèle sa vocation de romancier. Nul ne se détache de Inimème avec moins d'effort, pour oublier sa pcrsonnalilé, cl la perdre complètement dans les caractères sous lesquels il la dérobe. Nul ne se déguise avec

M. MKRIMÉE. 221

plus d'adresse, ne soutient un lôle avec plus de constance, ne le change plus aisément contre un autre, ne se familiarise plus intimement avec le ton et le langage d'une situation. Il se livre tout entier à chacun de ses personnages, sans jamais favoriser celui-ci aux dépens de celui-là. Tous au même titre ont le même droit à la ressemblance, puisque le peintre les a jugés dignes de poser devant lui. Il sera donc tour à tour, avec autant de perfection, huguenot et papiste, cordelieret libertin, capitaine des reîtres et aubergiste, arquebusier et mignon de ruelle, coupe-jarrets et roi des raffinés, gendarme et bandit, colonel anglais et chef de tribu sauvage ; quant à ses costumes de femmes, je n'en parle pas : le mezzaro de Colomba lui sied aussi bien que la basquine de Carmen, ou ce collier de corail qui est le seul vêtement d'Ayché. Il s'accommode à tous les genres : aujourd'hui poëte et demain archéologue, ici chroniqueur et là critique, également propre à la fiction et à l'histoire, aux œuvres de l'imagination et à celles de la patience, au drame et à la comédie, aux palmes de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres et aux lauriers immortels de l'Académie française.

Aussi est-il un des écrivains les plus désintéressés que je connaisse : exception qui ne manque pas d'originalité en un temps où le Moi s'épanouit partout au grand soleil, où il est la seule muse de tant

•222 PORTRAITS D'HIER FT D' AIMOUR 0 IlUI.

de poëmes, la seule inspiration de tant d'improvisateurs, qui éprouvent le besoin de se faire centres de l'univers. Résignez-vous donc à cet incognito, lecteurs friands d'indiscrétions, qui voulez qu'on vous régale de révélations intimes, et croyez que les mystères de la vie privée sont le pain quotidien du roman. M. Mérimée ne charge aucun de ses héros de raconter ses confidences; — nulle de ses pages n'a retenu l'écho de la vingtième année ; ne vous mettez point ù l'affût de ses secrets : aucun d'eux ne se laissera prendre. L'auteur aime à disparaître derrière son récit pour produire une illusion plus absolue, en abandonnant les acteurs à eux-mêmes et aux événements dont ils sont la proie. Il n'offre pas même à la curiosité l'appât des préfaces; car, lorsqu'il en fait, ce qui est rare, c'est moins pour éclairer le public que pour le dérouter, se jouer de ses questions, contrefaire sa voix, s'amuser de son embarras à chercher le vrai sous le faux. Il n'est pas de ceux qui s'expliquent et font les honneurs de leur esprit avec la complaisance d'un cicérone qui promène un Anglais dans un uuisée italien, il a confiance dans l'intelligence du voyageur, lui laisse le plaisir de l'imprévu, et l'embarque sans carte et sans itinéiaire.

Celte faculté de se dépouiller de ses opinions, ^\o ses sentiments et de son caractère n'est-elle pas chez un conteur le principal signe d'élection? Nous

pourrions citer tel homme d'esprit qui n'a pas celui de s'oublier lui-même ou du moins de se faire ou blier? Il reparaît malgré lui dans tout ce dont il parle et dans tout ce qu'il fait parler. Il a la plume égoïste et impose la marque de fabrique à tous ses produits fût-ce un brin d'herbe, fût-ce un grain de sable. Or M. Mérimée n'a qu'une préoccupation : celle d'approprier son langage aux types qu'il a conçus. S'il s'était proposé de représenter l'ennuyeux ou le sot, il se résignerait à paraître l'un et l'autre. La veuille^ il la poursuit sous toutes ses formes.

Et d'abord sous sa forme la plus extérieure, celle qui dépend des temps et des lieux, celle qui communique à un personnage et à une scène sa vraisemblance historique : je veux dire la couleur locale. C'est un mot dont on a beaucoup abusé, mais il répond à un besoin de la langue, et il ne faut pas dédaigner ce qu'il exprime. Car si l'étude de l'homme et l'analyse de ses passions doit être la source vive de l'intérêt qui s'attache aux œuvres de l'art, si rien ne supplée à la pauvreté de l'observation morale, on aurait tort pourtant de ne voir dans la science des décors qu'un vestiaire de costumes bons à. déguiser les mannequins et les marionnettes du romantisme. Par ses nombreux voyages, par sa profonde connaissance des littératures les plus diverses, M. Mérimée était parfaitement préparé à reproduire les aspects changeants du passé ou du

-m PORTRAITS D'HIER ET D AU JOUR niHl.

présent. Aussi se trouve t-il partout comme en pays de connaissance. 11 sort d'un boudoir du dix-neuvième siècle ou du Jockey-Club pour s'enfoncer en ]dein moyen âge, et il y semble si à l'aise, qu'on le croirait volontiers contemporain de la Saint-Barlhèlemy. Au moment où vous jurez qu'il est Espagnol, il vous prouve aussi clairement qu'il est originaire de la Corse. Tournez la page, et vous serez convaincu que la Suède l'a vu naître, à moins toutefois que la Russie ne le réclame, ou que la Dalmatie ne nous l'enlève.

Car nous n'exagérons rien : et, vers l'an de grâce 4827, l'Allemagne tout entière, j'entends celle qui porte le bonnet de docteur, salua dans M. Mérimée le premier des rhapsodes illyriens. Disons quelques mots de laGuJza^ celle mystification qui fut le triomphe de la couleur locale et eut un prodigieux succès à l'étranger. INe fut-elle pas traduite en russe par M, Pouchkine, et en allemand par un conseiller d'une petite cour souveraine, lequel s'avisa de découvrir sous la prose française le mètre des vers morlaques? Celle collection de ballades attribuée à Hyacinthe Maglanovich avait pourtant vu le jour sur les bords de la Seine, dans les bureaux d'un ministère, bien loin des provinces illyriennes, que l'auteur connaissait uniquement par une statistique émanée des affaires étrangères, et par le voyage de l'abbé Fortis. Au bout de (juinzc jours la supercherie put affron-

ter l'Europe savante, et tous les juges compétents en furent dupes.

Il en est qui prétendent, et M. Mérimée ne dit pas non, que ce tour de force est très-simple. A les en croire, il a suffi pour réussir d'appliquer à peu près cette formule : Prêtez à vos personnages une bonne dose de férocité, décorez-les de noms barbares qui blessent suffisamment les oreilles, qu'ils boivent à flots dans leurs cornets l'eau-de-vie de prunes, que leurs colères soient homériques, qu'ils se traitent de chiens comme Achille et Agamemnon, que dans les combats leurs sabres soient rouges jusqu'à la garde, qu'ils coupent un ennemi en deux sans dire mot, qu'ils écorchent leurs prisonniers tout vifs, et étendent leur peau comme une selle sur la croupe luisante de leurs chevaux, n'oubliez pasles superstitions nationales, le mauvais œil, les flammes bleuâtres qui voltigent autour des tombes, les talismans, etc.. découpez par-ci par-là un coin de paysage, utilisez les rayons de la lune, saupoudrez le tout de quelques mots slaves ; mélangez, et vous obtenez une ballade que M. Fauriel lui-même reconnaîtra pour authentique. Macpherson n'aura pas été plus ossianique que vous ne serez illyrien. J'avoue que pour ma part je n'aurais aucune confiance dans celte recette : il y manque ce je ne sais quoi qui fait les poètes : et, je le déclare bien haut, quoi qu'en dise M. Mérimée lui-même, je persiste à reconnaître sous sa prose,

moi aussi, le mètre des vers morlaques, je me range à l'avis du docteur Gerhart, je veux voir les textes originaux d'Hyacinthe Maglanovich, je crois sincèrement que l'auteur est expert en vampirisme, qu'il en a guéri une jeune fille dalmate en lui récitant une tirade de Racine ; et, toutes les fois que je relis ces chants, je me figure M. Prosper Mérimée avec un nez aquilin, des yeux relevés à la chinoise, la tète rasée, un bonnet d'agneau noir, une pelisse de chevreau, un yatagan et des moustaches blanches ; je l'entends qui écorche de sa main osseuse la corde de crin de sa Guzla. Son visage a une expression sauvage qui m'effraye un peu. Le voilà qui s'assied à la fête (car il n'y en a pas sans luii; les jeunes hommes et les femmes l'entourent; quand le cercle est formé, il entonne d'un ton nasillard ses airs nationaux, et à la fin de chaque strophe pousse un cri de loup blessé, dont retentit la montagne. Il me semble aussi qu'il s'interrompt parfois au moment le plus intéressant, et, faisant appel à la générosité de son auditoire, fixe la somme pour laquelle il consentira à raconter son dénoûment. Ceux qui nieraient tout cela, je les renvoie à ces notes si pleines d'aplomb scientifique, à ces conjectures d'une érudition si consciencieuse, aux dates précises, aux commentairesgéographiques, aux variantes de textes, aux réflexioiis sur la différence des patois, l'antiquité de tel ou tel morceau, les traces d'improvisation qui se rencontrent ici et

non pas là..., en un mol mille preuves qui me paraissent irrécusables. Aussi je décrète que M. Mérimée a bien mérité de laDalmatie, de la Bosnie, de la Croatie, de l'Herzégovine, et généralement de tous les villages et vallons qui s'étendent de Trieste à Raguse. Il est le roi des bardes slaves; je ne voudrais pas le rencontrer au coin d'un bois : et en conséquence il serait juste que sa patrie reconnaissante lui décernât une giiha d'honneur.

Ce qui ne l'empêche pas, dans ses romans, d'être plus Français que vous et moi. La couleur locale, on l'y retrouve encore, mais si bien fondue dans l'ensemble, qu'elle n'apparaît pas tout d'abord. C'est un accessoire qui ne devient jamais le principal, et ne prétend pas usurper l'attention aux dépens de la vérité universelle et humaine. On y rencontre des Corses, des Russes, des Espagnols, mais surtout des hommes animés par ces ressorts vivants que la nature met en jeu dans tous les pays et à toutes les époques. Ce n'est pas un médiocre mérite que d'avoir su dissimuler sa science, tandis que tant d'autres se mettaient à la suite des littératures étrangères pour plaire au goût du temps. Nous pouvons citer, comme exemple de cette sobriété, la Chronique de Charles JX, le meilleur dos romans écrits sous l'inspiration de Walter Scotl, supérieur-, ce me semble, à Cinq-Mars, parce qu'au lieu d'altérer des caractères historiques, il laisse le devant

■m PORTRAITS D'HIER F.T D'AUJOURD'HUI.

de la scène à des héros imaginaires que n'a point consacrés la tradition. Ne vous attendez donc pas à voir défiler ici tous les originaux qui vivaient en 1572. M. Mérimée ne veut point faire concurrence à la Biographie Universelle , ni vous dispenser d'apprendre votre histoire nationale; il n'a pas suivi la grand'route battue par ces écrivains qui taillent leurs feuilletons dans les mémoires travestis du passé. Si vous ne connaissez pas Charles IX, allez au musée d'Angouiéme, deuxième salle, n" 08. Vous trouverez là son portrait. Mais M. Mérimée vous apprendra seulement qu'il ressemblait à un jeune An- (flais entrant seul dans un vaste salon où tout le monde est assis. Vous voulez élrc édifié sur Coligny, eh bien! sachez qu'il avait un tic : dans les moments difficiles, il mâchait toujours un cure-dents. Et Catherine de Médicis? Mais! elle était assez bien pour son Age; seulement, ses lèvres étaient pincées comme si elle éprouvait les premières atteintes du mal de mer. Quant au duc d'Anjou, au piincc de Condé, au duc de Guise, à Tavannes, Retz, La Rochefoucauld, Theligny, Thoré et tous les autres, ils sont éconduits sans cérémonie, et, bon gré, mal gré, il vous faudra bien vous contenter de notre ami Mer(jij. Mais les sul)crslitions, les mœurs, les passions, l'esprit, les coutumes du temps, l'altiludo cl le langage dos partis ou des classes, les tableaux, les scènes qui révèlent les hommes, vous saurez tout cehi comme si

M. MÉr.lMÉE. 2'20

VOUS lisiez Brantôme. M. Mérimée a tout ressuscité. Il y a des pages qui vous donneront le frisson.

Mais il ne suffit pas de demander la vraisemblance à cette harmonie extérieure que donne au récit l'entente du costume historique. Il faut la chercher encore dans l'agencement des faits, dans la conduite de l'action, dans cette nécessité qui enchaîne si étroitement les personnages et les événements, qu'ils se supposent les uns les auties, qu'ils ne peuvent s'expliquer que par leur indissoluble rapprochement, que le dénoûment est déduit comme une conséquence de ses prémisses. Or M. Mérimée excelle dans cette logique de la composition. Jamais il ne dévie de son plan, tous ses effets sont voulus et médités, il les prépare dans leurs causes, il émeut, à force d'adresse, par la science de ses combinaisons, par la précision rigoureuse de leur ingénieux mécanisme, par son despotisme de conception, qui crée d'emblée tout l'ensemble et tous les détails du roman. On peut dire qu'il n'y a pas chez lui un mot de perdu : tout est définitif. 11 poursuit son but à outrance; ses personnages obéissent à la plus sévère discipline, ils savent leur rôle sans se tromper d'une syllabe, ils vont où ils ont l'ordre d'aller. 11 y a comme une pente glissante sur laquelle se précipitent le dialogue et la narration avec une force d'impulsion que rien ne peut ni arrêter ni ralentir. Chaque développement a été indispensable, et a jailli

d'une situation qui est venue si naturellement à la rencontre de l'écrivain, qu'il semble ne l'avoir pas cherchée.

Ouvrez Colomba, et vous y verrez régner en quelque sorte la fatahlé antique. Cesl son irrésistible empire qui conduit Orso au bord du précipice, lui donne le vertige, et le pousse dans l'abîme. U ne peut faire un pas sans être poursuivi par ce fantùnie de la vengeance, qui s'acharne sur lui comme sur sa proie. Tout ce qu'il entend, tout ce qu'il voit lui demande du sang : depuis sa sœur, cette Electre implacable, dont le silence même lui impose son devoir, jusqu'à ce chien de garde qui court en zigzag à travers les vignes pour le guider vers le mucchio de son père; depuis ces grands gaillards couleur de brique qui ont quille leurs chèvres pour l'escorter malgré lui, jusqu'à la petite Chilina en baillons, qui chante au bord du maquis l'air monotone et lent des lamentations funèbres. Il y a de la poudre dans l'air, comme on le dit dans le pays. Orso est enveloppé : on assiste à sa métamorphose corse. Il devient l'esclave de son génie domestiiine. Il ne s'appartient plus.

Dans tous les autres romans, c'est le même réseau de fils imperceptibles, mais puissants par leur réunion, qui enlacent les personnages de manière qu'ils ne peuvent se dégager de leur étreinte. La crise doit être ce qu'elle est. La Double Mqnisi' en

M. MÉP.IMÉE. 231

est un exemple saisissant. Mariée à im mari bon vivant, joyeux compagnon lorsqu'il est au Jockey- Club, mais dont le ventre est proéminent, la gaieté brutale, la fidélité équivoque, qui préfère aux bâillements prolongés du téte-à-léte conjugal les parlies de chasse ou les soupers de garçon, qui trouve tout naturel de louer devant ses amis les jambes de sa femme comme celles de son cheval, et de mener sa maîtresse à l'Opéra dans la loge môme de la marquise ; Julie de Chaverny rencontre tout à coup dans le commandant de Chateaufort l'élégance des manières qui fait croire à celle des sentiments, une délicatesse calculée qui dissimule l'égoïsme, une réserve respectueuse qui n'est que la tactique d'une stratégie consommée; puis, quand cette comparaison a bien aigri son imagination, réveillé toutes ses légitimes colères, quand elle s'est suffisamment exagéré son mérite et les torts de son mari, quand les sentiments violents de l'indignation ont fait place à cette mélancolie favorable aux tendres entraînements, quand rintluence magnétique de Chateaufort l'a préparée à subir un sentiment plus vif; que fait alors le poëte? Il rapproche sa victime, par le liasard d'une rencontre imprévue, d'un jeune homme qui lui rappelle tous ses plus doux souvenirs d'enfance, qui a le suprême mérite, aux yeux d'une femme mondaine, de revenir de Constantinople, d'attirer sur lui, par une réputation d'aventures, la curiosité

•i32 PORTRAITS D'HIER ET D'AU JOURDIIUI.

d'un salon, d'être décoré d'un coup de sabre reçu en sauvant une Turque, d'avoir une pâleur iutéressante, et d'être suffisamment chauve pour un secrétaire d'ambassade. C'en est plus qu'il n'en faut pour qu'il devienne un héros de roman. Et cependant, il n'y eût point songé, si un accident de voiture, une calèche brisée par la maladresse d'un cocher qui a trop bien diné, un orage violent dans une nuit bien noire, n'avaient forcé la rêveuse Julie à se réfugier tout émue dans une voilure hospitalière, et, par reconnaissance, à partager avec son sauveur son propre manteau, de peur que la pluie ne l'enrhumât : imprudence énorme qui part d'un bon sentiment, mais que les cahots de la voiture vont singulièrement aggraver . Faut-il pousser plus loin l'analyse? Non : renvoyons à l'original ceux qui seraient curieux de savoir comment les manches d'une robe froissées par les revers d'un habit, des sanglots soudains dont il est bien naturel de demander la cause, une main serrée par une sympathie toute désintéressée, une (été qui se penche sans pouvoir répondre, un demiévanouissement qui force d'écarter un châle pour donner de l'air, la curiosité de l'un, qui se résout enfin à tenter l'aventure, la langueur de l'autre, qui n'a plus la force de se défendre, furent, hélas! autant de complots successifs de la destinée contre une vertu (jui n'avait point prémédité sa chute et se \il au fond de l'iibime s.ms pres(pie en avoir soup-

M. MKHIMÉE. -iôô

çonné le voisinage. — Avons-nous besoin de chercher ailleurs des preuves pour démontrer, chez M. Mérimée, la simplicité solide de ses constructions? Ajoutons seulement que, par cet art souverain, il rend vraisemblable même le fantastique. La Vénus d'IJÎe est le chef-d'œuvre du genre. Des juges sévères, rendus trop exigeants par la perfection même de l'écrivain, ont reproché à la Chronique de Charles IX d'être moins bien composée que Mateo Falcone. Ils n'y voient qu'une galerie de tableaux réunis par une juxtaposition artificielle. N'est-ce pas être trop ami de l'unité que de vouloir lui sacrifier tant de scènes si animées, dont la variété égayé la fiction sans l'interrompre, et justifie ce titre de Chronique, qui laisse au conteur la liberté de se détourner un peu vers l'épisode"? Reconnaissonsseulement que le dénoûment prête à la critique : lintérêt se trouve brisé bien brusquement par le massacre de la Saint-Barthélémy, qui sépare à tout jamais les deux amants pour ramener l'attention distraite sur des acteurs secondaires et une scène d'un goût parfois douteux.

Pénétrons plus avant encore dans les secrets du maîlre, et admirons avec quelle finesse d'observation et quelle sûreté de dessin il fait passer la réalité, non plus seulement dans le cadre de sa fable, mais dans les caractères qui y figurent.

Ils ont tous je ne sais quoi de net, de précis, d'ar-

rêté, qui se burine invincihlemenl dans la mémoire. Une fois connus, ils ne s'oublient jamais : on en relient jusqu'aux détails, parce qu'ils sont expliqués et imposés par la passion mère qui les produit. Il sculpte ses personnages, et les immobilise dans leur attitude la plus naturelle avec leurs attributs les plus significatifs; car il étudie minutieusement tous les accessoires de la statue pour qu'ils s'accordent avec l'expression de sa physionomie. Et ne croyez pas que ces types, fondus comme un bloc d'airain, pèchent par la roideur, soient froids et inflexibles. Non, ils ont toute la souplesse des formes vivantes : des abstractions, revêtues d'un nom et mues par les ressorts de l'analyse, n'auraient pas cette liberté, cette aisance, celte grâce, celte naïveté surtout. Car ils ])arlcnt et agissent sans avoir l'air d'y penser. Ils ne lécitent pas un rôle comme ces acteurs préoccupés par la crainte de rester court; mais ils obéissent à la spontanéité de l'instinct, ils font illusion. On croit en eux parce qu'ils croient en eux-mêmes; leur comique même est sérieux. Dés qu'on les entend, on s'imagine les reconnaître; on prend confiance en eux, on les juge sincères. — C'est qu'ils se trahissent par ces traits profonds qui révèlent la nature. Tantùl ils .se découvrent tout enlier.s dés leur première apparition, la lumière les inonde; et tanlùt ils s'épanouissent par un progrés insensible, .sans que l'œil surprenne ce travail sourd de leur dévelop-

pemerit continu. Toujours, ils sont finis. Les derniers plans du tableau sont aussi achevés que le premier. Les lointains même ne sont vaporeux que si la perspective l'exige.

Parmi ces fières créations qui sont nées immortelles comme les filles du génie, on aime à contempler Colomba, ce type viril du fanatisme barbare, tempéré par toutes les délicatesses de la grâce féminine. Saluons cette héroïne bien constituée, que Phidias aurait prise pour modèle, qui est forte d'esprit, saine de cœur, haute de taille. Ces mains qui ne dépareraient point la statue de Minerve, je suis sûr qu'elles n'ont jamais voltigé sur un clavier sonore ; mais elles savent fondre des balles et faire des cartouches : elles ne craindraient pas do manier un manton de gros calibre. Quand Orlanduccio tirera son stylet pour se jeter sur Orso, elles saisiront le bras du furieux et le tordront avec tant de puissance, qu'il lâchera son arme. Ne vous exposez pas à ce poignet qui n'est point celui d'une petite-maitresse. Voyez-la qui retrousse ses manches pour enlever comme une plume une lourde malle. Son frère a raison quand il lui dit : « Sais-tu bien que la nature a eu tort de faire de toi une femme? Tu aurais été un excellent militaire. » Aussi regarde-t-on avec une admiration mêlée d'effroi cette sauvagesse ravissante dont la voix a de délicieuses câlineries pour prêcher l'assassinat, et qui vendrait son mezzaro pour don-

236 rORTRAITS D HIER ET DAl' JOURD IIU f.

ner de la poudre aux bandils. Parfois même il semble qu'elle fait de l'art pour l'art ; quand elle apprend l'arrivée de miss Ne vil et de son père, ne proposel-elle pas à Orso de régaler ses hùlcs (fune belle vendette? « Si vous vouliez, on pourrait leur dojiner le spectacle d'un assaut contre la maison de nos ennemis. Nous poumons les hocher Il serait facile

d'entamer l'affaire J'irais à la fontaine, je me

moquerais de leurs femmes; ils sortiraient. » — Et sous cette persistance de l'idée fixe, que de nuances ! que de détails ! Comme elle est Corse, et comme elle est jeune fille! — Son frère, elle n'ose se mettre à table devant lui, parce qu'il est le chef de la maison; mais elle le conduit tout doucement à son but par sa diplomatie patiente. Avant diner, la voilà qui fait son signe de croix en bonne catholique; mais no craignez point qu'elle pousse rélraugelé dos manières jusqu'à la gaucherie. Elle a cet esprit du canu* qui fait deviner tout ce qu'on n'a pas appris. Elle ne connaît pas le nom de Dante, mais elle pleure en écoutant ses vers; c'est qu'elle aussi « le don^ comme on dit à Pietranera ; elle improvise mieux que Corinne, qui me paraît un peu pédante à côté d'elle. Et par-dessus tout cela, c'est une bonne ménagère ; elle sait calculer quand il s'agit de l'honneur de la famille. N'a-t-clle pas rêvé pour Orso la maiu de miss Nevil? Et avec la dote de sa belle-sœur, elle achèlerail les bois de la Falselta, les vignes qui sont en

bas du clos; elle se bâtirait une belle maison de pierre, elle élèverait la tour des Rebbia, et les Barricini seraient humiliés; car la vengeance surtout lui lient au cœur. — Un jour viendra pourtant où on la prendra pour une demoiselle bien élevée. L'éventail aura remplacé le stylet. Mais prenez garde qu'elle ne vous en donne sur les doigts.

Si M. Mérimée pose hardiment ses caractères, il connaît aussi l'art des acheminements qui font avancer peu à peu dans l'analyse des passions. Nul n'a ménagé avec plus de linessc les préparations de l'amour, et n'a suivi plus patiemment la douce étincelle jusqu'à l'explosion de l'incendie. Étudiez miss Lydia. Ne dirait-on pas qu'elle s'embarque tout d'abord en touriste pour le pays de Tendre? Elle y va chercher des distractions, des croquis, du nouveau, des émotions, un brigand peut-être. Elle veut savoir si elle a un cœur, et comment il bat. Jeu dangereux! car la curiosité perdit la première femme. Le dénoùmcnt le prouve : mais il n'éclatera pas comme un coup de tonnerre. Elle a pour le retarder de charmants artitices. Ors' Anton' se permet-il un peu trop de reconnaissance pour un sourire, pendant que le père de la jeune miss est assoupi, elle fait tomber une cuiller à thé qui réveille le colonel et protège l'mnocence en péril. Si elle sait provoquer un compliment, elle sait aussi l'arrêter à temps sur le chemin d'une déclaration. Tantôt elle dissimule ses

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sentimenls naissants sous un air de gravité froide et presque d'indilTérence ; et tantôt, si elle craint d'avoir trop découragé, elle répare tout d'un regard ; elle est même capable d'iiéroïsmc : ne se lèvet-elle pas à cinq iieures du matin le jour où va partir le descendant des caporaux? Pour une Anglaise, c'est sublime. — Ses tendresses sont enjouées : elle sauve sa sensibilité des atteintes périlleuses par le tour mondain de la plaisanterie, et se réfugie dans le ton léger de la raillerie, si elle a peur d'avoir témoigné un intérêt trop vif à ce pauvre jeune homme qui court à sa perle. 11 n'y a rien d'éploré dans cette enfant gâtée qui mène son père connne elle mènera son mari, mais fera le bonheur de l'un comme de l'autre.

Ne croyez pas que les figures principales soient traitées avec plus de soin que l'accessoire. M. Mérimée respecte partout la vérité : son exécution est aussi consciencieuse pour ce lévrier qui lève sa tète effilée, ouvre sa large gueule et bâille sans façon, que pour le roi son maître. Devant l'art, une bêle vaut un homme, en ce sens que le peintre doit à tous les deux l'ekactitude de la ressemblaficC; .Aussi consDrve-t-il à chacun son langage, ou du moins le tour d'esprit qui fait reconnaître la personne. Ne vous effarouchez donc pas trop si vous entendez un matelot s'écrier en regardant miss Nevil : « Belle lille, par le sang de la Madone ! si toutes les puces lui res-

M. ME Kl M El-: 2.ïy

semblaient, je ne me plaindrais pas d'en être mordu.» C'est bien crû, j'en conviens; mais mettez ce malappris à la porte du roman, ou laissez-le s'exprimer dans sa langue. Il ne peut parler comme un père noble. Si Brando répond à M. le préfet en faisant claquer sa langue contre sa joue d'un air gouailleur, tolérez cette licence : le maquis n'est pas un salon du faubourg Saint-Germain. — Voici une femme de chambre qui a vu un attroupemeut dans la rue, et des portières en émoi autour d'un corps tombé d'un troisième étage; elle arrive effarée et s'écrie, en détachant le chàle de sa maîtresse : « Ah ! madame ! j'en ai les sangs tournés ! Jamais je n'ai rien vu de

pareil c'est-à-dire, je n'ai pas vu, quoique je sois

accourue tout de suite après... Mais pourtant! Oh! madame ! elle remuait encore ! elle parlait même : je veux qu'on m'achève, qu'elle disait. Mais ses os étaient en bouillie. » — Ce bavardage est aussi bien dans son rôle que l'ébahissement de cette servante d'auberge à laquelle un faux moine a demandé un poulet le vendredi : « Un poulet 1 un poulet ! ah bien ! en voilà d'une bonne. Ce n'est pas sur vos dents que les araignées feront leur toile en temps d'hiver, w J'aime cette naïveté vivante qui parle, qui pense ingénument, sans songer que le lecteur regarde et écoute. Quel relief encore dans cette exclamation du bandit qui salue les cadavres des Barricini en faisant > ses compHments au lieutenant délia Rebbia ! « Sang

240 l'ORTRAlTS DllIEU ET D AU JUL I\D 11 UI.

delà Madone! quel Iroii!... Bon fusil, ma foi ! quel calibre! ça vous écraboiiille une cervelle! — Dites donc, Ors' Anton', quand j'ai entendu d'abord pif, /)!/', je me suis dit : sacrebleu ! ils escofienl mon ofiieier ! Puis j'entends boum, boum. Ah ! je me dis : Voilà le fusil anglais qui parle ! » Comme il est vrai aussi, ce commandant Perrin, qui s'appelle lui-même une vieille culotte de peau ! Le reconnaissez-vous à saredinijule parfaitement brossée, à la roideur inflexible (le sa poitrine? Un ami entre-t-il dans sa chambre si propre et si simple, le voilà qui tourne la tète sans quitter sa pipe. Sa prcmiùre expression est de joie, la seconde de regret, le digne homme! parce qnil faut fermer son livre. La troisième indique qu'il se résigne, et fera de son mieux les honneurs de son appailenient. Ne l'inTitez pas à un diner de cérémonie : cela lui scie le dos, parce quil n'y a pas de fumerie au dessert. Du reste, lien ne lui fait perdie le boire et le manger; et, quand il rit, c'est à casser les verres.

Uéalismc ! murmurez-vous tout bas? Non! Mais respect de la réalité, sans parti pris de l'enlaidir.^ infaillibilité de coup d'œil (pii voit tout et fait (oui voir, à force de choix, de décision, de rétlexion, de sûreté dans le Irait. M. Mérimée réunit partout la vérité plastique, la vérité pittoresque, la vérité morale et la vérité physiologique. Ce dernier mot demande un exemple. Il signifie qu'il étudie la passion.

M. MÉIUMÉE. 2H

non-seulement en poêle, en peintre et en philosophe, mais en médecin qui analyse les symplùmcs d'une maladie. Rappelons-nous Julie de Chaverny, après la soirée fatale où elle a perdu l'honneur. Étendue sur son lit, elle est tantôt dévorée d'une chaleur brûlante, tantôt glacée par un frisson pénétrant ; elle tressaille au moindre craquement de la boiserie, elle entend distinctement les battements de son cœur serré par une vague angoisse. Elle regarde sa lampe « et observe avec une attention stup'ide toutes les oscillations de la flamme, jusqu'à ce que les larmes l'empêchent de voir la lumière. » Ou bien, elle compte machinalement les glands des rideaux de son lit, et suivant d'un œil égaré les aiguilles de sa pendule, se dresse en sursaut quand elle sonne. L'air frais et piquant du matin lui apporte seul quelque soulagement. Ne dirait-on pas la description d'un état pathologique? Un membre de la Faculté signerait tout cela, quoiqu'il n'y ait là rien de technique. Cette vigueur d'analyse a besoin de travailler sur une matière résistante. Aussi M. Mérimée rccherchet-il surtout l'énergie de la passion. Elle est pour lui la condition de la beauté. Il dirait volontiers, comme ce chirurgien devant un blessé à mort : « Par ma barbe! voilà une superbe plaie. » Sa plume a la force de ce coup de dague si bien asséné que la coquille de la poignée s'imprime dans la joue de la victime comme un cachet dans la cire. Il lui faut du bronze

2ii l'UUnvAllS b lIltK Ll D ALJOLHD llLl.

pour l'assouplir aux hardiesses de son invention. \ oilà pourquoi il va souvent chercher ses modèles dans les pays que n'ont point énervés les raftinemenls de l'élégance ou de la civilisation. Il préfère la montagne aux boudoirs, et la liberté des natures vierges à ces passions étiolées qui naissent et meurent dans l'atmosphère attiédie dessalons. Il ne serait pas fâché de compter parmi ses amis le Satan de Milton. Tout ce qui est violent sollicite la vigueur de son burin. De là sa prédileclion pour la Corse. On croiiait vraiment qu'il y a eu des démêlés avec la justice, qu'il a chassé des gibiers défendus, et a dû iiabiter la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccio, comme disait le colonel. Ne cacherait-il pas encore un stylet dans la manche de son habit noir?

Il est vrai qu'en lisant, on est tenté de s'écrier : La belle vie que celle de bandit! Et pourquoi lesbiigands ne seraient-ils pas en faveur dans un siècle prosaïque comme celui que nous ont fait les chemins do fer? Ils représentent l'aventure et la poésie ! José Maria, l'ami de M. Mérimée, n'esl-il pas le dernier champion des vertus chevaleresques d'un autre âge'? Sa courtoisie égale sa générosité. S'il rançonne les voyageurs, il fait l'aumône comme un roi. 11 dépense SCS réaux aussi facilement qu'il les gagne. Son passeport est toujours en règle, c'est ce bon fusil qui ne rate jamais. L'honnôle et le galant homme! Quand il arrête une diligence, il donne la main aux dames

pour descendre et les installe commodément à l'ombre, tandis qu'il visite leurs malles. « Jamais un juron ni un mot grossier ; au contraire, une politesse naturelle qui ne se dément pas. Ote-t-il une bague à la main d'une femme : Ah î madame, dit-il, une si belle main n'a pas besoin d'ornement! Et, tout en faisant glisser la bague hors du doigt, il baise la main d'un air à faire croire que le baiser a pour lui plus de prix que la bague. » Son linge est éclatant de blancheur ; ses mains feraient honneur à un dandy. S'il a été poussé à bout par les gendarmes, il ne faut en accuser que le gouvernement. 11 ne demandait qu'à vivre honnêtement de la contrebande. On a troublé son commerce. Comment ne serait-il pas adoré dans le village, lui dont les cigares sont moins chers et meilleurs que ceux du roi, lui qui apporte des soieries anglaises à toutes les jolies filles, lui qui sait les commérages de dix lieues à la ronde ! Aussi M. Mérimée n'a-t-il pas peur des espingoles et de ceux qui les braquent sur lui, pour gagner leur vie, au tournant des routes et à l'ombre des rocliers. Il regarde leur rencontre presque comme une bonne fortune. Il leur offre des régalia de la Havane, boit à leur gourde, échange son jambon contre leur morue salée, leur dit mon camarade, cause archéologie avec eux, évite les questions indiscrètes, et respecte leur incognito, lorsqu'ils se croient intéressés à le garder. Hélas ! il lui demandera plus tard des messes

24i PORTRAITS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI.

pour le salut de son âme, ce bon José Maria qui aima tant Carmencita qu'après avoir tué tous ses amants, il finit un jour par la tuer elle-même! « Elle tomba au second coup, sans crier ; son grand œil noir le regarda fixement, puis il devint trouble et se ferma. Et lui, il demeura une bonne heure comme anéanti devant ce cadavre, puis la mit dans une fosse avec une petite croix et pria pour elle. »

Voilà une passion dramatique, digne d'un peintre qui aime la force parce qu'il la possède. Aussi ses nouvelles ne sont-elles point gaze légère. Ces héros et ces héroïnes, qui n'ont que quelques pages pour se remuer et vivre, ne perdent ni le temps ni l'espace; ils font plus de brriit et de besogne que bien des colosses à la disposition desquels une plume stérilement féconde met des volumes. Regardez-hs de près : l'haleine dissipe la poussière des pastels. Mais ces peintures, fermes comme du Rubens et fines comme du Meissonnier, sont de nature à braver les siècles.

CegOLit du vrai et cet esprit précis queM. Mérimée applique aux œuvres d'imagination le prédestinaient à la sévérité des recherches exactes et des études patientes. Nous n'insisterons pas sur ce côté de son talent. Il nous sutfira d'en indiquer les principales lignes. Disons tout d'abord qu'il est de ces savants qui vous réconcilient avec la science. Érudit lettré, il porte dans les questions les plus spéciales l'inlelligence dégagée d'un homme du monde, qui ne s'est point enseveli sous -la poussière des bibliothèques. Il visite le passé en voyageur qui veut se distraire, et en rapporte des impressions plutôt que des comptes-rendus rédigés avec la gravité d'un rapport officiel. Chez lui, l'antiquaire est artiste. 11 se joue dans les problèmes les plus compliqués de la numismatique comme dans les péripéties du conte, de la chronique ou de la légende. Il intéresse à l'exergue d'une médaille comme au dénoûment d'une anecdote. Une inscription sur le socle d'une statue fait aussi bien valoir son esprit, sa vivacité, sa malice, son bon sens et sa verve, que la mise en

scène d'un ridicule, d'un caractère, d'une passion. C'est un rébus qui exerce sa sagacité ; plus il est obscur, et plus il offre carrière à sa souplesse. Lisez ces jolies pages de la Venus d'ille, où, à grand renfort de besicles, il épèle les caractères d'écriture cursive tracés sur le bras de l'infernale divinité : cette conférence scientifique sur le cave amantem^ et le mol lurhul est la plus amusante satire des audacieux tours de force de l'interprélation étymologique.

M. Mérimée est si friand d'archéologie, qu'il trouve moyen d'en faire jusque dans les scènes d'amour. Quand miss Nevil donne à M. Délia Robbia sa bague égyptienne, ne lui en déciiiffre-t-elle pas l'hiéroglyphe, comme si elle avait pris des leçons à M. Letronne? Ne vous étonnez pas de rencontrer, à la fin et au commencement de Carmen, une disserlation sur le champ de bataille de Munda et sur les di;dectes bohémiens ; d'apprendre par exemple que friinoiisse \ieni en droite ligne de la langue rommani. Kl quand Malhilde fait voler en mille éclats ce vase iHrusiiue, qui a désespéré son amant, il est bien naturel que M. Mérimée en ait le cœur gros. C'était une pièce inédite, introuvable ! On y voyait, peint avec trois couleurs, le combat d'un Lapithc contre trois Centaures. — Dans les précieuses notices qu'il a rapportées de ses nombreuses excursions dans l'ouest delà France, l'Auveigue, le Limousin, la Corse, l'Kspagne cl rAnglelerre,il y a plaisir à suivre celama-

M. MÉRÏMÉE. 247

leur, qui ne revient pas de ses expéditions avec le parti pris de se signaler par des découvertes, dont la tête ne s'est point échauffée dans le cabinet pour des hypothèses plus spécieuses que solides, mais qui anime les matières les plus arides par l'entrain d'une causerie spirituelle, et raconte ce qu'il a \u avec le bon sens pratique d'un spectateur qui semble avoir tout appris sans effort et comme dans une tournée d'agrément. Monuments écrits et figurés, textes anciens et modernes, il a tout consulté; mais de tout cela, il ne vous laisse voir que l'intéressant ou l'agréable : il a gardé pour lui la fatigue et l'ennui.

La plupart des langues lui sont aussi familières que les annales des peuples qui les parlent. Je ne dis rien de l'anglais et de l'espagnol, qu'il manie aussi aisément que le français. Si vous aimez le grec d'autrefois ou d'aujourd'hui, vous en rencontrerez même dans ses nouvelles. — Mais alors ne le traduisez pas, s'il y a des dames qui vous entendent. Le russe et le polonais, il le sait aussi bien que le zingari. 11 pourrait causer familièrement avec les Gitanos et les Gypsies tout comme avec les Kosaks de l'Ukraine. Il vous chanterait une ballata corse, ou une romance andalouse, ou même un pantoum de la Malaisie, à votre choix. — Traducteur de Nicolas Gogol dans VInspecteur (jénéral^ et de Pouchkine dans la Dame de Pique, les Bohémiens et le Hussard, il échappe à notre compétence, mais atteste une aptitude poly^

2i8 PORTRAITS DHIER ET D'AU JOU RD' 11 UI.

glotte qui s'allie à une instruction cosmopolite. Il nous reste a dire quelques mots de ses travaux historiques, qui ont une haute valeur et restent définitifs en plus dun sujet. Ici encore se manifeste le goût particulier du conteur. « Dans l'histoire, dit-il, je n'aime que les anecdotes, et parmi les anecdotes, je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie des mœurs et des caractères à une époque donnée. » Cet aveu, que contient la préface de Charles IX, ne s'est jamais démenti. M. Mérimée reconnaît ailleurs qu'il sacrifierait volontiers Thucydide pour les mémoires authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès. C'est aller un peu loin ; mais cette hyperbole ne doit pas être ' prise au mot; elle prouve seulement qu'il a toujours été séduit par l'épisode, le portrait, les scènes dramatiques qui ont leur unité, et se détachent facilement de l'ensemble général des laits : par exemple, la Guerre sociale, ou le duel de Marins et Sylla, la Cjcnijuralion de Catilina, le règne de Don Pèdre le Cruel, les Faux Demetrins. Loin de l'effrayer, la difficulté des questions l'excite cl le retient. Il s'engage bravement dans les épociues les plus ténébreuses et les plus confuses pour les éclairer cl les déitioiiillt'r. On pourra même lui reprocher d'exagérer sur le teriain de la science ses qualités austères ; d'être parfois obsédé ])ar les doutes philologiques, assailli par les problèmes d'authenticité, de

M. MÉRIMÉE. 2i9

trop sacrifier la narration à l'érudition. Ainsi, dans la Guerre sociale^ les notes foisonnent : mais ne nous en plaignons pas ; car elles facilitent et complètent l'intelligence du récit, elles le rendent môme plus expéditif et plus alerte, en rejetant au bas de tapage le luxe des commentaires. Quant à l'ardeur des recherches, à Texigencc de la curiosité, à la sollicitude laborieuse qui n'épargne pas les veilles pour éclaircir ce qui est obscur, je ne sache pas que ce soit un grief à élever contre un historien qui aime mieux la certitude que l'hypothèse, et l'évidence que les probabilités aventureuses. Non, n'encourageons pas la frivolité et la fantaisie, qui n'ont que trop de tendance à se substituer à la conscience et à l'impartiaUté. Ne craignons pas que les esprits supérieurs plient sous le fardeau de leur savoir. M. Mérimée a toujours porté le sien avec grâce ; il n'est pas de ceux qui oublient l'essentiel pour le superflu, et quittent la réalité pour l'ombre. Il sait choisir, et ne fera jamais comme don Juan, qui, pour mettre sur la liste de ses conquêtes une paysanne de plus, a la sottise de négliger les grâces et les vertus de dona Elvire.

Sachons-lui gré plutôt de ne pas se payer de mots comme tant d'autres, de ne croire qu'à ce qu'il prouve, d'être passionné pour le vrai là comme ailleurs, de mériter toute la confiance de ses lecteurs par sa sincérité et son indépendance de jugements.

'iriO PORTRAITS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI.

On peut citer ses considérations sur V Histoire de la Grèce comme un modèle de dissertation pénétrante et substantielle. Nous y saisirons au vif l'esprit positif et hardi de sa critique, qui s'en rapporte à ses yeux plus qu'à ceux d'autrui, et n'accepte que sous bénéfice d'inventaire les admirations apprises ou les opinions traditionnelles.

Par exemple, malgré l'autorité de Montesquieu, il n'admettra pas que le principe de la démocratie grecque ait été la Vertu. Il ne craint pas d'appeler Thémistocle un voleur et un traître, qui s'était arrangé pour être ou le premier citoyen de la Grèce, si elle était victorieuse, ou le premier vassal de Xerxès, si elle était vaincue. Pausanias, qui gagna la bataille de Platée malgré lui, se vendit, lui aussi, aux barbares, après avoir pillé et rançonné ses compatriotes. La renommée d'Aristide et de Périclès prouve que le désintéressement était une exception au milieu de la cupidité générale. — Nul ne flaire le faux avec une plus grande finesse d'odorat. S'il n'est pas porté à voir tout en beau, c'est peut-être qu'il voit trop bien hommes et choses. Il aime mieux renoncer à des illusions de collège que de résister à ce qui lui est démontré. Le plaisir d'arrondir une période sonore qui fera le bonheur d'un rhétoricien ne prévaut pas chez lui contre le d(^voir de désigner les choses par leur nom, et de dire tout haut ce qu'il pense avec une simplicité vive et une concision

M. MÉl;lMLE. 251

énergique, qui est le courage de l'histoire et sa mâle éloquence. — Je le reconnais sans trop de regret, il est l'antipode de ce bon Rollin, dont il ne faut pourtant pas médire, parce que ce serait irrévérence et ingratitude. M. Grote avait eu Timprudence de saluer les Dix Mille du litre de Soldats citoyens. Ce mot n'a point été perdu pour M. Mérimée, qui en fait bonne et prompte justice. Écoutez : « S'ils avaient quelque chose de commun avec ce que nous appelons des soldats citoyens ou gardes nationaux, c'est qu'ils raisonnaient beaucoup, et que leurs officiers avaient à discuter avec eux avant d'en être obéis. Ces soldats citoyens jetaient des pierres à leurs généraux, pillaient leurs hôtes, ou les tuaient : leur épée était toujours à l'enchère : voilà bien des rapports avec les routiers du moyen âge! » A la bonne heure : ce rapprochement sonne juste. Vivent ces échappées de bon sens, qui dérident et rajeunissent l'histoire! Laissons les docteurs se scandaliser de ces infractions à la gravité du genre, et préférons à la solennité déclamatoire ce ton qui s'élève sans se forcer, et redescend aussi sans risquer de s'abaisser. Quelquefois, pourtant, l'horreur de la banalité lui a inspiré une opposition un peu taquine contre les arrêts de la postérité. Ainsi, je crois qu'il a été bien sévère contre Cicéron, qui doit se faire pardonner les défaillancesde son caractère par la beauté de son éloquence, l'honnêteté de son cœur et la droiture de son pa-

triotisme. Mais ici M. Mérimée obéit à une antipalhic de nature : toutes ses préférences politiques le rapprochent des âmes fortement trempées, de même que ses prédilections littéraires sont acquises aux écrivains fermes et simples. Il est pour le style agissant contre le style oratoire. César représente, à ses yeux, le type de la perfection. Il l'imiterait s'il ne le jugeait inimitable : disposition d'esprit excellente quand elle ne va pas jusqu'à dicter certaines boutades paradoxales, qui rappellent trop la manière cavalière d'Henri Bcylc, celle-ci, par exemple : « Dans une de nos sociétés modernes, Socrate eût élé tué en duel ou serait mort sous le bâton. Arrivé au terme de sa carrière, il préféra une fin sublime, qui laissait un grand enseignement, à VobUfjiition de rompre ses liohittides. » C'est spirituel, mais pas assez respectueux.

Or, j'entends d ici des juges, disons plutôt des inquisiteurs, qui voudraient bien faire à M. Mérimée un procès de lendance. Ils voient en lui des abîmes de scepticisme : ils lui voudraient plus de sensibilité. Nous allons répondre à ces objections, plus morales que littéraires, dans la deinière partie de notre élude; en attendant, nous reconnaissons volontiers que M. Méiimée éprouve avaiil tout le besoin de l'évidence. La philosophie de l'histoire n'est pas en faveur auprès de lui. il serait fort Icnlé de l'envoyer rejoindre la mélaphysique transcendanle au pays des

M. MLHIMÉE. 2Jr,

cliimères. S'il ne l'appelle pas un roman, c'est par politesse. Car je ne sache pas qu'il ait prononcé une seule fois dans tous ses ouvrages les mots de lois (jéuéraîes, de progrès, de cmlïsation : ce qui ne l'empêche nullement d'embrasser les larges horizons lorsqu'il est soutenu par les documents. Mais il ne se croit pas appelé à révéler à ses semblables les oracles de la Providence : il n'a pas reçu les confidences de la destinée ; son éloquence nerseuse se nourrit de faits bien groupés et de considérations solides : il aime mieux ces aliments substantiels que les conjectures et les inductions hasardeuses. Il ne lient pas du tout à passer pour un prophète ou un initiateur. — Partisan de la méthode antique, qui ne lire du spectacle des événements et de la connaissance des hommes que des leçons de politique et d'expérience, il a la sagacité prudente et .ombrageuse d'un juge d'instruction, et s'interdit la couleur, la phrase, la tirade, tout ce qui est vague, ambitieux, abstrait, prétentieux; il exagérerait plutôt les qualités contraires, afin de les opposer plus nettement aux défauts qu'elles condamnent. — Voilà pourquoi il n'écrit l'histoire qu'avec les monuments authentiques, les témoignages précis, les données irréfutables, et n'en exige pas la démonstration d'une théorie ; mais il les analyse minutieusement pour en déduire ce qu'ils contiennent, trouvant plus sage d'avouer son ignorance que de se tromper in-

génieusemenl. Bref, vous marcherez sur le granit toutes les fois qu'il vous plaira de le suivre.

Maintenant faisons face à l'ennemi. Oui, il y a des lecteurs ingrats qui cherchent à se dispenser de la reconnaissance en imaginant des griefs contre le plaisir qu'on leur procure. Quelques-uns se sont persuadé que M. Mérimée voulait crieuiller leurs dernières illusions : ils ont deviné des complots bien noirs sous sa fine ironie. Ils ont crié au feu et ont fait assurer leur maison. — On a voulu le rendre solidaire de ses propres inventions, et des physionomistes pénétrants ont reconnu un air de i'amille entre l'auteur et quelques-uns des personnages dont il avoue la paternité lillôraire. Ils ont imité ces naïfs spectateurs qui attendent à la porte des Ihéàtre^s du boulevard l'acteur chargé des rôles de traître pour venger sur lui l'innocence persécutée.

C'est qu'on le prend pour un moraliste qui vent donner raison à un système, au lieu de ne voir en lui qu'un artiste qui demande à l'imagination et à

M. M É RI M LE. -Ihb

l'observation des sujets de tableaux. Accordons, en effet, qu'il n'est point un prédicateur, ayant charge d'âmes. S'il est moral, il ne l'est ni plus ni moins que la réalité, qui n'est pas toujours édifiante. — Elle vous offre le bien comme le mal, sans avoir l'intention de vous convertir avec l'un, de vous pervertir avec l'autre. Votre conscience saura tirer l'enseignement. Car elle n'a plus besoin d'être guidée par une voix étrangère qui lui dit : Faites ceci, évitez cela. Vous avez de beaucoup dépassé l'âge de raison : je ne puis donc vous supposer aussi vulnérables que vous le dites, lecteurs timorés qui découvrez l'arsenic dans les substances les plus inoffensives. Je respecte cette craintive sollicitude qui écarte la contagion et la dénonce là où elle est. Mais admettez au moins que l'on ne saurait imposer à l'art les précautions excellentes que réclame la vocation pédagogique. Oui, certains esprits ne sont pas destinés à servir d'instituteurs à l'enfance et à distraire les jeunes demoiselles. Mais vous ne pouvez non plus supprimer la passion qui est un fait, et n'a jamais eu la prétention d'être une école de sagesse. Or M. Mérimée n'a créé ni l'homme ni la femme. Ne lui en voulez donc pas s'il les voit tels qu'ils sont, sans optimisme comme sans pessimisme. La vertu, je l'aime autant que vous l'aimez ; je souhaite son triomphe dans la société aussi bien que dans les Iragédies, les comédies et les romans. Mais j'ai en hor-

reur les berquinades, qui la rendraient ennuyeuse si elle pouvait le devenir jamais, et je ne veux pas la compromellre à force de la faire paraître écœurante. Car la fadeur est son ennemie presque autant que le cynisme. — Cessons donc de confondre sa cause avec la sentimentalité naïve, la civilité puérile et honnête, la vie du bonjeune homme, et tous les petits livres faits pour orner le cœur et l'esprit entre huit et dix ans. Exigeons de l'art qu'il soit discret, bienséant, qu'il accomplisse sans nous sermonner l'alliance du bien et du beau; mais permettons-lui d'être vrai, bien persuadés que le faux seul est dangereux, parce qu'il trompe et corrompt le jugement.

Le spectacle du mal n'a-t-il pas son enseignement comme celui du bien? Ceux qui en douteraient n'ont qu'à relire plus attentivement la Double méprise. Ou'ils se rappellent la pauvre Julie écrasée sous le poids de sa honte, le souvenir de sa faute aigu et brûlant comme un fer rouge, cette stupeur, cet anéantissement, cette lièvre de l'âme communiquée au corps par la contagion du désespoir, cedélire,ces larmes, cet œil hébété, ces mots sans suite qui rclenlissenl à ses oreilles avec un sens terrible, ces (Vissons d'épouvante, ce chaos de pensées aussi précipitées que les battements de son cœur, sa fuite égarée loin de l'époux offensé, loin de la famille qui l'abandonnera, loin du monde qui va la proscrire, CCS cris de sa conscience qui la uiaudil, celte agonie

M. MÉRIMÉE. Toi

solitaire dans une auberge de village, enfin celle mort qui deviendra une énigme injurieuse à sa mémoire ; et qu'alors ils se demandent en toute sincérité si cette expiation n'est pas capable de faire réfléchir la raison et d'effrayer la passion par la peinture de ses entraînements et de leurs conséquences. Il n'y a là ni plaidoirie, ni révolte contre les institutions civiles, sociales ou religieuses, ni réhabilitation du vice, ni scandale de principes, ni défis jetés à la conscience et à la morale par des paradoxes effrontés. Julie n'a point l'orgueil impudent de son adultère; elle serait morte de honte à la seule vue de son mari ; son esprit n'est point gâté par son cœur, il reste honnête en dépit de son déshonneur. Elle ne voudrait pas même être consolée, ou excusée, ou défendue contre sa propre conscience. Cet époux que ce matin elle détestait presque légitimement, le voilà qui retrouve à ses yeux ses droits et sa dignité, parce qu'elle se sent avilie. Tout ce qu'elle lui reprochait, elle l'oublie pour verser sur elle-même, sur elle seule, tout son mépris. Elle a eu la tête perdue, et maintenant que la fascination a fait place à la stupeur et à l'humiliation, elle ne se reconnaît plus, elle voudrait être ensevelie dans un désert, elle croit que tout le monde la montre au doigt, elle est comme folle, elle sera tuée par le remords. N'y at-il pas dans ce drame une elfrayante réalité qui laisse le lecteurpensif et comme atterré, parce qu'elle

lui montre sans le vouloir, par l'unique évidence des A^its, qu'en dehors du devoir la mort est parfois le seul refuge d'un cœur droit contre le sentiment de sa honte? — Y a-t-il là un de ces sophismes malsains qui prétendent donner au vice un air de protestalion et comme un prestige de grandeur?

Est-ce la faute de M. Mérimée s'il y a de par le monde des Darcy, qui, après avoir profilé par curiosité d'une bonne fortune (car le mot existe!) sur laquelle ils ne comptaient pas, remettent leurs gants glacés avec beaucoup de sang-froid, songent à arranger leur liaison pour l'été de la manière la pluscommode, à se faire présenter olficiellement au mari pour s'établir dans la maison, retournent dans leur appartement de garçon en sifflant un air d'opéra, comme des gens très-salisfails de leur journée; et là, les pieds dans leurs pantoufles, bien enveloppés dans leur robe de chambre, se renversent sur leur bergère, ou attisent le feu tout en savourant leurs sou venirs et leurs espérances, jusqu'à ce que leur cigarette s'éteigne et que leur lèle brune ou blonde s'incline sur l'épaule? N'imputons pas au peintre les défauts du modèle, cl ne faisons pas le romancier responsable de cet égoïsmc verni d'élégance, de cette hypocrite diplomatie de célibataire blasé, qui, après le premier moment d'ivresse, devient tout embarrassé de sa conquête, et désire pourtant la retenir, non par tendresse ou reconnaissance, mais par cette va-

Tiité qui est la pire de toutes, la fatuité fashionable du dandy.

L'idéal est bon dans le roman, mais il ne lui suffit pas. Or à qui veut-on persuader que le dix-neu\ième siècle est une Arcadie toute peuplée de bergers et d'agneaux, sans le moindre petit louveteau? Évidemment nous ne sommes pas encore revenus à l'âge d'or et à la primitive innocence. Ayons donc assez de confiance dans le bon sens honnête de la conscience humaine pour être sûrs que le mal, en se révélant tel qu'il est, se fait tort à lui-même et sert le bien. Car il ouvre les yeux sur ses conséquences; il éclaire la raison par le langage qu'elle comprend le mieux, celui de l'intérêt. Si la science de la vie peut nous arriver à demi épurée par les livres, ne lui défendons pas de prévenir, par le préservatif de cet enseignement abstrait, les douleurs de l'expérience personnelle, qui ne guérit qu'après avoir blessé, et fait trop souvent des blessures incurables. Vous admettez la médecine, et vous ne voulez pas de l'anatomie, qui est sa lumière ! Retirez-lui son scalpel, et vous la forcez de descendre au charlatanisme. Lui aussi, le moraliste a besoin de toucher du doigt no.s misères, et d'en chercher le secret dans leurs ravages.

Mais, dites-vous, M.Mérimée n'est pas un médecin, et serait très-fàché de le paraître... D'accord, et c'est en cela que je l'approuve. Qir nous sommes tous plus ou moins en défiance contre ces écrivains cha-

260 PORTRAITS D'HIER ET D'AU JOV RDIl UI.

ritables qui nous jugent très-malades, veulent à toute force nous tàter le pouls, nous imposent leur consultalion, se disent les dispensateurs souverains de la santé, et nous soumettent au traitement d'une prose irritante pour les uns, trop calmante pour les autres. Nous qui sommes souffrants, nous n'aimons pas qu'on nous avertisse trop publiquement de notre état. La passion ne se laisse pas volontiers régenter par les redresseurs de torts qui l'écrasent de leur impeccabilité. Elle se venge des corrections trop rudes en les méritant davantage. Mais mettez sous ses yeux l'histoire simple et nue do la vie, il y a chance pour qu'elle regarde et réfléchisse. Les effets lui servent à mesurer les causes : elle s'apercevra poul-être de ses calculs maladroits, en comparant ses illusions aux déceptions éprouvées, les enivrements au réveiL Notre bon sens ayant dégagé la leçon sans qu'un docteur importun l'ait soulignée, nous y tiendrons comme à une découverte qui fait honneur à notre sagacité. Nous serons intéressés à en protiter par les tentations secrètes de notre amour-propre, qui ne voudra pas paraître dupe des mouvements irréfléchis de la sensibilité. Cette sagesse, qui ne relève que de nous, deviendra notre conquête, nous la posséderons en pleine propriété. C'est ainsi que M. Mérimée, sans le chercher, pai- la fatalité d'un dénoùment implac^nblc, enfonce profondî'mont dans l'âme le sentiment de la responsabilité inévitable et du châtiment terri-

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ble qui peut suivre pour jamais la faute d'un instant. Ajoutons toutefois qu'il ne faudrait pas lui en savoir gré, car il a fait avant tout son devoir d'historien : la moralité n'est venue que de la perfection avec laquelle il a su nous émouvoir à force d'être vrai.

Je suis donc très-rassuré sur la ûîcheuse influence de ces jolies nouvelles. Je n'ai point encore senti l'effet du poison qu'elles contiennent : il faut croire qu'il e^t très-lent. Franchement, est-il fort à craindre, par exemple, que la légende de Carmen soit si redoutable aux lectrices, et les détermine à trotter par monts et par vaux, à bivaquer avec des gitanes sous des tentes à trois cerceaux; en un mot, à grossir la troupe des bohémiennes? Grave question à laquelle je réponds en tremblant. Et pourtant, il me semble bien qu'on peut s'amuser en toute sécurité des aventures de cette fille d'Egypte dont le dévergondage et le vagabondage sont du domaine de la fiction inoffensive, comme l'épopée de don Juan, qu'il est convenu de peindre jouant, jurant, escaladant les balcons et ferraillant avec les maris dont il consolera les veuves. Ne vous effrayez donc pas trop de la voir s'avanc^îr « en se balançant sur ses hanches comme une pouliche des haras deCordoue. » J'avoue qu'elle est un peu le diable en personne, celle gracieuse personne qui croit à la magie et ne croit guère à autre chose ; je voudrais bien lui faire un petit sermon, car elle en a parfois grand besoin ; mais la voilà qui rit

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aux éclats, et je ne saurais garder mon sérieux quand j'entends retentir sa folle gaieté avec ses castagnettes, et ce tambour de basque qui mettrait en fuite dame Raison en personne. Ne chanle-t-elle pas comme un pinson au milieu de ses noirceurs? Elle a beaucoup aimé, d'ailleurs; il faut bien qu'il lui soit un peu pardonné. — C'est une enfant des montagnes : elle est née d'un orage et d'un rayon de soleil. Si ses sourires n'ont pas le don de vous ensorceler, eli bien ! renvoyez-la vile au pays des rêves d'où elle nous vient. Elle n'est pas do votre sang, ni de votre monde; c'est une héroïne de Lesage : sa race est son excuse; ses malins tours, ses perlidies, ses diableries, ses scélératesses sont pure affaire d'imagination. Amusezvous donc de cette odyssée de crimes poétiques qui n'inspireront à personne l'envie de courir les grandes routes. Ce chapitre de Gil Blas, ou, si vous préférez, ce conte des Mille et une Nuits n'est point un conspirateur qui attend votre vertu dans l'ombre pour lui faire un mauvais parti. Si elle a peur d'un ennemi si aimable, c'est qu'elle ne songe guère à se défendre el a fort envie d'être attaquée. Alors sautez doniblée au dénoinnent; car, si Carmen a vingt fois méiité la corde dans le cours de sa vie, elle sait mourir avec tant de résignation et de stoïcisme bobiiiiicii, (jue je devine sous ce perfide corsage un cœur généreux, capable même de dévouement et d'Iiéroïsnie. — Voilà qui suffit à mes exigences.

Serais-je donc déjà dépravé par mon corrupteur? Peut-êlre, car je vais tâcher de le défendre encore.

Oui : et dans un sujet plus scabreux, parce qu'il sort des régions de la fantaisie pour approcher ces hontes et ces misères sociales qui vivent auprès de nous dans les bas-fonds de la cité. Aussi des délicats se sont-ils alarmés de voir assise au chevet d'une fille perdue une grande dame pieuse et pure qui a pitié de son âme et veut la sauver. J'avoue que je ne suis pas frappé de l'immoralité qui se cache sous cet acte de charité chrétienne. Ces scrupules viennent de ce que le roman contemporain nous a trop habitués à chercher une thèse ou un plaidoyer dans les œuvres de l'imagination. Nos réformateurs et nos Messies ont glissé trop souvent dans le cadre populaire du feuilleton leurs utopies et leurs évangiles. Or on oublie que M. Mérimée n'a jamais dissimulé l'avocat sous 1 homme de lettres. Il n'y a donc ici qu'un sujet pathétique et non pas une cause à défendre, — car Arsène Guillot a conscience de son abjection. — N'en croyez pas cet air de gaieté triste qui contraste avec sa physionomie maladive. Ses lèvres décolorées trahissent la souffrance. Ce long cachemire, dont elle ne fut pas la première propriétaire, ne recouvre-t-il pas une robe d'indienne fripée, à vingt sous l'aune? Elle a faim peut-être : voyez ce pain de quatre livres qu'elle porte furtivement sous son bras. L'indigence n'est-elle pas une mauvaise conseillère? Quand j'en-

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tends cette malheureuse dire à sa bienfaitrice : <« C'est vous voler que de profiter des charités que vous me faites sans me connaître, » je crois que madame de Piennes fait bien de ne pas se détourner avec horreur de la Samaritaine, et je suis ému lorsqu'elle la console en disant : « Vous souffrez, pauvre petite ; Dieu aura pitié de vous. » Ne soyons pas trop durs contre ceux qui tombent ! Madeleine peut se repentir, et l'ange peut déchoir. J'ai confiance dans ce petit rameau de buis bénit que j'aperçois au-dessus du lit de sangle où elle est gisante toute livide et toute meurtrie par sa chute. Elle veut se faire porter à l'hôpital pour finir sans gêner personne. Mais madame de Piennes a raison de veiller près d'elle, pour encourager sa foi, ou adoucir l'aniortume de ses dernières pensées. Cette main quelle n'ose tendre, allez au-devant d'elle, ne rougissez pas de la presser. Elle s'en souviendra dans l'autre monde : car dans celui-ci elle n"a plus rien à faire. Bientôt cessera ce râlement étouffé; vous n'entendrez plus dans la chambre mortuaire que le faible tintement de la montre placée sur la table de nuit. Alors ne refusez point une messe, ou du moins une simple prière à celle pauvre ame qui en a tant besoin : car elle n'a connu de la vie que ses dégradations et ses joies humiliantes.

Je sai'î bien que certains lecteurs très-avisés souriront beaucoup de me voir prendre au sérieux ce

M. iiÉp.iMÉE. -irro

que cette fable a de profondément humain. Ce9, continuateurs de la Rochefoucauld ne se laissent pas entamer si facilement : ils connaissent les arricrcpensées, et ne manqueront pas de me faire remarquer avec un verre grossissant certain petit sourire qui, chez l'auteur, se niche volontiers au coin de la lèvre pour narguer tous les soupirs qui, venus du c(rur, passent par là. « Voyez, diront-ils, cette pieuse personne qui voudrait ramener les brebis égarées, n'aura-t-elle pas, à la fin du roman, dévié quelque peu, elle aussi, du droit sentier? Et même sa bonne action ne serait-elle pas leffet de la curiosité qu'on éprouve pour le fruit défendu? Elle a voulu se donner le plaisir de côtoyer l'abîme. Que vous êtes simple d'avoir les yeux humides 1 Essuyez-les bien vile, de peur de donner au prestidigitateur la satisfaction d'un adroit escamotage. Il est clair qu'il s'est joué de votre sensibilité. S'il allurne le feu, c'est pour s'amuser à l'éteindre. »

0 profonds psychologues! nous ne savons point comme vous lire aussi sûrement dans les intentions ; dès qu'un livre nous a touché, nous ne luttons pas contre lui. Toutes les fois que le cœur parle, nous lui obéissons : car il est un critique infaillible, et l'on ne se repent jamais de s'être abandonné avec ingénuité à ses mouvements naturels. Pourquoi nous défier de ses lumières? >''a-t-il pas prouvé maintes fois à la logique qu'elle n'avait pas le sens com-

266 PORTRAITS D'HIER ET D'AUJOURDMIl.

mun? Son instinct l'avertit du bien comme du beau, et il n'attend pas non plus les sommations des moralistes assermentés pour se révolter contre ce qui blesse ses fibres délicates. Que M. Mérimée ne soit pas un optimiste ardent, je l'accorde; mais il n'a point ce parti pris de dénigrement dont les raffinés lui font un reproche. La preuve en est le plaisir ému qu'il vous donne. Croyez-le bien : il sait trop son art pour se priver des sources vives el toujours jaillissantes, ou se condamner à défricher le roc, le sable et les ronces. En admettant qu'il ail des pages assez désolantes pour ceux qui ont trèsbonne opinion d'eux-mêmes et un peu de l'espèce humaine, permeltcz-nous du moins de profiter aussi de celles qui nous réconcilient avec nos semblables, et épanouissent nos bons sentiments sous la clémente chaleur des attendrissements vrais. La pitié est toujours généreuse : elle purifie ce qu'elle touche.

Mais nos contradicteurs voudraient prolonger le procès ; car ils nous montrent du doigt certains passages qu'ils semblent avoir étudiés avec prédilection : entre autres le chapitre xi de la Double méiirise, deux lignes de points qui en disent beaucoup dans le Vase élrus(jue, la scène de l'obscurité dans la Chronique de Charles /X, cl d'autres pages encore. Sur ce terrain, nous serons facilement d'accord avec eux : mais leur érudition dépasse de beaucoup la nôtre: qu'ils cnulinuenl donc à faire la

chasse aux textes qui frappent surtout les yeux habitués à les chercher. — Nous préférons ne pas les voir; et, s'ils ne peuvent nous échapper, le regret de les rencontrer est du moins adouci par la bienséance avec laquelle l'écrivain sauve le fond par la forme. Tl eût mieux fait de s'interdire des situations difficiles à franchir, et de prouver autrement les ressources de son talent qui se joue de l'insurmontable. — Pourtant, ces tours de force sont encore une leçon de goût dont pourrait profiter tel ou tel écolier du réalisme, sans compter les maîtres du genre.

Mais voici que le groupe des lecteurs sensibles nous attaque d'un autre côté : ils ont observé de trèsprés M. Mérimée, et il leur a semblé qu'il avait l'œil sec. Jamais ils ne l'ont surpris en flagrant délit de sentimentalité. — Chez lui, pas la plus petite note mélancolique. — Il ne sait pas mettre la main sur son cœur en levant les yeux au ciel. Un cœur ! Est-il môme bien sûr qu'il en ait un? Il n'a rien d'éploré, rien de langoureux, rien de vaporeux, rien de nuageux. Croirait-on qu'il a peur d'être fade, qu'il ne lui est jamais arrivé d'être ni banal, ni ennuyeux, ni affecté, ni puéril ? Sa cruauté est bien connue. Il ne marie presque jamais ses héros et ses héroïnes. Il se rit de leurs larmes et les lue sans merci, par égoïsme littéraire, pour paraître dramatique. On voit bien qu'il n'a jamais soupiré en face des étoi-

les; que la lune ne lui a fait aucune fonfidonro, qu'il est indigne de causer familièrement avec la nature. C'est la prose faite homme. Il n'a pas le moindre petit grain de poésie pour parfumer la sienne. Ce n'est point un paysagiste déguisé en romancier. Il ne sait pas même ce que signifie le mot pittoresque.

Mon Dieu! oui : avouons tout cela. M. Mérimée est tout uniment, tout bonnement, un homme d'esprit qui se possède. Expliquons-nous. Avez-vous vu quelquefois dans un salon un de ces causeurs qui dérident tous les visages, pendant qu'ils restent flegmatiques comme un Anglais bien appris? Ils vous disent avec un aplomb imperturbable les choses les plus risibles du monde. La gaieté s'épanouit autour d'eux sans qu'ils paraissent l'éprouver. Souvent même elle est provoquée par le sérieux comique de leurs traits. Car, si par leurs éclats de rire ils voulaient comunmiquer l'élan aux vcMrcs, s'ils doiuiaient le signal de toutes les impressions qu'ils cherchent à produire, s'ils vous avertissaient des mots plaisants et des surprises, vous deviendriez rebelle à leur action, et les rôles seraient bientôt intervertis. Or M. Mérimée est ce causeur électrique, qui répand autour de lui la secousse et multiplie l'élincelle dont il porte la source inépuisable. Il dissimule son émotion sous ce masque impénétrable, qui lui permet d<'r;;I(uler. d'allcndre, dobserver l'effet de son réelle

et le dispense d'intervenir dans les nnouvemenls qu'il propage. — Vous le suivez malgré vous, sans qu'il vous le commande, par une force d'attraction dont il ne veut pas laisser surprendre le secret. — Il ne prétend pas paraître supérieur à sa fiction, et n'est point de ces romanciers qui se moquent de leurs lecteurs, de leurs héros, et d'eux-mêmes pardessus le marché. Il sait bien que cette ironie préméditée détruit l'illusion et tue l'intérêt. Mai comme il a confiance dans la vérité des caractères et des situations, il s'en rapporte à leur toute-puissance dramatique, qui suffira bien à produire victorieusement le rire ou les larmes, sans qu'il intervienne lui-même en personne, comme un directeur de théâtre au milieu de la représentation, pour adresser un discours au public.

Il a le sang-froid d'un homme qui sait son monde, qui, tout en refusant de se défendre contre sa sensibilité, n'en fait pas spectacle, ne veut pas se ranger parmi les candides et les naïfs, se défie de l'exaltation comme d'une défaillance, parce qu'il a beaucoup vu, beaucoup vécu, parce qu'il a visité de près, et peut-être à ses dépens, tous les replis du cœur humain. Son calme est moins naturel qu'appris. C'est une habitude imposée par la nécessité où sont les forts comme les faibles d'être toujours sur leurs gardes, d'observer les autres, de ne pas se laisser surprendre par les habiles qui tirent avantage de nos

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méprises, en un mot, de voir juste, au lieu de s'abandonner à ces engouements qui sont généralement le symptôme d'une tète incomplète, et deviennent un ridicule au milieu des indifférents qui composent la majorité. — 11 parait craindre la passion comme un prisme trompeur qui défigure les objets. Il la domine, il l'écai te comme un obstacle à la vérité. Cet empire de la réflexion sur l'imagination est pour nous une garantie de sincérité; on peut croire sur parole ce spectateur qui ne s'est voué ni à la satire ni à l'enthousiasme, qui sait choisir le jour le plus favorable à son modèle, cl nous émeut uniquement parla ressemblance.

On dirait même parfois qu'il prend plaisir à dérouter notre attente et nos prévisions. Relisez, par exemple, cette lettre de Valence dans laquelle il raconte les détails d'une exécution dont il fut témoin. — Vous comptiez sans doute sur une page bien sombre; vous vous promettiez du fiisson, un peu d'horreur. — Eh bien, détrompez-vous; M. Mérimée ne s'est point mis en frais de mélodrame, il tire son carnet, prend son crayon, en aiguise la pointe tout à son aise, regarde, écoute et note. Sa curiosité est devenue consciencieuse comme un daguerréotype; elle dessine d'après nature. Tant pis, si le bourreau n'est pas suffisamment terrible. Le touriste n'a sous les yeux qu'un homme /'<?/<', f/n'7<', d'une physionomie douce cl timide, qui a de.> égards pour le con-

damné, qui lui dil mon frère : on le prendrait pour un notaire ou un ahjuozil en néglujé. — Le patient du moins sera théâtral? — Ilélas, non ! — On le hisse sur un àne que le bourreau traîne par le licol. Il est résigné, mais inquiet ; il hume l'air avec joie, parce qu'il sort d'un cachot malsain. Des yeux trop compatissants n'auraient remarqué ni ses cheveux, droits comme les crins d'une brosse, ni cette corde menue et blanchâtre qui serre sa robe noire, ni le collet de sa chemise plissée comme une fraise, ni cette petite image de la Vierge qu'il tient entre ses mains : ils n'auraient vu que sa tête qui s'affaisse, comme si la vertèbre avait déjà craqué sous l'étreinte. — Mais M. Mérimée remplit son devoir de peintre, — et ordonne à son cœur de ne pas battre trop fort, de peur de déranger sa main. — Puisque vous êtes en Espagne, il vous plairait sans doute de retrouver ici quelque souvenir de l'inquisition; mais vous le chercheriez vainement dans ce confesseur « gros, court, replet, haut en couleur, ayant- l'air d'un bon homme, mais d'un homme qui en a vu bien d'autres. » Aussi, le fantôme de Torqnemada ne sera-t-il pas évoqué devant vous par M. Mérimée, qui ne sait ni mentir ni déclamer, ce qui est synonyme. Tout en continuant son croquis, il donne donc son offrande avec respect à ces braves franciscains, qui quêtent pour le repos de l'âme du patient. — Voici enfin le moment suprême! — Fi

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donc! dites-vous, éloignons-nous, il est cruel de rester là. — Si M. Mérimée avait écouté son cœur, vous auriez perdu le plaisir de sentir le vôtre. Aussi est-il monlé d'un pas ferme sur un balcon, avec la' jumelle dont il se sert aux llaliens; et là, il sVst assis droit en face de la potence, à côté de deux jeunes demoiselles de seize à dix -huit ans, commodément établies sur des chaises. Elles étaient jolies^ avaient des souliers de satin, des robes de soie, fort propres, ma foi! des mantilles garnies de dentelles, etc.... — Et le patient? dites-vous. — Ah! vous voulez donc assister aussi à la fin du spectacle? Eh bien, soit ! Regardez bien la jolie Yalencienne que lorgnait tout à l'heure M. Mérimée, en attendant mieux. Ses joues sont un peu colorées ; elle agite précipitamment son éventail, et concentre toute son altention sur la potence. En ce moment « le moine descendait l'escalier, le condamné était suspendu en l'air, le bourreau sur ses épaules, et son valet lui tirait les pieds. » Mon Dieu! vous pâlissez; votre cœur battrait-il aussi? Vous voyez donc bien que, pour en trouver le chemin, il n'est pas nécessaire de faire des plaidoiries humanitaires, d'ajouter une nouvelle page au Dernier jour d un condamné, ot d'empiunter à la Porte-Saint-Marlin sa mise en scène. — Il a suffi d'être vrai, d'être simple !

Ne prenez pas pour de l'indifférence celle intrépidité de main qui dissèque son sujet sans dévier

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d'une ligne, avec rimpassibililéd'un'opérateur. Uappelez-vous plutôl le héros du Vase étrusque, Auguste Sainl-Clair, celle âme tendre et aimante ([ui, par crainte de sa sensibilité trop expansive, « s'était fait une élude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse. » Il renferma ses émotions en lui-même, et les rendit plus cruelles par celle victoire douloureusement remportée sur la nature. Le monde ne comprit pas qu'il avait voulu proléger ses sentiments contre les railleurs. On ne vit que de l'insouciance dans cet isolement où se réfugiaient ses pensées les plus profondes. On lui reprocha ce qui était la faute des frondeurs irrévérenls, des observateurs narquois, des indiscrets qui forcent les plus sincères et les plus confiants à prendre un masque contre la curiosité des uns, une cuirasse contre la méchanceté des autres. « Il est boulonné jusqu'au menton, » disait de lui le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines, qui se regardait dans les glaces avec tant de complaisance. S'il en est qui adressent le même reproche à M. Mérimée, c'est qu'ils confondent la réserve avec la froideur, comme l'abandon avec la passion. Grande erreur ! les âmes ardentes ne sont pas les âmes évaporées. Elles se gardent pour l'intimité, au lieu de se dépenser en prodigalités qui usent bientôt les plus riches. M. Mérimée nous a donné le droit de tenir de lui ce langage. Sa plume a eu ses heures de généreuse imprudence

■ll't l'OUrUAlTi DUIER ET b AL JUU lU» IIU 1.

et de chevaleresque témérité. TanUnn infelicem iiimUtm dilexit amiciiml

rse serait-il- pas un Stendhal délicat et adouci? disent tout bas ceux qui ne comprennent pas qu'un écrivain de premier ordre est avant tout lui-même. Peut-être bien : et pourtant je n'ai jamais trouvé chez M. Mérimée ni parti pris de dandysme, ni quintessence, ni subtilités superfines, ni vernis de rouerie, ni affectation de persiflage et d'excentricité, ni prétention à la profondeur énigmatique, ni exploitation du scandale; mais je vois la finesse unie à l'aisance, à l'urbanité, à la bonne grâce, à la courtoisie, je dirais presque à la bienveillance d'une ironie qui n'aime pas à faire claquer son fouet, et effleure sans blesser. Au lieu de cette désinvolture cavalière qui rappelle l'atelier plus que le salon, de cette crudité brutale, de ce ton bourru, maussade et outrecuidant qui fut souvent chezBeyle le pédantisme de la fatuité, j'aperçois, en y regardant Irèsatlentivement, un esprit plus porté il est vrai à la critique qu'à l'enthousiasme, mais si gentilhomme dans son scepticisme, si désintéressé dans ses malices, si mondain, si poli, que je ne veux interpréter ni les arriére-pensées, ni les sous-entendus ([ui se voilent sous la trans* pnrence des demi-mots, imitons M. Mérimée, qui n'appuie pas, mais qui glisse. — Nous n'avons pas autorité pour sonder les reins et les cœurs. Tout en gardant nos préférences, nous ne serons jamais de

ceux qui, sous prétexte de critique, font des descentes de police chez les écrivains, les soumettent à un interrogatoire, trouvent très-mauvais qu'ils ne pensent pas à la façon de tel et de tel, et après cette visite domiciliaire croient avoir servi la morale en déversant des personnalités contre des croyances ou des opinions qui ne relèvent que de la conscience individuelle, lorsqu'elles ne visent pas au prosélytisme ou à l'apostolat.

Je n'ai voulu étudier chez M. Mérimée qu'une seule religion, celle de l'art. Elle est en lui assez fervente pour que nul ne la lui conteste. Il l'a toujours eue et n'est pas, comme tant d'autres, un nouveau converti. Les entraînements romantiques de sa Jeunesse n'avaient été qu'un déguisement joyeusement porté dans une fête de carnaval. Aussi n'eut-il aucune peine à rentrer dans sa nature; il s'y fixa définitivement, et eut assez bonne opinion de son siècle pour croire qu'on lui en saurait gré. Nous avons eu l'esprit de lui donner raison, en le faisant assister d'avance au jugement de la postérité par l'accord unanime de nos sympathies. On peut dire qu'il compte parmi les classiques aimables, qui méritent de prendre place à côté des classiques austères. Son style est, avec celui de Voltaire, le plus français que je connaisse. Il a porté dans la nouvelle la même perfection que la Fontaine dans la fable. Le genre passe pour secondaire, mais, à force d'y exceller, il l'égale aux plus élevés. On n'ose

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plus louer son goût, sa fermeté incisive, l'heureux équilibre de ses qualités, son harmonie de dessin et de couleur : c'est devenu un lieu commun qui ennuierait M. Mérimée tout le premier : car il n'aime pas qu'on répète les opinions toutes faites; épargnonslui donc entin ces vérités sur lesquelles il doit être blasé et que nous n'avons pas eu le talent de rajeunir.

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