TROIS HUMORISTES
UNE ROYAUTE MONDAINE ET LlTTÉIl AI l'.E
Notre plume n'effleure qu'avec Iremblement une élude qui n'aura point pour s'éclairer le commentaire ému des souvenirs et des regrets personnels, mais seulement les impressions toutes fraîches d'une lecture consciencieuse. Aussi nous bornerons-nous à en prolonger le plaisir, sans prétendre détinir ici un caractère, ni juger souverainement un esprit supérieur encore à ses livres. Si la méthode ambibieuse des formules a ses périls, c'est surfout quand elle soumet impérieusement aux arrêts de ses analyses ces organisalionscompliquées,déhcatcs et frêles
lu
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qui ne se connaissent elles-mêmes qu'imparfailement. Imposée aux femmes, celle psychologie violente est plus que de l'impolilesse ; elle devient une impossibilité. Car leur secret, elles ne le disent point au public, el bien fin qui le devinerait. Ouvrons donc avec respect et précaution ces œuvres si cruellement interrompues par un deuil auquel chacun s'honore d'avoir été sensible; et demandons-leur, en les feuilletant, quelques confidences sur un talent qui, parmi les succès divers auxquels le conviait sa souplesse, n'a rencontré son naturel que par hasard, après en avoir été détourné par plus d'un circuit.
Le plus long fut, si je ne me trompe, celui qui égara ses pas vers un Parnasse aujourd'hui désert, cl que l'on ne visite jjIus que par curiosité. En thèse générale, tenez-vous en garde contre la séduction des muses jeunes et jolies : car les louanges qui saluent leur passage ne sont pas toujours exclusivement littéraires. Aussi, quand le plaisir des yeux ne vient plus distraire le jugement, le charme risquel-il de s'évanouir, l'our notre part, nous avons été surpris de
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rester indifférent, là où frémissait jadis le murmure flatteur de l'admiralion. Heureusement, nous avions sous la main quelques pages expressives dans lesquelles M. Sainte-Beuve évoque la gracieuse apparition qui prétait à ses poèmes le prestige de la jeunesse et de la beauté. Il nous a suflîde les relire pour retrouver par l'imagination l'enchantement disparu. « Représentez-vous, dit le peintre, à une grande soirée de la duchesse de Duras, ou chez la duchesse de Maillé, à une brillante matinée du château de Lormois, en plein soleil d'été, cette enfant rieuse, avec sa profusion de cheveux blonds, avec ce luxe de vie qui donne la joie, échappée dans le parc, bondissant et courant; puis, rappelée tout à coup dans le plus choisi des salons, devant le plus recherché des mondes; et là, d'un air grave, avec un front d'inspirée, un profil légèrement accusé de muse antique, récitant un de ses chants d'un timbre de voix harmonieux et sonore. Dites-nous s'il n'y avait pas de quoi rendre les armes. » Avouons-nous donc vaincus, et protégeons par la courtoisie des souvenirs ces fleurs poétiques qui ressemblent trop aujourd'hui à ces parures de bal, dont l'éclat ne survit pas à la fête où elles brillèrent du soir au matin. Si le bouquet n'est pas composé d'immortelles, comme on le croyait alors, n'oublions pas qu'il a donné ses parfums ; parfois même, on les devine encore sous les couleurs qu'a fanées l'injure du temps.
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Mademoiselle Delphine Gay n'avait-elle pas quinze ans? A cet âge, l'inspiration, n'étant qu'un acte de docilité filiale, est un bon sentiment, qui a droit à l'indulgence. Les coupables, s'il y en eut, furent ceux qui lui apprirent trop lût les règles de la prosodie française, et, par un enthousiasme prématuré, l'encouragèrent à confondre la facilité élégante avec le feu sacré de la vocation. Ces aveugles tendresses faillirent dès l'abord fausser la naïveté de ses instincts ; si sa droite nature n'en fui pas altérée dans son fond, elle en garda quelques plis qui ne s effacèrent qu'à la longue. Cette célébrité précoce qu'on rêvait pour elle, et qui trouva tant de complices, n'aurait-elle point retardé l'épanouissement qu'on voulait provoquer par des moyens artificiels? 11 est si difficile de rentrer dans sa voie quand l'illusion a été le guide du dépari! Lorsqu'on a fait concurrence à Corinne, il faut un grand effort de bon sens pour redevenir ce que l'on sera plus lard, en dépit de ce premier idéal, qu'il arrivera parfois encore de regretter ou de rappeler à son insu.
Mais mademoiselle Delphine llay, n'étant pas majeure, devait obéir à sa maman : elle s'en acquitta en conscience. Toutes les fois qu'on l'invitait à monter sur un piédestal, elle s'y prêtait avec une soumission parfaite, et se résigna si bien à toutes les ovulions, qu'elle finit par en contracter la douce habitude, que nous ne lui avons jamais fail perdre. Klles eincnt du
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moins l'avantage de détruire à jamais une timidité qui aurait pu étouffer dans le germe la floraison de l'avenir. Les applaudissements aristocratiques lui apprirent à ne jamais craindre ceux d'un public plus diftlcile à satisfaire. On est bien vile aguerrie, quand, à vingt ans, Ion a gravi les degrés du Capitole pour être proclamée membre de l'Académie du Tibre.
C'est dire aussi, et trop peut-être, qu'entre ses mains la lyre ne fut longtemps qu'un instrument de salon, comme la harpe ou le clavecin. Elle en jouait sans se faire prier, au milieu d'un cercle prévenu d'avance par ses yeux bleus et ses tresses blondes. Elle essayait l'air à la mode, celui du trône et de l'autel, comme on exécute, dans un concert d'amateurs, l'accompagnement d'une romance ou d'une partition d'opéra. Son doigté, assoupli par les aitifices des méthodes en vogue, élait rompu à toutes les gammes monarchiques, religieuses, nationales et même libérales ; car la tribune était déjà une puissance, et il fallait la ménager comme les autres. Hier, en présence des uniformes brodés, elle récitait une hymne à sainte Geneviève, sous la coupole du Panthéon. Aujourd'hui, voici qu'au nom d'Achille et de Godefroy de Bouillon elle quête au profit des vierges du Pirée : ses apostrophes, ses prosopopées, ses périphrases font pleuvoir les pièces d'or
Dans ce réseau tissu par une blanche main, Où l'on voit s'enlacer et la perle et la soie ;
demain, ce sera le tour du roi David et du général Foy, de saint Louis et de la prise d'Alger, des martyrs de Dioclétien et des héros de Juillet. On ne saurait être à la fois plus séraphique et plus patriote. J'imagine que plus lard le vicomte de Launay devait friser en souriant sa fine moustache de mousquetaire, lorsqu'il relisait les premières improvisations de sa sœur. Il en eût fait un bien joli courrier, si sa malice n'avait été retenue par des sentiments de famille.
Quant à nous, n'ayons pas le mauvais goût de triompher de ces contrastes. Le badinage doit être désarmé par l'ingénuité qui s'y mêle. Il y avait là tant de bonne foi et de candeur! Donnez-vous, par exemple, le plaisir de parcourir la pièce iiilitulée la Vision, vous .y verrez comme mademoiselle Delphine Gay fit bonne contenance le jour où, sur les bords de la Seine, Jeanne d'Arc lui apparut au milieu des roseaux, en costume de naïade, pour lui adresser un long sermon légilimisto, qui se termine par celle bénédiction prophétique :
Je veux le révéler le sort que Dieu Tapprétc; Si s;i loi le condamne ii des jours ora};eux, A la foudre réponds par des chants courageux. 11 te voue à In gloire, en te créant poêle.
H y avait là de quoi intimider le courage d'une jeune
fille. Eh bien, mademoiselle Delphine répondit bravement à sa patronne ;
Je jure d'accomplir ta sainte mission : Elle aura tous mes vœux, cette France adorée I A chanter ses destins ma vie est consacrée, Diissé-je être pour elle immolée à mon tour!
Vous le voyez, à cette époque (c'était en d825) le bûcher ne l'effrayait pas plus que la gloire : car elle se serait consolée du martyre par celte épitaplie, que rédigeait alors sa prévoyance :
Les autels retiendront mes cantiques sacrés, Et, fiers après ma mort de mes chants inspirés, Les Français, me pleurant comme une sœm' chérie. M'appelleront un jour Muse de la fatric.
Hélas I n'eùt-il pas été plus juste de s'appliquer ces autres vers qu'elle écrivit ailleurs avec un triste pressentiment?
Ce beau règne de Muse est tout près de finir; Les succès de faveur n'ont qu'un jour d'avenir, Et cette gloire enfin, que vous rêviez si belle. Est fille de la mode, et passera comme elle.
11 nous tarde, en effet, de voir sa gaieté s'envoler enfin de cette cage solennelle qui l'emprisonne. Quand brillera donc ce feu follet et lulin qui eût fait explosion dès l'abord si les circonstances n'en avaient comprimé l'essor? — Non, la lyre n'est point votre
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inslrumenl. Ne fatiguez pas ses cordes fragiles par des accords qui les épuisent ; ne la condamnez plus à un enthousiasme commandé. Pourquoi, d'ailleurs, envier à Casimir Delavigne l'écho bruyant, mais passager, de ses Messéniemmes? L'imitation fut toujours inféconde. Pourquoi troubler l'ombre de M. Soumet qui dort si paisible sous ses saules pleureurs? Les reflets ne sont lumineux que s'ils viennent du soleil. Les maîtres seuls font des disciples. Paix aux morts, et vivons avec le siècle qui marche! Madame de Girardin linit par le comprendre, et ses progrès ne datent que (lu jour où, renonçant à ces honnêtes, mais trop sages professeurs de versilicalion académique, elle se mit à l'école d'Alfred de Musset et de Lamartine, pour désapprendre tout ce qu'on lui avait enseigné. Elle fut bientôt à demi affranchie par ces deux amitiés, dont l'une était plus sympathique à son esprit et l'autre à son cœur.
L'influence du chantre de Bolla devait être la plus puissante, car elle la rapprochait davantage de la source intérieure d'où bientôt allaient jaillir, dans une prose si vive, tant de bonne humeur, de boutades et d'espiègleries. Le feu d'artilice n'allendail, pour éclater, que le contact de l'étincelle. Celte iiùtiation est Irès-marquêe dans le poëme de ISaiioliiif, si piquant à étudier, comme une révolte préméditée contre l'ancienne manière, dont i)ourlant subsiste encore plus d'une trace. C'est le premier pas d'un
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écolier qui échappe à la férule, nargue ses vieux maîtres et jette au feu son rudiment. Mais on voit bien qu'il sait ce livre par cœur, et s'en sert pour s'en moquer. Bien que l'ensemble soit leste et sémillant, bien que la rime y devienne cavalière, que la césure et le rejet y affectent de petits airs d'insurrection, une certaine allure fringante et délibérée; cependant, la peur du mot propre, l'indécision de la métaphore, l'expression vague ou toute faite, le manque de relief et je ne sais quel tour suranné, trahissent encore une éducation incomplète. Plus d'un passage semble une suite de bouts-rimés, ou des couplets de complainte. La muse est moins brave qu'elle ne le paraît. Elle a dérobé des cigarettes à M. Alfred de Musset, et voudrait bien les fumer; mais elle ne sait trop comment s'y prendre ; elle tousse.
Ce que j'aime surtout dans ce coup de tête, c'est que l'auteur revient enfin de ses pèlerinages au cap de Misène. Il rentre ciiez lui, ouvre les yeux, s'aperçoit qu'il a de l'esprit, ose s'en servir et s'étonne des ruines faites dans son imagination, sinon dans son cœur.
Napoline mourante, est le génie éloinf, Asservi par le monde, en ses élans contraint. Sous un ciiàlc de Tlnde ayant ployé ses ailes, Sous un chapeau d'ilerliaut cachanl les élincelles Qui trahissent forsueil de son Iront lumineux.
C'est un ange élouflant, sous des fleurs et des modes, T,es sublimes, rayons de sa sainte auréole ; C'est Corinne tombée aux pieds du Capitole.
Ne serait-ce pas bien plutôt sa rivale d'un jour, se relevant de ses triomphes entremêlés de faux pas et de glissades? Oui, c'est la réalité, et la vie apprise aux dépens des rêves : c'est l'expérience commençant à mûrir un esprit observateur. Demain ce sera la jeune fille remplacée par la femme :
Le matin exaltée, et moqueuse le soir,
Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre.
Du grand lionmie et du sot sachant se taire entendre,
Sachant dire à chacun ce (jui doit le ravir.
Des vanités de tous sachant bien se servir,
Naive en sa gaité, rieuse et point méchante.
Ayant un peu d'orgueil peut-être pour dél'aut,
Mai^ femme de génie et femme comme il faut.
Voilà le nouveau portrait. Est-il flatté? vous le saurez bicnlùl. Ou'il nous suffise maintenant d'indiquer déjà les traits qui accusent ici la ressemblance. Le plus saillant est le sourii^c d'une imagination malicieuse et spirituelle. Elle n'est rien moins (lu'éplorée, l'élégie de celte orpheline qui se tue par amour, pour punir un jeune fat trop honoré par celte vengeance. Le ton railleur y domine; la fable y est traitée sans façon ; elle devient un prétexte aux ricochets
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(le l'épigramnie, aux tirades satiriques, à des portraits moqueurs qui tournent à la caricature, à mille allusions frondeuses contre les mœurs et les originaux du temps. C'est la première escarmouche de la chronique, s'exerçant à sa petite guerre contre les vanités, les égoïsmes, les prétentions elles ridicules de ce monde qui servira de cible aux Lettres parisiennes. Quant à l'émotion, elle m'a tout l'air de n'être qu'une contenance, dont la gène se trahit souvent par les défaillances du style. L'exaltation factice qui règne en plus d'un passage ressemble à ces évanouissements prudents et calculés qui ne dérangent pas la toilette. Évidemment, madame de Girardin n'a point voulu nous mettre en frais d'attendrissement pour une douleur imaginaire : car c'est en robe de bal qu'elle porte le deuil de son amie. Ne s'écriet-elle pas, au moment le plus tragique :
C'est un grand embarras qu'une mort volontaire; Le jour où l'on se tue, on a beaucoup à faire.
Un persiflage léger, mêlé d'indifférence et de bon sens finement aiguisé ; voilà où nous en sommes. C'est une physionomie qui se dessine.
Mais on ne se détache point d'un passé qui fut cher, sans jeter en arrière un regard de tristesse, sans un gros soupir et une larme furtive. qui doit être toujours éloquente. Elle fut bien vile essuyée, mais on
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put l'cnlrcvoir. Jugez-en par vous-mêmes, et ne fermez point ce recueil avant d'avoir écoulé avec sympathie deux confidences à mi-voix qui partirent d'un cœur blessé. La première, adressée aux jeunes filles, est l'adieu mélancolique d'une âme un instant découragée, au printemps qui s'éloigne pour jamais; l'autre pourrait s'appeler le testament des illusions envolées : c'est le cri d[i désenchantement, mol cruel, mais qui n'est pas sans consolation ; car les accents (|u'il inspire sont enfin le tressaillement expressiC d'une sensibilité endolorie, et non plus un art d'agrément, la distraction des loisirs, le succès d'une soirée sans lendemain.
Madame de Girardin commençait à se sentir poète quand elle cessa de le paraître. Elle ne chanta plus que dans les jours d'orage, comme l'alcyon ; et pourtant la voix allait venir. Si elle nous priva de l'entendre, ne serait-ce pas qu'elle eut peur de trouver sa souffrance dans ce qui eût été notre plaisir".' .Vurail-clle redouté le sérieux des larmes vraies, elle qui, jusqu'alors, s'était accoutumée à ne pas compter les liattements de son cœur? Je le croirais d'autant plus volontiers, qu'elle n'aima jamais à sonder l'intimité de la vie. Son regard subtil pouvait y atteindre; mais il préférait se jouer sur les surfaces, comme s'il eût soupçonné l'amerlumc des découvertes profondes. Le poète voulait au moins sauver sa gaieté du naufrage de ses espèiances. Cet héritage, il le léguait en mourant au prosateur.
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C'était en 1856. Le vicomte de Launay dit un jour : « Que la clu'onique soit, » et la chronique fut. Il parait que le besoin s'en faisait généralement sentir. Hâtons nous de direque les femmes n'en furent point responsables, s'il faut en croire la Correspondance parisienne. Elles eussent plutôt redouté cette création comme une concurrence qui leur enlevait le monopole du babil médisant et des indiscrétions joliment affilées. Ce sont les hommes forts, les hommes sérieux qui propagèrent cette épidémie dont nous aimons tous à être atteints : « Pour les divertir, il leur fallait de tout petits commérages, des historiettes à noms propres, de longs détails sur des niaiseries, des personnalités sur des inconnus, des particularités sur des imbéciles, de menues calomnies, un propos insignifiant répété et malicieusement commenté, une balourdise échappée à celui-ci, un quasi bon mot attribué à celui-là, des calembours contre un tel, des quolibets contre un autre,des sobriquets contre tous.» Voilà, du moins, comment l'inventeur, tout en se réfutant par son propre exemple, définissait un genre
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qu'il appelait ailleurs le Juif errant de la frivolité. Mais, loin de s'alarmer de ses envahissements rapides, il y voyait le symptôme d'une époque trèsréfléchie. Car, suivant sa théorie, que je livre à votre contrôle, l'enfantillage des distractions prouve la gravité des caractères. Plus les grandes affaires ont fatigué les esprits, et plus il leur est naturel de rechercher des délassements qui ne leur coûtent aucun effort de pensée. Acceptons cette consolation, et tâchons de nous persuader qu'aujourd'hui nous valons beauccfup mieux que nos apparences. Puisque la passion des bagatelles a pris sur nous tant d'empire, puisque nous pouvons nous passer de bien des choses, excepté du caquetage, nous devons être une génération supérieure. Quand on aime tant le superflu, c'est qu'on possède le nécessaire cl le pain quotidien. Pourtant, dans l'intérêt même des écrivains aimables qui se sont enrôlés dans ce régiment de voltigeurs dont le vicomte de Launay fut le brillant colonel, n'est-il pas permis de regretter que lé talent dont ils sont prodigues soit confisqué par une spécialité qui les déioho à l'ait sérieux, toujours si difficile à recruter'.' Parmi ces courriers, si lestes au départ, si pimpants sous l'uniforme, et faisant joyeusement cla(|uer leur fouet quand s'clanrait leur fringant attelage, combien n'en avons-nous pas vu (pii dissimulaient en vain, après quelques années de service, la fatigue de leur labeur hebdomadaire! Ils
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nous revenaient tristes, poudreux, endormis, épuisés par tant de voyages ! La fanfare avait perdu ses notes, la malle arrivait souvent en retard ; elle avait tantôt brisé une de ses roues, tantôt égaré quelqu'une de ses dépêches. Et le public murmurait. 11 aurait mieux fait, l'ingrat, de plaindre ce pauvre postillon de Lonjumeau, dont la santé n'avait pu résister aux déboires et à la monotonie de la route. N'avait-il pas gaspillé sa verve à tous les relais ? Et aujourd'hui, il aspirait à une retraite honorable. Mais il lui fallait se résigner à l'ennui périodique d'amuser à jour fixe l'indifférence exigeante de ses habitués. Son nom ayant la valeur d'un souvenir, la chronique en avait besoin ; car elle survit à ceux qu'elle use; ses détracteurs même ne peuvent plus s'en passer. Cessons donc de la sermonner. Elle nous répondrait qu'elle est un des signes du temps ; et en cela, elle aurait raison contre nous.
Ne serait-elle pas, en effet, le produit spontané de notre désœuvrement moral qui se désaccoutume peu à peu des grands objets, et s'amuse des riens, comme un enfant des contes de sa grand'mère? Ne trouverait-on pas aussi quelque tendance démocratique dans l'attroupement, j'allais dire l'émeute, de cette curiosité banale qui ouvre à deux battants toutes les portes closes, s'invite, au nom de l'égalité, à toutes les fêtes de luxe, veut au moins entendre de loin le bruit de l'orchestre^ voir à travers les croisées
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l'éclat des lustres, inspecter les toilettes au passage, flairer la carte des grands dîners, respirer à la dérobée le parfum des mets, et jouir par l'imagination des plaisir réservés à ceux qu'elle croit les heureux et les élus.
J'incline à le supposer. Car, pour le gros des lecteurs, ridéal de la chronique serait un télégraphe électrique servi par une police secrète, ou bien encore une sorte de boile aux lettres dans laquelle tomberaient les mille rumeurs qui bourdonnent à travers toutes les fractions excentriques ou exclusives du monde parisien. Plus d'un honnête bourgeois, désireux de se tenir au courant de son siècle, entend qu'on l'initie aux myslôres de tous les élages qui ne veulent pas voisiner avec lui. En lisant le bulletin de la vie élégante, il croit se donner un vernis d'aristocratie. Quand on lui fait part des morts, des naissances ou des mariages célèbres, il en est tlatlé comme d'une invitation personnelle. Racontez-lui des anecdotes assaisonnées d'un petit grain de scandale, cela chatouille sa grivoiserie gauloise. Proposez-lui des initiales comme des rébus à deviner; épiez les démarches de la politique d'antichambi'O et les intrigues de la galanterie dorée; promenez-lc du Jockey-Club à la buvette de la Chambre des députés, du faubourg Saint Germain ati quartier lliéda, des coulisses de l'Opéra à celles des Délassements- Comiques. De l'esprit, ayez-on, puisque vous ne
pouvez faire autrement ; mais pas trop, on ne vous en saurait pas gré; cela dérange les habitudes. Si l'abonné vous permet quelques digressions sur l'art et la littérature, c'est qu'il est bon de connaître le litre du livre qu'il ne lira pas. Mais sachez qu'il s'intéresse avant tout à la gazette du dandysme et de la bohème. En un mot, si la chronique consultait le goût de l'épaisse majorité, elle ne serait plus bientôt qu'une succursale des Petites- Affiches, un bureau de renseignements, donnant le programme des bals, des concerts, des spectacles, dressant le catalogue des expositions, présentant les danseuses, introduisant les ténors, lançant les héroïnes de la choréograpliie scabreuse; factotum de la réclame, agent universel de la publicité, argus toujours éveillé, et trop souvent, dans les jours de disette, moniteur officiel de la pluie et du beau temps.
Pour satisfaire à ce rude emploi, le don d'ubiquité serait indispensable. Les bottes de sept lieues n'y suffiraient pas. Le malheureux chroniqueur mourrait à la peine. Le voyez-vous d'ici condamné à voltiger, sténographe infatigable, du nord au midi, de l'est à l'ouest, calculant avec anxiété les secondes dont il peut disposer pour chaque plaisir, songeant à la fuite dès qu'il est arrivé, tremblant à la fois de partir trop tôt ou d'accourir trop tard, haletant, éperdu, et ne recueillant le lendemain pour récompense de ses insomnies laborieuses que le reproche
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de partialité, d'inexactitude ou d'oubli ! Autant vaudrait se brûler la cervelle. Or la littérature en souffrirait : car, parmi les rédacteurs attitrés de nos informations quotidiennes, il y a bien des hommes d'esprit ; et ils le prouvent en prenant le parti d'étudier les nouvelles du jour dans leur imagination, ou d'attendre qu'elles les visitent à domicile, c'està-dire que le gibier se mette complaisamment sous le fusil du chasseur.
Cette méthode est la bonne, car elle remonte directement au vicomte de Launay, qui la conseillait en la pratiquant. Mais il en parlait bien à son aise. Car ses nombreux successeurs n'occupent pas tous un observatoire aussi commode que le sien. N'était-ii pas au cœur même du journalisme militant? N'avait-il pas le secret de toutes les comédies, graudes et petites, la clef de tous les salons? Le sien n'était-il pas le rendez-vous des illustrations les plus diverses, qui se plaisaient à proclamer par leurs hommages sa souveraineté séduisante? Que de collaborateurs parmi ces artistes, ces poètes, ces publicisles, ces hommes d'État, ces causeurs éminenls, dont la conversation, retenue par une mémoire fidèle, eût été le plus amusant des feuilletons, et un chapitre instructif de l'histoire contemporaine! (loncentrcz toutes ces étincelles, tous ces rayons dans un foyer (lui les rassemble; ajoutez-y par-dessus tout un long exercice de malignité féminine qu'eniiardira tout à
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coup ce masque provisoire, à travers lequel deux yeux bleus lancent impunément l'éclair d'une gaieté railleuse ; et dites-moi si ce concours exceptionnel de circonstances ne fut pas une de ces rencontres qui ne se retrouvent que par un privilège bien rare. En d'autres termes, madame de Girardin possédait deux talismans que je recommande à ses imitateurs : la canne enchantée de M. de Balzac^ qui lui permit de tout voir sans être vue, et un lorgnon rnagiqae qui perçait à jour les mensonges de la physionomie et de la parole, les ruses de la vanité, de la sottise, de l'égoïsme, des prétentions jeunes et vieilles, en un mot tous les travers les plus habiles à duper les autres en se dupant eux-mêmes. Ainsi donc, elle pouvait et savait étudier, sinon le cœur humain, du moins les costumes sous lesquels il se déguise trop souvent dans le tourbillon de la vie artificielle et frivole. Elle y jouissait de ses entrées franches, et y marchait de pair avec les plus favorisés : aussi lui était-il possible de juger avec indépendance et autorité; elle n'était point tenue à ces égards qui compromettent la vérité. Cette juridiction de l'expérience, du goût et du bon sens s'anima de tous les petits ressentiments qui stimulent l'éloquence par la passion. Ce fut vraiment pour elle une fête de faire pleuvoir une grêle de méchancetés ingénieuses sur ceux et celles qui avaient eu l'imprudence d'agacer ses nerfs facilement irritables. Elle se dédommageait
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ainsi cliaque semaine des contraintes do la politesse, par ces explosions de sévérités qui lui donnaient le courage et môme le désir d'affronter tous les soirs, avec une patience intéressée, les ennuyeux dont elle tirait un si riche revenu d'épigrammes.
Voilà pourquoi, malgré les actualités toujours périssables par quelque endroit, la vie circule encore dans ces pages qui n'ambitionnaient que la vogue de l'heure fugitive. C'est que, sauf accident rare, qui trahit le poids de la corvée, elles no furent que le soukigement des servitudes subies et les représailles de la franchise, faisant expier avec délices aux amis de passage les supplices auxquels la victime avait été forcée de sourire giacieusement. On dirait Philinle envahi tout a coup par le courroux d'Alceste. Ou plutôt, eiïaçons ce mot ; il serait ici un contre-sens, car Alceste n'eût jamais dit à Arsinoé tout ce qu'il pensait d'elle. Célimène seule pouvait l'oser. D'ailleurs, les femmes deviennent rarement misanthropes, et cela s'explique : elles se réjouissent trop de nos défauts pour leur en vouloir ou chercher à les guérir. Ne sont-ils pas les complices de leur domination? Aussi le genre masculin a-t-il été relativement ménagé par l'art illerie légère qui déchirait ici, à côté des habits noirs, tant de gaze et de dentelle. Oui, le vicomte de Launay serait plutôt misogyne. Et ce fui par là qu'il dévoila son pseudonyme. En révélant avec tant de plaisir et de sûreté les côtés faibles d'un
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sexe habile à les dissimuler, il s'accusait d'en ôtre un peu. Nous n'avons pas assez de sang-froid pour voir aussi clair dans les questions de psychologie auxquelles se mêlent les jolis visages. Nous aimons trop à être trompés par les apparences, pour chercher à nos dépens la réalité qui aftligerait nos illusions. Et même, quand celles-ci se dissipent, nous gardons encore malgré nous un reste de reconnaissance pour les perfidies dont nous pouvons profiter.
Ce vif sentiment des caractères, ou plutôt cette science intime du monde et de son personnel, relevée toujours par l'agrément d'un style pittoresque, éblouissant, plein d'expressions trouvées et adaptées merveilleusement à l'idée, la serrant avec grâce et souplesse, comme un corsage bien fait dessine la taille : voilà l'originalité piquante de la Correspondance parisienne. On se plaît à la feuilleter, ainsi qu'un album de portraits esquissés d'après nature, à l'insu des personnages qui, tout radieux et contents d'eux-mêmes, posèrent sans y penser pour une caricature. Le peintre n'avait que l'embarras du choix. Les modèles encombraient les salons des autres, sinon le sien. Aussi, pour nourrir sa causerie, n'étailil pas besoin d'interroger les événements du jour. Les plus charmants chapitres furent ceux qui ne savaient pas où les conduirait leur fantaisie. Dans ces improvisations, que ne conseillait pas toujours la charité chrétienne, on croirait parfois entendre un
la Rochefoucauld en robe décolletée. C'est alors que le \icomte passait en revue ses sots familiers, ses grimacières de prédilection, ses bourgeoises sucrées, ses minaudières pincées, ses fausses grandes dames, ses bellâtres, ses impossibles, ses niaises, ses importunes, ses extravagantes, ses évaporées, ses pédantes et ses laiderons, en un mol, toute sa ménagerie ordinaire. Quelle élourdissante série d'exécutions! Le feu roulant d'une mousqueterie joyeuse faisait une Saint-Barlhélemy de ridicules dans tous les quartiers de la noblesse ou de la finance. Peutêtre eût-il été juste d'être moins pessimiste : la sociabilité française aurait le droit de protester contre bicMi des exceptions qui semblent ici érigées en règles; et sous ces rigueurs perce quelquefois le parti pris de la satire. Mais demandez donc la mesure à ces courages qu'enivre l'odeur de la poudre et qu'entraîne l'ardeur de la mêlée. D'ailleurs, si madame de Girardin a trop médit des femmes du monde, elle était, plus que toute autre, autorisée à exiger d'elles la perfection. Aussi, ne discutons plus le fond de ces attaques, et bornons-nous à en admirer la forme. Notons, entre mille autres, celte thèse, demisérieuse et demi-folle, sur les vocations natm-ellescl le contraste qu'elles offrent avec le hasard des conditions sociales. Il faut voir défiler, comme en un jour de carnaval, cette grotesque procession de duchesses nées portières, de soubi'eltes nées princesses, de Pa-
risiennes nées provinciales, de marquises nées femmes de chambre, sans compter celles qui naquirent... vous ne le devineriez jamais... eh bien... sergenls de ville et gendarmes. Oui, « — Elles font gratuitement la police des salons, vont et viennent de la salle de bal à la salle à manger, traversant la foule qui se range à leur aspect : elles font taire les bavards quand on va chanter, elles ordonnent aux hommes assis de céder leurs places aux femmes récemment arrivées ; elles font ouvrir les fenêtres, évacuer les portes, enlever les banquettes ; elles savent repousser avec énergie jusque dans l'office les rafraîchissements intempestifs; et les gens de la maison qui ne les connaissent point leur obéissent, comme les passants à un garde municipal inconnu. Ces femmes, en général, sont grandes comme de beaux hommes ; elles ont une bonne voix de commandement. Plus d'un colonel voudrait trouver pour dire -.Portez armes! l'accent qu'elles ont pour crier : Chut ! chut donc ! ou bien : On ne passe pas ! Elles ont une attitude martiale qui impose un grand respect. Leur robe à brandebourgs ressemble toujours un peu à un uniforme ; leur toque de velours est un reste de chapeau à trois cornes, et leur bonnet... c'est un casque dégénéré. » Nous nous arrêtons à temps : la charge commençait. Mais si parfois la plaisanterie perd son équilibre, le plus souvent elle le garde, non sans inspirer quelque
inquiétude. Nous voudrions citer jusqu'à la derniîre ligne cette désopilante boutade, composée avec un art qui a calculé l'efiet de chaque mot. Mais combien d'autres petits chefs-d'œuvre réclameraient contre notre silence ! Ne faisons donc pas la maladresse de les analyser : autant vaudrait disséquer une nuée de papillons qui s'envolent. C'est son triomphe que ce marivaudage, auquel le sens ne fait jamais complètement défaut, bien qu'il s'expose à plus d'un hasard : car il arrive que l'esprit une fois lancé ne sait plus se retenir. Il s'entête dans son tour de force, se pique d'honneur, et laisse la raison en route, si elle n'a pas le pied assez leste pour le suivre. Mais, alors même, on est encore tenté do crier : au miracle !
C'est qu'en vérité ces doigts féminins ont l'adresse d'une fée. Ils excellent à broder l'impalpable. Ne touchez pas à ces tissus; ils craignent vos mains viriles. Mais regardez-les de près, en retenant le souffle. Vous y verrez ce que peut en se jouant un talent dont la portée va au delà des sujets qu'il traite ; et, tout en constatant qu'ils ont enchaîné son essor, vous n'en goûterez que plus cette adresse d'exécution qui dissimule si bien la ténuité de la trame par les ruses du dessin et de la couleur. Son aptitude de moraliste a su vaincre l'infériorité de sa matière. Madame de Girardin est le la bruyère des chiffons. LU simple ruban peut devenir pour elle une
étude de mœurs. Lavater devinait les passions aux plis du visage. Telle ride lui disait : il a souffert ; telle autre : il a aimé ; ce sourire l'attirait, celui-ci l'éloignait. « Il reconnaissait à première \-ue le nez d'un bon père, le front d'un honnête magistrat, le menlon d'un jaloux. » Eh bien, le système du vicomte de Launay est encore plus expéditif et peut-être plus sûr, car les yeux mentent comme les lèvres, tandis que la parure trompe rarement. Tous les détails d'une toilette, depuis le chapeau jusqu'aux bottines, se transforment en aveux. Il lui suffit d'un coup d'œil sur la coupe ou la couleur d'une étoffe pour analyser de prime abord les goùls, les manies, les sentiments, les habitudes. Un jour qu'on offrait à l'auteur de le présenter à une dame dont les gants étaient garnis de pompons roses, ne répondil-il pas aussitôt : « C'est inutile, jamais nous ne pourrons nous entendre. » Froufrou, falbalas, garnitures historiées et mirobolantes, lisérés, marabouts, manchettes, volants et rosettes, autant d'éléments de cette psychologie de boudoir, qu'on pourrait appeler la science des indices. Ne vous récriez pas, ô sages! Méditez plutôt cette lettre si pleine de profondeur philosophique, où l'on enseigne à qui veut lire combien est indiscret le langage des robes, si coûteux pour tant de maris qui ne le comprennent pas. Vous y apprendrez à vous défier même des toilettes jansénistes, même de ces corsages montants qui tra-
hissent les moindres conlours de la taille avec une pudeur malintentionnée. Tous les défauts qui font votre bonheur ou votre tourment, -on les signale à votre diagnostic. Mais, hélas ! on se garde bien de vous dire à quel signe et à quelle nuance vous pourrez reconnaître la femme idéale que sftns doute vous cherchez encore.
Le mérite n'est pas si mince d'avoir su montrer la main du maître dans l'art de parler sur les riens. Pourtant n'abusons pas de cette dextérité. Elle risquerait de s'évertuer à une gymnastique périlleuse, qui me rappelle ces ascensions de l'Hippodrome, où l'on voit des acrobates féminins pirouetter autour d'un trapèze suspendu à un ballon dont on a détaché les liens. — Condamnée, par le genre qu'elle venait de créer, à s'immobiliser dans la belle humeur et la plaisanterie à bride abattue, madame de Girardin ne put s'y maintenir qu'en se vouant au paradoxe à outrance. L'idée finit par devenir quelquefois un habile escamotage, accompli par un preslidigilaleur qui jette de la poudre aux yeux. Combien de pages écrites uniquement pour nous pei-suader que le monde est renversé, et que nous marclions sur la tète! C'est affaire de rire, dira-l-on : je le sais ; mais voilà précisément ce qui nous fatigue à la longue. 11 entre du faux dans ce badinage prémédité, qui ne cache pas assez l'intention de nous étonner ou de nous mystifiei". Que do temps en toiiqis, pnui' dt*seniuiyer la
raison, on nous présente les objets de travers ou sens dessus dessous, passe encore : c'est une ressource pour ranimer les langueurs de la conversation. Ces pétards, qui éclatent tout à coup, réveillent les dormeurs, et leur font jeter les hauts cris. Mais n'érigeons pas en procédé ce qui n'est tolérable que pour dégourdir la langue, émoustiller la contradiction, secouer l'engourdissement, et, comme l'on dit, mettre le feu aux poudres. Or, ici, c'est une habitude qui a prévalu, et, quand on ferme le livre, on en est à se demander s'il fait jour ou s'il fait nuit.
Indiquons encore un autre défaut qui nous a donné quelques impatiences ; car il est très-sensible en ces régions de la futilité : c'est la prétention de transformer un fauteuil en tribune. Madame de Girardin a écrit quelque part : « Chez la femme, le style, c'est Vhomme. » Pourquoi ne dirions-nous pas ici plus poliment et plus justement : c'est le mari? Oui, elle l'a prouvé en vers, comme en prose. Dieu me garde d'en rire! Mais, quand on sait si bien rencontrer chez les autres le défaut de la cuirasse, comment n'a-l-on pas l'instinct de se rendre invulnérable? Or il y a nombre de passages qui témoignent qu'en certains jours le vicomte de Launay s'est cru très-naïvement un électeur et un éligible, sinon un député ou un futur ministre. Il s'était tellement accoutumé aux habits masculins, que, par instant , il oubliait son sexe et ravissait au nCAve le triste privilège de déraisonner
sur la polilique. Si nous étions méchant, comme nous aurions beau jeu contre ces prcmiins-Paris qui r.e trompèrent d'étage et descendirent au rez-dechaussée du journal! N'y touchez qu'avec précaution : vous pourriez vous y piquer les doigts; car la question constitutionnelle se trouve égarée comme une épingle parmi ces bouts de rubans. Entendez-vous cette voix ordinairement si douce qui se môle comme un fifre à la musique militaire du combat, et fait sa partie dans le concert des gros mots parlementaires? Elle lance des défis à la gauche, à la droite et au centre ; elle en remontre à M. Thiers et à M. Guizot ; elle leur désignerait presque un héritier qu'elle ne nomme pas ; elle réfute leurs discours, elle propose au pays des programmes de réforme. Mais, vicomte, regardez-vous donc dans votre glace, au moment où vous méditez un remaniement de la charte; elle vous dira si l'on peut vous prendre pour un législateur. Évidemment oui, s'il s'agit de distinction. Révolutionnez les modes ; vous régnez légitimement sur elles, et personne ne s'en plaindra. Mais, de grâce, n'allez à la Chambre des députés que pour y donner des distractions aux orateurs ou à leurs auditeurs; et si l'on mène les Eiançais de travers, n'en prenez souci : réjouissez-vous plutôt d'être Française, afin d'éciiapper à la responsabilité des fautes commises ou subies.
Mais n'insistons pas. Nul n'ignore (pie les femmes
MADAME EMILE DE (ilUARDIN. "O.-)
sont très-sensibles aux courants d'air et aux influences atmosphériques. Or, rue Laffitte, on était fort exposé aux orages de la polémique. Est-il étonnant qu'ils aient enroué quelquefois madame de Girardin? Son boudoir n'avait-il pas une porte ouverte sur un cabinet où une plume habile tenait le pouvoir en respect et quelquefois en échec? Et puis, mademoiselle Delphine Gay n'avail-elle pas jadis prêté à Jeanne d'Arc le serment que vous savez ? Après tout, ce n'était pas toujours contre des moulins à vent que sa lance chevaleresque tombait en arrêt. Littérairement parlant, il y avait, par exemple, du bon dans la proposition d'imposer une amende à tout orateur qui redirait plus de sept fois la même chose. Ses frissons prophétiques ne la trompaient pas non plus, quand à l'apparition des Girondins elle s'écriait : « Ce livre est un présage, un symptôme, un décret peut-être. Ah ! que c'est beau! mais que d'événements vont en naître! Puissé-je ne pas les voir ! Oh ! que je voudrais mourir ! » C'était aller un peu loin ; mais les bouleversements lui faisaient peur, même provoqués par des anges. Elle n'était pas un de ces indifférents qui se bornent au plaisir désintéressé du spectacle : en voyant les acteurs jouer maladroitement leur rôle, elle avait toujours envie de sauter sur la scène, pour leur donner une leçon. C'était chez elle l'élan généreux d'une bravoure entreprenante.
506 PORTRAITS D'HIER ET D AU JOURD'Hl'I
Je dtnicndrais carliste avec un la Fayette, Républicaine avec monsieiu' de Melternich; Oh ! des opinions j'abhorre le trafic : Chaque parti me voit dans le contraire extrême; J'airne ce cp.i'il déteste et je hais ce qu'il aime.
A la bonne heure! Voici la meilleure de toutes ses professions de foi. L'indépendance n'est-elle pas la grAce de ces esprits bien faits qui, pour nous ravir, n'ont qu'à rester dans leur naturel? Cette spontanéité d'impression porta toujours bonheur à madame de Girardin , quand elle ne s'exagérait pas jusqu'aux sorties belliqueuses d'une vaillance généreiïsement étourdie. On aime en elle comme la promptitude involontaire d'un premier mouvement. Ses vivacités les moins bienveillantes lui échappaient si vite, qu'elle n'aurait pu les retenir. La flèche partait d'elle-même, sans prendre le temps de viser au cœur. Elle blessait peut-être, mais sans cruauté. On lui aurait volontiers servi de but, par amour de l'art : tant il y avait d'élégance dans l'attitude de l'archer! On se consolait du moins des égralignures en admirant l'ongle rose qui avait eflleuré l'épiderme.
Kn somme, il est impossible de n'être pas aussi sympathique à son caractère qu'à sou talent. Car louer l'un, c'est estimer l'autre, tellement leur accord fut parfait. Cette harmonie explique l'attrait singulier de son style. Il est presque toujours tel que l;i parole eût été sur les lèvres. Vous sur|)rendroz
partout le sourire secret de l'écrivain, qui s'amuse de ses propres rencontres, va pour ainsi dire à la découverte dans son imagination, et s'abandonne en toute confiance aux heureux caprices de son génie familier. Souvent même l'allure de la phrase a comme gardé le souvenir du geste dont elle fut accompagnée. L'analyse de ces nuances deviendrait presque de la physiologie, si nous voulions vous faire ausculter de près les trépidations de cette sensibilité nerveuse qui fut le fil conducteur de la pensée. Chaque ligne en est la vibration docile. Nous croyons entendre et voir une personne : c'est une voix qui résonne, un souffle qui nous approche; il y a là comme l'empreinte d'un tempérament. Nous assistons à l'éclosion de l'idée : sur la fleur cueillie perle encore la rosée matinale. C'est que l'auteur a su écouter ses propres sentiments, et fixer les éclairs au passage. Notre plaisir n'est que le sien. li s'est intéressé à son œuvre : il a essayé instinctivement sur lui-même l'effet qu'il devait produire. Cette satisfaction voluptueuse, qui rend la plume exigeante, est comme une fontaine de Jouvence qui communique à l'expression la fraîcheur de la jeunesse.
Mais, s'il faut faire une large part à celte naïveté de la conception, n'oubliez pas non plus que la coquetterie veille à côté. C'est une femme qui cause : son feuilleton, c'est elle-même; et elle songe à sa toilette avant de paraître devant le public. Aussi, at-
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tendez-vous à tous les manèges de la séduclion. Les négligences mêmes n'auraient-elles pas été disposées avec art par un coup d'a?il intelligent jeté sur le miroir? Oui, il n'y a guère moins d'apprêt dans les fous éclats de rire, dans ces roulades du rossignol qui s'égosille, que dans les épigrammes aiguisées à loisir, les anecdotes combinées pour la surprise, et ces portraits que le pinceau a minutieusement fmis. Nous pourrions vous montrer du doigt tous ces secrets. Mais il vaut mieux que vous ayez le plaisir de les deviner: seulement soyez avertis. Et ajoutons même tout bas qu'il y a plus d'un trompe-l'œil parmi ces blueltes, ces paillettes, ces bouffettes, ces colifichets et toute cette guipure qui ne fut jamais indispensable à la beauté simple et vraie. Si vous vous en apercevez, excusez le chroniqueur ; la chronique imposait ce costume au vicomte de Launay.
MADAME LMILt Dt GIKAUDIN 503
Épisodes narratifs, croquis de mœurs, silhouelles bien découpées, dialogues incisifs, vif sentiment de la réalité, scènes d'intérieur sobres et exactes, cadres arlislement ajustés à de Unes miniatures, n'était-ce pas déjà comme l'apprentissage du genre nouveau que madame de Girardin allait aborder, sans sortir de ces salons un peu monotones où elle continuera de lorgner ces poupées gantées, musquées, frisées et pomponnées que remuent trop habituellement les ressorts de la convention?
C'est vous annoncer une série d'œuvres plus distinguées que fortes ou profondes. 31ais elles n'en méritent pas moins un chapitre spécial dans l'histoire de la société polie, et de l'influence qu'elle a exercée sur les letlres. Car nulle part ne se marque mieux que dans ces romans la solidarité du monde et du goûl. A peu près contemporains des Mystères de Paris, ne semblent-ils pas une protestation indirecte de l'urbanité paiisienne contre les profanateurs qui dégradaient l'art, jusqu'à lui ôter la pudeur et le respect de lui-même? On n'a point assez signalé le rôle con-
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servateur qui est le partage des femmes dans les époques de décadence. Sans elles, nous retomberions dans la barbarie. Elles nous l'ont rougir de nousmêmes, nous retiennent sur les pentes que bordent les abîmes, et sauvent les traditions fécondes, sans lesquelles le rêve du progrès n'est que l'utopie de 1 impuissance. Partout où le feu sacré menace de s'éteindre, elles en rallument l'étincelle. Dans les régions de l'intelligence comme dans celles du cœur, elles veillent contre toute contagion qui attaque le principe môme de la vie. Aussi, en lisant ces études dont la discrétion contraste si nettement avec le dévergondage des improvisations mercantiles qui préparèrent l'avènement prochain du réalisme, avonsnous éprouvé une sorte de reconnaissance pour l'écrivain qui consola un instant les honnêtes gens des engouements malsains, détourna leurs yeux de l'orgie, et ouvrit un asile aux imaginations découragées. Cependant, voyez combien la critique est ingrate ; ce style spirituel, ce bon sens avisé, tant de notes prises sur le fait, tant d'analyses suivies au microscope, nous laissent encore plus d'un regret. Des restrictions sortent de nos éloges mêmes. Habitués que nous sommes aux secousses violentes et aux haidiesses d'une anatomie impitoyable, nous hésitons à reconnaître l'intégrité de la nature humaine dans ces fantaisies raffinées qui n'offrent à nos regards que les dcmi-teinles d'un marivaudage agréable, il nous
faut des couleurs plus tranchées, une action plus solide, des événements plus animés et plus liés aux caractères, des personnages consistants, qui ne glissent pas, comme des ombres légères, sans qu'on puisse saisir et arrêter leur image.
Pour moi, si j'écrivais un roman, j'y mettrais Un seul événement entouré de portraits.
Ces vers pourraient servir d'épigraphe aux récits de madame de Girardin. Le détail en est aussi industrieux que l'ensemble fragile. Les mots heureux y abondent; on en détacherait tout un choix de pensées qui font sourire la réflexion. C'est un moraliste qui possède à fond la science des migraines, des vapeurs, des pâleurs, des langueurs féminines; on se demanderait volontiers d'où lui vient tant d'expérience. Les médecins de dames n'en savent pas aussi long sur ces maladies qu'il faut avoir éprouvées un peu pour les connaître aussi familièrement. Mais cette collection de vérités parfois effrayantes manque de support. Les acteurs ne seraient-ils pas le plus souvent les confidents de l'auteur qui parle sous leur nom, et les charge d'accentuer ses malices? Nous sommes captivés, mais bien rarement émus. C'est qu'en général la passion ne s'y trouve pas. Elle a presque toujours été confondue avec le caprice. Quand les héros ne sont pas purement imaginaires,
ÔIJ l'UUlUAllb DlllEU tl D'AL JULllDIllI.
ils ne représentent guère qu'une variété assez pauvre, que l'on pourrait définir : Le séducteur qui cherche de l'ouvrage. Arrêtons-nous pour esquisser son signalement.
Ces Maciiiavels de la rouerie galante ne voient dans certains succès flatteurs qu'une réputation qui les pose. Quant à la fidélité, cela ne les regarde pas : que leurs victimes s'arrangent de manière a la leur rendre douce et facile. En fait, ils veulent triompher plutôt que régner; et comme les obstacles relèvent le prix de la victoire, ils braconnent volontiers sur les terres défendues. Toujours disponibles pour les bonnes occasions, ils soutiennent leur prestige p;ir l'inconstance. S'ils parlent le langage du cœur, c'est uniquement à force d'esprit. L'art d'aimer n'est pour eux que le code de la perfidie sentimentale.
Tout est calcul : les soins, le dépit, rabandoii; Les regards, les soupirs, la tendre rêverie, Ne sont que les moyens de celte tliéorie : On s'étudie à peindre un injuste courroux; Avant riiistant prescrit, on n'ose être jaloux.
Avi'Z-vous du l('mj)s ù pcidrc diins ce Irislc emploi des loiîsirs opiilcnls'.' laites voire plan de campagne; méditez mille eombinaisons ^.lialégitiucs cpii accélèrent la capitulation de la place as^jiégée : au,ourd'Iuii des courts de foudre, des apparitions subites, des rencontres inexplicables qui déconcertent l'assu-
luiice de l'ennemi; demain, des soins attentifs, des niaiseries romanesques, un silence expressif, une admiration respectueuse et craintive, qui saura se concilier bientôt avec les imprudences qu'on pardonne, la présomption qui est un hommage, ou la témérité des poursuites qui bouleversent et paralysent la défense. Le ridicule même, c'est parfois de l'héroïsme que de savoir l'affronter. Résignez-vous, par exemple, à porter des fleurs intelligentes à votre boutonnière; soyez tour à tour berger, troubadour et don Juan. Si vous ne pouvez attirer et rassurer, laites- vous craindre, faites-vous haïr, p*ar des hostilités voilées, une froideur affectée, par l'insolence des tendres reproches. Apprenez l'art de magnétiser par des regards fascinaleurs, de correspondre par l'invisible électricité de la sympathie; jouez de votre voix comme d'un instrument qui note toutes les inflexions, suivant l'elfet à produire. On peut compromettre une femme, môme en lui disant bonjour. Surtout n'ayez jamais que les défauts et les qualités commandés par les circonstances. Car c'est là le point capital. Écoulez M. de Lusigny, l'idéal du genre, professer ce système de mélamorphoses renouvelées de Jupiter : oui, de Jupiter; c'était son maître; il voyait en lui le doyen de la race des séducteurs, un Lovelace olympien. 0 l'amusante théorie! Danaé, c'est le type de la beauté vaine et cupide : voulezvous l'éblouir, faites tomber une pluie d'or; elle ne
résistera pas au luxe des équipages, de la livrée, des hôtels somptueux, d'une table exquise, d'un ameulilement splendide. Mais Léda, qui tremble à la voix des poètes, verse des larmes aux accents de Mozart, chante du Rossini, joue du Beethoven ; comment lui plaire, si vous ne devenez un cygne aux ailes immaculées, si tous vos soupirs ne se tournent en harmonieuse mélancolie? Lisez donc bien vite les Méditations de Lamartine pour vous donner la note. Ne parlons pas d'Europe; et puissiez-vous n'avoir jamais besoin de vous en souvenir ! Est-ce une prude qui s'expose à vos tentations? Faites-vous alors bien petit, bien humble, bien obscur; n'éveillez pas les soupçons. Pour séduire Junon, le maître du tonnerre n'a-t-il pas revêtu la forme du plus chétif et du plus triste des oiseaux? Il s'est changé en coucou. Quelle leçon! Quantaux soties, avec elles, jouez hardiment la passion. Égine, princesse de Béotie, succomba le jour où le roi des dieux se déguisa en flammes. Enfin, dans le cas où vous dresseriez un piège à la vertueuse Alcméne, sachez-le bien, Jupiter n'en triompha qu'en prenant les traits d'Amphitryon son époux. La femme iionnéte n'est trompée que par surprise, et au nom du devoir.
Tout ceci n'est point de la mythologie. Si vous avez lu Madame (le Pontanges^ vous reconnaissez déjà Lionel de Marn]), ce fat ennuyé, qui s'éprit un beau jour d'une jeune femme, mariée à un idiot, dont il
ne sut pas attendre la succession certaine. Ce sybarite du Café de Paris ne s'aperçoit des battements de son cœur qu'après avoir bien dormi et bien déjeuné. N'avait-il pas quitté sa première maîtresse parce que toutes ses cheminées fumaient, la seconde, à cause de son chien qui venait lécher ses bottes vernies, la troisième parce qu'elle avait déménagé et demeurait trop loin, la quatrième parce que sa cour n'était pas assez large pour qu'on pût y entrer en cabriolet, la cinquième?... Mais c'est déjà le roman qui s'engage; car Laurence ne devait être qu'un chiffre de plus sur sa liste. Sa résistance à se faire inscrire piqua d'abord son amour-propre, puis fatigua sa patience; si bien que, par représailles, il se condamna brusquement à un mariage de convenance, dont il venait de signer l'arrêt, quand une lettre lui apprit subitement le veuvage de madame de Pontanges, qui mettait sa main à sa disposition. Hélas! il était trop tard. Au lieu de se césigner, il perd la tête et quitte sa femme, dont il commençait à devenir amoureux. Bref, la pauvrette finit par en mourir et lui par y laisser sa raison ; car, le jour même où il devenait libre à son tour, celle qu'il avait voulu punir cessait de l'être, et s'appelait la princesse de Louisberg. N'y avait-il pas là de quoi aller tout droit à Charenton ?
Deux remarques ressortent de ce résumé rapide. La première est qu'on ne saurait se prendre d'une vive affection pour ces fainéants bien rentes qui s'em-
016 PORTRAITS D'HIER ET DAU JOU RR lUI.
barquenl dans une aventure avec le sang-froid d'un touriste partant pour un voyage d^agrément, dressant d'avance son itinéraire, et désignant, montre en main, le jour et l'heure où, d'étape en étape, il doit arriver au terme de son excursion. Le tendre engouement de Lionel n'a d'abord été qu'un pari fait avec lui-même, et qu'il s'est promis de gagner; s'il le perd, nous ne pouvons plaindre cet esprit frivole qui se monte par l'imagination, et se désenchante par l'égoïsme; girouette bien mise, tournant à tous les souffles d'une humeur inconstante. Je soupçonne qu'en toute chose il attache plus de valeur au cadre qu'au tableau. Près de sa tante provinciale, Laurence lui parait ridicule : à côté de son cousin l'ambassadeur, il la juge ravissante. Plus lard, quandil s'avise de la regretter, après dix-huit mois d'un mariage qui va le rendre père, c'est qu'il l'a rencontrée à l'Opéra, entourée de l'auréole éblouissante d'une femme à la mode. Il adore en elle l'architecture de son hôtel et le bon ton de ses raouts. En un mot, sa passion n'est que le malaise dune vanité souffrante. Celle âme appauvrie pouvait tout au plus prêter à l'ironie.
Quant à la fable, elle nous parait plus iiabile qu'acceptable. Madame de Girardin remplace trop fréquenuuenl l'intrigue par les je^ix du hasaid, (lu'cllc appelle le plus romanesque des ronianciers, Kllc la réduit à une silualinu paradoxale que dénoue-
ronl les espiègleries du sort. L'iiistoii e de ces deux amanis séparés deux fois par le (juignon ressemble à un joli tour de passe-passe. Mais quelle vraisemblance dans une action qui repose tout entière sur l'union absurde d'une femme jeune, noble, riche et jolie, à un crétin fur.ieux qui est au-dessous de la brute? Je ne vois plus en elle une épouse, mais une garde-malade que lient seulement les vœux de la charité. Il y a là un élément burlesque qui glace l'intérêt. Quand, pour se protéger contre sa propre inclination, elle invoque le serment solennel prononcé au pied des autels, nous sommes tentés de l'en dégager, ne fût-ce qu'au nom de la loi qui admet au moins les cas rédhibiloires. Son héroïsme peut être digne du prix Montyon ; mais il a le tort de nous rendre, malgré nous, complices de Lionel.
D'ailleurs, est-elle aussi vertueuse qu'elle le croit? J'en doute, quand je vois sa coquetterie accorder en menue monnaie tant de trésors de tendresse, qu'elle n'ose dépenser libéralement en une heure de largesses. Tous ces péchés véniels additionnés ne pèseraient-ils pas plus dans la balance que l'occasion détinitive d'un sérieux repentir? Nous touchons ici une question de casuistique délicate, mais que nous ne pouvons éluder; car elle se présente souvent chez madame de Girardin. La plupart de ses héroïnes sont plus coupables par l'intention que par le fait. Elles s'avancent aussi près que possible du précipice. Si
elles n'y tombent pas, c'est par bienséance, parce qu'on les regarde, et aussi par un heureux hasard qui leur tend la main à propos, au moment où elles commençaient à trop comprendre que tout n'est pas remords dans une faute. Une des conditions de celte littérature mondaine, qui doit toujours sauver les apparences, ne serait-elle pas ce mélange d'imprudence et de retenue, de demi-folie et de demi-sagesse, dans laquelle beaucoup de consciences se reconnaîtront? Nous en tirerons cette moralité, que, si l'on ne se brûle pas toujours en jouant avec le feu, les robes risquent pourtant d'y attraper plus d'une étincelle. Il le faut bien, nous dira-t-on. Peut-on faire un roman dont les événements seraient tout uniment des échanges lointains de regards et de soupirs?
Oui, on le peut ; Marguerite en est la preuve. El pourtant, c'est une bien jolie veuve, qui ne demanderait qu'à compléter l'expérience en la renouvelant. Les candidats se présentent de tous côtés ; mais rassurez-vous : exposée à bien des dangers, sa vertu a pour ange gardien un petit enfant à la télé blonde. Madame de Girardin a une sorte de prédilection pour ces veuves de vingt el un ans, dont la sensibilité à demi épanouie prête plus aux complications de l'analyse que les caractères déjeunes filles, frais boulons de roses encore fermés. — Mais indiquons le sujet en quelques lignes. — Un savanl Hollandais raconte
qu'il y avait à Rotterdam une femme très-belle et Irès-honnête, qui aimait également deux jeunes gens : elle mourut sans avoir pu se décider à choisir entre eux. On ouvrit son sein, et l'on y trouva deux cœurs. C'est l'histoire de Madame de MeuiUes; frêle existence, en proie à deux amours : l'un qui a grandi avec elle, sous les yeux de sa mère, en toute sécurité, sentiment calme et doux, composé d'habitude et de sympathie fraternelle ; l'autre, qui éclate comme un coup de foudre, à la veille des fiançailles, disperse les espérances d'un bonheur dès longtemps rêvé, cl transforme ces promesses de sérénité conjugale en orages, en larmes, en angoisses qui ne se termineront que dans l'éternel repos. Dans celle lutte de la prose et de la poésie, des engagements de famille et des attractions violentes, placez une nature loyale, généreuse, pleine de bon sens, mais impuissante contre d'invincibles entraînements ; et voilà un problème dont la solution ne peut être qu'un long supplice, aboutissant au martyre. Avoir offert son cœur à qui l'a mérité, et le voir se livrer à un autre, qui n'a rien fait pour le conquérir; le sentir brûler sans pouvoir l'éteindre, n'être heureuse qu'en devenant ingrate, essayer en vain de toutes les guérisons, s'interroger sans obtenir de réponse, et mourir le jour où l'on ne peut plus douter de soi-même ; n'y a-t-il pas là les éléments éloquents d'une émotion élevée, qui naîtra sans effort de la vérité même? Sa-
liions ici un chef-d'œuvre de psychologie. C'est enfin la passion, avec ses larmes naïves.
Or, notez l'exception. Car madame de Girardin redoutait de s'assomhrir. Son tour ordinaire est l'espièglerie du bon sens. Essuyons donc nos yeux pour ouvrir son volume de Nouvelles, écrin précieux qui compte en particulier deux joyaux dont les facettes brillent à vous aveugler. Oui, c'est un diamant que ce Lorgnon révélateur qu'elle a placé entre les mains d'un galant homme, à qui elle a si bien appris la manière de s'en servir. Car il n'en fait qu'un noble usage. Edijar de Lorville sait juger le monde tel qu'il est, parce qu'il a le cœur pur et l'esprit libre. N'ayant rien à cacher, il peut tout regarder sans illusion. C'est décidément un élève du vicomte de Lanna\\. Mais nous ne ferons pas le même compliment à M. Tancrède Dorimont, le dépositaire de la canne de M. de Balzac. Au lieu de s'en servir en moraliste, il ne lui demande que les moyens de faire fortpne et de troubler la tranciuillité des ménages. Sonprivilége d'être invisible rcnhanlil tellement, que nous hésitons à le suivre, notamment dans la chambre de cette jeune femme qui, à minuit, pendant l'absence de son mari... Mais, arrêtons-nous : car l'épisode (jui accompagne l'arrivée de ce deinier nia rappelé (j'ose à peine l'indiciuer) la scène de liofjer sur le balcon de raitinj. Je voulais douter de ce rapprochenii'Pl , lorstjue plus loin je renconhiii, avec non
moins de stupeur, une dés situations les plus scabreuses de Daniel. C'est l'aventure de Tancrède, se glissant, observateur invisible, dans l'alcôve d'une jeune fille endormie. Mais disons au plus vile que l'analogie ne va pas au delà. Nous sommes d'ailleurs en pleine fiction, et l'indiscret contemplateur respecte le repos de l'innocence. Ce qui démontre la pureté de ses sentiments, c'est que sa tête se penche sur son fauteuil, sa canne lui glisse des mains, et il finit aussi lui par s'assoupir. Jugez de l'effroi de Clarisse, quand au matin elle entr' ouvrit les yeux. Mais son cri d'alarme réveilla Tancrède, qui, averti de sa distraction, reprit adroitement sa canne et disparut aussitôt. Un mois plus tard, le talisman avait réparé ses torts, et n'était plus nécessaire à un amour devenu heureux et légitime. Ne prenons donc pas au sérieux ces bouffées de bonne humeur qui ragaillardissent la santé de l'imagination.
En résumé, madame de Girardin était beaucoup plus rieuse que rêveuse. Si elle avait élargi ses horizons, elle eût réussi dans le roman de mœurs et de caractères. Mais elle inventa du moins, pour son usage, un genre to^it personnel que défrayèrent ses souvenirs, ses relations, ses ennuis, ses plaisirs, sa vie môme. Pourquoi n'a-telle jamais ouvert la fenêtre de son salon pour regarder au dehors ? n'y eûtelle entrevu qu'un coin de paysage qui rappelât la nature sans apprêt. Quoi! parmi tant de volumes.
r.22 PORTRAITS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI.
pas même un brin d'herbe, une feuille d'arbre, un rayon de soleil ! Réfléchissez à ce symptôme. Il est sigruificatif.
Elle voltigeait du plaisant au sévère avec une légèreté de sylphide. Pour la suivre, franchissons donc d'un bond l'espace qui nous sépare de ses œuvres dramatiques. Quelle transition pourrait en effet nous conduire sans secousse de la rue Laffitte à la ville de Béthulie, où madame de Girardin alla chercher Judith en 4845, pour confier à mademoiselle Rachel celte éphémère création d'un rôle qui devait intéresser la croyance et la nationalité de l'artiste beaucoup plus que le public du Théâtre-Français? La tentative était hardie; car la muse austère de la tragédie fréquente la grande école des maîtres antiques, des poètes, des philosophes, des orateurs et des historiens avec plus de profit que les boudoirs de la Chaussée-d'Antin ou les hôtels de la rive gauche. Que de périls d'ailleurs dans un sujet qu'avait touché l'ironie vollairicnne! Ce fanalisme qui arme la volupté d'un glaive ne risquait-il pas de révolter un
parterre parisien, ou d'appeler la plaisanterie sur les lèvres, à l'heure du rendez-vous équivoque qui ouvre le champ aux comnmentaires? Le seul moyen d'éviter cet écueil eût été de frapper vivement les esprits par la sombre horreur de la légende sacrée. Mais la poétique de l'élégance ne s'en accommodait pas. Elle conseilla d'adoucir cette sauvagerie. Aussi la virago dont le cimeterre trancha si résolument la tète de l'infidèle devint-elle une héroïne sentimentale, qui n'oserait piquer une mouche d'un coup d'épingle, de peur de la faire souffrir. Il y a même un moment où la veuve de Manassô menace de finir comme la matrone (VÈphèse. Nous tremblons pour la mémoire de son époux, en la voyant si tendrement émue par les doux propos du général assyrien.
Hélas ! faut-il répondre
Par tant de perfidie à tant de loyauté?
Frapper! Mais je n'ai plus de fureur qui m' entraîne!
Du sang! Il faut du sang! Mais je n'ai plus de haine.
En effet, l'idée du meurtre ne serait plus qu'une odieuse et inutile atrocité, puisque Holopherne n'a d'autre ambition que d'être le nouvel Assuérus d'une nouvelle Esther. Pour lui plaire, ne consent-il pas même à se convertir au judaïsme ?
Eh! pourquoi m'immoler, Judith? Quel est mon crime? Je sauve ton pays que tu croyais perdu ;
ôli l'Ur.TUAlTS D'IIIEK ET D AU JOU RD IIU I.
l'ar mon ordre Israël à sa gloire est rendu. Nos intérêts, unis, seront bientôt les mêmes; Je servirai ton Dieu, s'il permet que tu m'aimes.
On ne saurait être plus chevaleresque et plus logique. C'est Malek-Adel ayant pris des leçons de mélancolie chez M. de Lamartine, de galanterie chez madame Cottin, de pastorale chez madame Deshoulières. Jugez-en par ces vers :
Oiil jenvie en leur sort les rois de l'Iduméel Dans un calme horizon leur vie est enrermée; Us passent leurs beaux jours dans un riant repos, A rentrer les moissons, à compter leurs tioujieaux; Et quand la gerbe est lourde et la vi|,'nc abondante. Ils couronnent de lis leur tête indépendante.
Ils ont dans leurs sujets une famille unie,
Et jamais un sang pur ne teint leur main bénie.
Bref, ce roi pasteur est un agneau qui se laisse mener à la boucherie, le cou attaché par une laveur rose, en bêlant des madrigaux. Aussi, quand celle idylle se tourne en cris de morl, on en est aussi désagréablement surpris que si, dans le drame de M. Ponsard, Charlotte Corday poignardait Barbaroux au lieu deMarat.
Cet essai d'imitation classi(jiie ne fut que le prélude d'un talent susceptible d'éducation, cl adroit à se rajeunir. La préoccupation des procédés modernes est d'aulaiil plus sensible dans C7('y/ni/rt' (jue
MADAME EMILE DE GIRARDIN. ô2o
les défaillances de l'invention y laissent mieux apercevoir les arlitices d'école. Ne regardez en effet celle pièce qu'à dislance; car l'accessoire y domine le principal. C'est plutôt une étude archéologique que la résurrection des grandes figures entre lesquelles se jouaient alors les destinées du monde. La science des faits y manque de profondeur, et celle du cœur humain de recueillement. Or, des anecdotes recueillies à la volée dans Plutarque, Suétone et Dion Cassius ne sauraient remplacer l'intelligence d'une époque, pas plus que la réalité du costume ne dissimule dans les sentiments la précipitation d'une analyse expéditive.
C'est un mauvais signe que l'abus de la couleur locale. Corneille n'en avait pas besoin pour nous faire reconnaître sous l'homme de tous les temps le Romain de la république ou de l'empire. Mais depuis (pie rà-peu-prés s'est substitué aux conceptions détinitives, on a cru devoir éblouir les yeux par l'ilkision du décoi", et mettre dans les détails du style cet air d'antiquité qui ne circule plus partout comme une àme intérieure. Madame de Girardin n"a voulu tromper personne ; mais ne se serait-elle pas trompée elle-même, en faisant trop souvent ici une exhibition naïve de termes empiuntés à des vocabulaires spéciaux? Je crains bien que ce vernis d'érudition égyptienne ne soit pas aussi indestructible que celui des momies embaumées il y a tiois mille ans parles
526 ror.Tn.uTs d iiitr, et dmjoirf) un. contemporains des Pharaons. Ces personnages qui nous récilenl leur calécliisnie liiéralique, et traduisent si couramment les livres sacrés d'Hermès, m'ont rappelé le mufti de Molière cliaulant au Bourgeois (jentilhomme :
Se tir >;iImi' Ti i'e>poiuiir; Se non sabir, Tnzir, lazir.
liCs \ers suivants ne seraient-ils pas aussi à l'adresse de M. Jourdain?
Alltyn, v'i'A If clun». rol»>(iiriU'' |iioloiiilt': l'irami. c'est le jour, c'est le Hieu radieux: Kncpli, ("est le Créaleur, père lie tous lestlieiix; liitah. i'i-^\ le llieii ilii ti'ii, c'csl le lui ilii tuiiiu'rre.
(^01' nous ne sommes pas M. Cliampolliou-l'iyeac ; et la Comédie-lrançaise n'est point l'Académie des iusrriptions et helles-lettres. Cléopâtre a beau nous montier des liièro^h plies sur sou exttait de naissance, parler de lotus, de canges, de pylônes, de nômcs, et d'heplastadc: elle m'a tout l'air d'èirc originaire des bords de la Seine, lue lille du .\il s'écrierait-elle, eu s'essuyaul le l'rnid :
Ml! (Hir celte ( haleiir saii> air est arodblaille! I';is un niia'rie Irais dans ce cid tniijeiirs pur; l'as une larme dVad dans l'iniplacalile a/.ur.
M A II A. M K KM ILE DE GIHAl! UIN ôTi
^uii, elle serait plus habituée au climat dAlexandrie, et supprimerait tous ces renseignements liydrograpliiqucs. Elle n'a donc vu que dans les tableaux de M. Decamps
Ce suleil rou^o. ;'i liioiizuii désert,
lloimiie un grand anl sangUint, sur vous toujours ouvert.
Comment prendre sa nationalité au sérieux, quand ou lit les impressions de voyage que voici?
Ali! I;i vie en Kgyiite est un pesant ftirdeaul
On vante ses palais, ses monuments si beaux;
Mais les plus merveilleux ne sont qye des tombeaux;
Si Ton marclie, l'on sent, sous la terre endormies,
Des générations d'immobiles momies.
On dirait le pays du meurtre et du remords;
Le travail des vivants, c'est d'embaumer les niorls;
l'artout, dans la chaudière, un corps qui se consume*
Partout l'air pari'umé du iiaplile et du bitume.
Ne serait-ce pas la boutade d'une Anglaise qui a la nostalgie de la Tamise? Notez qu'ailleurs elle parle à son bibliothécaire comme un membre de la Société des gens de lettres. Toutefois, il serait injuste de ne pas signaler plusieurs scènes où sont peintes énergiquement la fascination terrible, la fierté dominatiMce, le mélange de folie et de grandeur qui explique l'ascendant de celle Messaline orientale, tour à tour alliére, vindicative, jalouse, barbare et raffinée, reine et courtisane.
528 rORTRAIT? D IIIEP, ET nAl' JOU RD HU I.
Quant à Anloine, c'est trop constamment ici la caricature de la lâcheté dans la débauche.
Alil Je le reconnais, et c'est bien le même homme Qui vola la maison du grand Pompée à Rome ; Hépliiina i)ai' la mort au llux d'une liaranj,nie, Juscjuau l'ond île la gorge a châtié la langue.
Il essaye en vain de se relever par la rhéloiiqué et les lieux communs :
La gloire, c'était là mon rêve le plus beau ! La gloire, (|ui l'ait virre au delà du tombeau! Lire pour l'avenir. un immortel exemple:
Avoir dans mon pays nue ci>lonn ', tui temple, C'étail là mon orgutùl... Kt j'étais [tarvemi A gravir dans lagloiie un sommet incomui.
Sous ce Taux lyrisme, ne senlez-voiis pas la gène d'une pensée (pii se déiTiénc dans le vague? Peu versé dans l'histoire romaine, Antoine fuit le leiruin de la p(»lili()ue, el lùtse même risquer des allusions à sa propie hiograpliie. Aussi madame de (iirardin ne le l'ait-elle parler (pi'à la dernière extrèmilè ; elle craint (piil ne trahisse son emhairas. Mené par IduI le monde, il passe d'un projet à un autre avec une \ersatililé enranline. Son huigagc a pail'cis la trivialité dim étudiant de dixième année. Ecoutez :
L'KgypIc est mon pays : c'«sl là que je suis maître: \À\, du moins, je respire cl je me sens rciiailir;
MADAME EMILE DE GIP.ARDIN. 329
•le puis mener grand train et vivre à ma façon;
Et personne ne vient m"y faire la leçon.
C'est bien cJ"ètre Uuniain parlent, mais pas dans Rome.
Ici, Ton joue un rôle, et toujours un frondeur
Vient juger votre vie su uinii de la pudeur.
Vous le voyez ; c'est piesquc le Ion d'un mari viveur qui s'ennuie dans son ménage, et veut aller à la camp(ujne. Ces détails d'intérieur ont été prodigués. Ils nous gâtent un peu, même celte noble appnrilion d'Octavie, la chaste gardienne de Ihonneur domestique, qui cache ses larmes à César, ment à sa douleur, et refuse pour elle une pitié dont l'hommage accuserait son indigne époux. Il v a là des accents qui seraient cornéliens, si je n'y retrouvais parfois la sensibilité bourgeoise d'une mère de famille jalouse, mais renonçant à un éclat dans la crainte de nuire à ses enfants. Le moyen de rester grave quand César, avant de partir pour Actium, dit à sa sœur :
Mes neveux, où sont-ils? qu'au moins je les embrasse.
La conlexlure de la pièce ne serait pas non plus exemple de reproche. Le prologue ne lient pas à l'action; il prépare à des événements qui n'arrivent pas; Venlidius était-il indispensable? Mais il nous larde d'appeler l'attention sur des beautés aussi évidentes que ces défauts. Dans chacun des actes, il y a des morceaux à effel, habilement disposés pour enlever les applaudissements. Les stances de l'esclave
3Ô0 PORTRAITS D HIER F.T D'A IMOIRRHUI.
qui boit le poison, laposlrophe an soloil corriiplour do l'EgypIe, rinvocîilion en l'Iionnenr de la vertu, sont des tirades pleines de souffle, brillantes de facture, rolorées et poélique-, plus belles encore à la représentation quà la lecture : car le style, quoique sonvent remarquable, est rarement achevé, et a besoin d'être soutenu par l'entrain du débit.
Nous n'en pensons pas moins que la tragédie fut une des aimables méprises de madame de Girardin. Rendons les honneurs funèbres à Judith et à Cleoputre en leur appliiiuant ce vers que prononçait l'une d'elles :
Dans 11- mémo tombeau tu nous motlras cnsonilile.
Cette sépulture de famille avait déjà donné asile à VEcoIe des JounwUstes, qui pourtant ne demandait qu'à vivre et à faire parler d'elle. Mais, frappée de mort par la censure, cette pièce n'obtint qu'un succès de persécution, qui attestait du moins son audace et l'omnipotence de ses adversaires. Son titre seul ne semblait-il pas un crime de lése-majeslé envers une puissance qui u'cnl pas été lâchée de paraître infaillible, pour être inviolable'.' C'était en \X7)\)- et celte date nous avertit (pi'il faut un effort d'imagination pour se remettre en situation, le cou|>ablc est devenu si saue, (jik^ vous le reconnaîtrez à ))('ine dans ce |iortrait de sa jeunesse. C'est (pie les révolutions ont
M \ It A M E i: M 1 1 1: I) F. G 1 11 A P, D I N . "5 1
t'ié pour lui une école beancoup plus sévère cncoro que celle de madame de Girardin ; et les coups de lérule qu'elle lui infligeait comme pénitence paraîtront bien légers, auprès des leçons qu'imposèrent dos événements contre les([uels la censure ne pouvait rien. Le contraste de cette ambition et de sou impuissance ne serait-il pas le défaut secret d'une œuvre qui, sans tenir ses promesses, annonçait si bruyamment tout un programme de satire politique et sociale? « J'ai voulu, dit l'auteur, montrer comment la presse, sans le savoir et sans le vouloir, par le vice de son organisation, renverse la société, en détiuisanl toutes ses religions, en étant à chacun de ses soutiens l'aliment qui le fait vivre, au peuple le travail qui est son pain, au gouvernement l'union qui est sa force, à la famille l'honneur qui est son prestige, à l'intelligence la gloire qui est son avenir. » Voilà des obligations fort lourdes pour cette muse maligne, qui s'était bornée jusqu'alors à fustiger les ridicules avec un gant parfumé. Aussi s'est-elle bien gardée de les remplir ; et je crois qu'au fond le charmant apôtre désirait beaucoup plus se faire applaudir que convertir son siècle et évangéliser son pays. Vous verrez que les plus jolies scènes sont précisément celles où ne retentit point le fouet de Juvénal, mais où tintent les grelots de (.'omus. Quelle pétulante ouvei lure de vaudeville que cette inauguration du journal la Vi'ritt'\ jusliliaiit le proverbe in
J3'2 PORTRAITS D'IIIKR KT DAUJ UU RDll L l
viiw Veritas, et grisant tous ses rédacteurs auxquels le Champagne inspire des vers aussi pétillants que sa mousse !
Celui-ci n'a jaiiuiis écrit \uk' culouiu', Le moindio article; mais pour auteur il se iloiiiie, Et son plus gran<l etïroi, c'est d'être rejjrodnil. Celui-là se croit Kant, parce qu'il l'a traduit; Il épluche pour nous les journaux d'Allemaf^ne. ('elui rpii dort là-bas, en ronflant, c'est l'Kspagne. Ce petit, c'est Bertrand, voyageur du journal : Oui, sans que ça paraisse, il est an Sénégal. Ce grand pâle est Griffant, nue tète savante.
GrilTauf n'est pas nié, haut, mais dés qu'il veut écrire,
11 ne sait pas comn^ent, tout lui tourne en satire;
Sa i)lume est venimeuse et son rire fatal;
C'est un fort hou gaiçon qui fait he.iucoup de mal.
Et lui!... C'est .lollivet, un de nos grantls apôtres,
Kcrivain politique et sermonneur des rois,
Le soutien du journal — il chancelle parfois —
C'est le piemier-l'aris, l'article d'importance,
Oue l'on .qipelle aussi morceau de résistance.
C'est nu homme Irés-fort et (pii sait son métier;
ConniK; iiuveur, il peut trouhler tout un quaitier;
Mais connue journaliste, il est ju^e sévère;
Diahle! Il ne confond pas la phune avec le verre;
Cl' l>ai<-hus puritain, professeur de vertu,
.N'est jamais plus moral qin; quand il a troj) hii.
Il Y M (le l'enlrain dans ce tableau de mœurs laha- ^iqiies cl litléraii(>s. Oiiaiil à leiu" véiilé reliilive, ce sciail l'ohjel d'iiiie (MKiuèle à humelle nous ne pouvons nous livrer. Mais le bon sens nous indicpie des
réserves en faveur de la vraisi'inblance souvent compromise par un plaidoyer que réfuie son exagération paradoxale. A-t-on jamais vu un journal bouleverser un pays le soir même d(î son apparition, culbuter un ministère dès son second numéro, et faire trembler le pouvoir quand il en est encore à mendier son premier abonné? Qu'y a-t-il d'ailleurs de commun entre la direction politique d'une presse sérieuse et ce coupe-gorge où une bolième, parente de Robert Macaire, installe son bureau de diffamation? Si cette exploitation de la calomnie pouvait durer un jour, ne serait-elle pas immédiatement cliàliée, sinon par les tribunaux, au moins parle mépris public? A qui persuadera-ton que la haute Banque vient patronner d'une garanterie honorable ce ramas de viveurs qui, pendant les intervalles de l'orgie, trempent leur plume dans la boue pour insulter le talent des artistes, la probité des magistrats et la réputation des particuliers? Voilà pourtant toute l'analyse do ce drame, dont le dénoùmont est le déshonneur d'une famille et le suicide d'un vieillard, provoqué par Tarlicle anonyme dune danseuse. Madame de Girardin ne devait-elle pas savoir mieux que personne (lu'une feuille populaire ne peut vivre que par la considération et le talent? 11 no lui était donc pas permis de llélrir les grands organes de la publicité quotidienne, en les confondant avec ce chiffon de papier dont le rédacteur en chef est un sot, et le gé-
TjJl PORTRAITS nilIF.P. ET D AT JOl P.D llll.
raiit responsable un l'iipon. M. Pnidhomme luimême liésiterail à Iccioiie. En somme, ce qu'il y a de plus comique dans celle injuste diatribe, ne seraitce pas encore la préface? Le litre pourtant mérite aussi de rester, pour exciter l'éuuilalion d'un autre courage.
Si un titre pi(p!anl esl une bonne fortune, il peut devenir parfois un embarras. L'idij Tartufe en servirait d'exemple. Quelle responsabilité dans un pareil nom ! Comment léviler, ou comment la soutenir? Molière prenait son bien où il le trouvait, mais il eu faisait, une fois pris, sa propriété sacrée. Aussi nélait-il possible de lui dérober ici ni la profondeur, ni la passion, ni l'éloquence de son rire pbilosopliique. Kn cliaiiffcanlde sexe, le type de l'hypocrisie audacieuse est venu se perdre dans les torluosilés de la pruderie intrigante et dévote, se glissant, par les menées souterraines de la flallerie, jusqu'au cdMU' d nu vieux maréchal goutleux, que rajeunit son rang et sa fortune. L'espace ne nous permet pas de débrouiller de\anl vous cetécheveau de ruses, dont le nœud esl une calomnie lancée contre une jeune nile qu'il sullilde voir el d entendre pour l'absoudre. 11 est regrettable que liulérèt dépende de celle fable, à laquelle le public ne saurait ajouler foi ; car, dés lors, le rideau pourrait s'abaisser sur ces atleurs, qui ne |»roloiigenl la représenlaliiin que pour snp- |ilét'r :i j'rdisi'nci' de la vie par îles prodiges d'agililé.
Mais rattenlioli est si bien étourdie par la vivacité du dialogue, qu'on se laisse encore amuser, sans èlre exigeant sur les moyens. Ou'impoite que.la plupart de ces personnages ne prennent pas pied dans la réalité, et appartiennent à la famille des oncles cl (les colonels de vaudeville? Madame de Girardin n'est-elle pas là pour jouer partout le premier rôle? Nous n'avons donc plus le droit de nous plaindre; car le jugement a tort quand il est en désaccord avec le plaisir, qui fait voir tout en rose, môme LddjiTarlufe. En effet; elle a tant d'esprit qu'on lîiiit par lui pardoimer ses noirceurs, et enlrcr dans ses intérêts auprès du maréchal. Il y a loin de cette complaisance à la haine vigoureuse que son frère aîné soulève encorCy depuis deux siècles, dans loules les âmes. D'où vient cette dillerence? Sans doute un peu de ce que madame de (rirardin ne fut pas Molière; mais surtout de ce que hadij Tarliife a de jolis yeux el porte des lobes à la dernière mode. Or, j'afiîrme que, dans ces conditions, elle rencontrera toujours, sinon des maris, au moins des adorateurs.
Ces expériences périlleuses ne valent point à mes yeux l'hilarité du Chapeau de l' Horlinjer ^ ni la bluelle qui s'inlilule : C'est la faute du Mari. Recommandons-la tout parliculièrement à bien des jeunes ménages qui s'y regarderont connue dans un miroir; el pnisse-l-clle leur apprendre à retarder le déclin de la lune de miel !
530 PORTRAITS D'HIER ET D'Al" JÛURDHUI.
Il ne manquait à madame de Girardin, pour démontrer son aptitude universelle, qu'à confondre tous les genres dans une œuvre dernière, où domine la donnée d'un mélodrame discret qui unit la sensibilité expansive du Gtimnase à la distinclion de la ComéiWe-Françidse . Vous avez tous nommé la Joie fait peut . Le sujet, qui ne s'en souvient? Madame des Aubiers pleure la mort de son fils, quand tout à coup il ressuscite et revient embrasser son vieux domestique, sa sœur et sa tiancée. Mais tant de bonheur peut faire mourir une mère ! Il faut donc l'acheminer, sans secousses, de ce deuil profond à une scène de reconnaissance que préparent les anxiétés du doute, le crépuscule de l'espérance et la pleine lumière de la divination maternelle. Oui de nous n"a suivi cette piogression touchante avec une émotion douloureuse? Le spectateur en est comme oppressé. Plus d'un, j'en -^uis sûr, crierait volontiers à madame des Aubiers que son (ils est là, prêt à se jeter dans ses bias. Aussi, comme ou respire, quand celte conspiration de la tendresse filiale se termine eidin par des cris éloquents qui partent du cœur avec les larmes! Prolongée davantage, la situation n'était plus tenable: le> personnes nerveuses pourront même la tiouver bien lente. Mais ne ciiliquons pas cette cruauté, qui a prouvé une fois de plus que la jitir d'un succès incontestable ne fit jamais jwiir à madame de Girardin.
Concluons en disant que, si elle dispula vaillamment à notre sexe le titre d'écrivain, elle a justifié plus que tout autre celle sorte d'émancipation. Fille de madame Sophie Gay, qui, elle aussi, porta si légèrement le poids de ses quarante volumes, elle fut digne de ce brillant héritage, qui la prédestinait à tous les triomphes de l'esprit et de la beauté. Plus lard, son étoile voulut qu'elle échangeât ce nom contre un autre qui devait être aussi une tentation litléraire, à laquelle il lui serait doux de céder. Car, à la voix du sang et à l'enlrainement de l'exemple s'ajoulait chez elle l'aiguillon d'une irrésistible vocation. Lesymplùme n'en esl-il pas dans la llexibilité même d'un talent qui, plus impatient de se produire que soigneux de se consulter, essaya les formes les plus opposées, comme des modes contradictoires, sans se fixer, par une préférence intéressée, à celle qui convenait le mieux à sa physionomie et à sa tournure? Ode, élégie, satire, chronique, roman, tragédie, comédie et proverbe furent autant de toilettes dont elle se parait avec goût, suivant l'inconstance
:.-8 l'unTf'.vrrs u iiikp, i:t d aijoikd iiii.
de sa fantaisie. Elle prit luèine un j)laisii' taquin à déconcerler l'allenle de ses admirateurs. Ses débuts annonçaient-ils que tout à coup, suspendant sa lyre à côté de ses lauriers académiques, elle s'élancerait, lépigramme aux lèvres, dansun teuilleton tapageur, qui lit tressaillir de surprise et de peur ces salons où la veille on lui tressait des couronnes de pervenche etd'églanlineV Vous eussiez alors juré qu'elle était détinitivenicnt vouée à l'ironie. Mais l'opinion reçut un démenti, le jour où brusquement elle quitta la mule de satin pour le cothurne, sans doute encore par coquetterie, afin de prouver à l'orchestre i\\\ 'riiéàlre-Français ([u'un pied mignon lait également valoir toutes les chanssures. Je soupçonne même (pie, dans celte série de ti-ansformations, elle dut s'attacher aux échecs plus qu'aux succès : tant elle avait laudiitionde la diflicullé at'frontée, sinon vaincue! C'est qu'elle fut bien la femme de son siècle, surtout par ce tempérament infatigable et prompt anx expédients, (pii est la ressource du liltéralcur moderne, j'allais dire, du journaliste... Mais, non : ce serait mancpu-r de révérence envers une niémoiie :i la(|in.'lle restera inséparablement unie l'idée de ce ( liarme suprême (jui est le désespoir du peintre.
dette figuic fut en effet la distinction méin(>, vi pas uiKî ride ne trahit sur sou front les sillons de la pensée. C'est que, dans la plu|)ai t de ses livres, elle ne lit guère que e«>ntinuer e«;s causeries dont les in-
MADAME EMILE DE GII'.ARDIN, 3^9
limes avaient la fleur. Comme elles ne sulfi^aienl pas à répancliemenl de sa veive, elle élargit son auditoire, ou plutôt daigna permeltie au public d'écouter à la porte en Ir'ou verte de son salon. Or, de toutes les fêtes auxquelles nous invita son hospitalité spirituelle, les meilleures furent, à mon sens, celles qui trahissaient le moins la cérémonie. L'oubli commence à gagner bien des pages solennelles; mais il épargnera plus d'une feuille improvisée avec autant d'aisance et de sans-façon que ces billets délicatement griffonnés par une main aristocratique, qui ne se donne pas même la peine de signer. Sous cet abandon se cache la perfcclion d'un art féminin qui se dérobe aux éloges par la finesse de ses nuances. Aussi la postérité devra-l-elle une mention honorable à ce nom, dont l'écritoire ne sera jamais l'atlribut, à moins d'être un objet de luxe destiné aux étagères d'un boudoir. Pour une femme, n'est-ce pas un mérite exceptionnel que d'être auteur sans le paraître, d'avoir manié la plume avec autant de grâce que l'éventail, et d'être arrivée à la célébrité littéraire sans abdiquer jamais sa royauté mondaine?
UN Gl'Èl'IEU
M. ALPHONSE KAUll
I>nns une soilc de paradis terrestre récemment annexé à la France, sous le soleil du Midi, en face delà Médilenanéo, parmi lesparCums des orangers, des myrtes et des lauriers-roses, vit un jardinier qui n'a pas toujours cultivé les fraises et les violettes de Parme. Jen atteste les trente volumes que j'ai là sous mes yeux. Si l'on en juge par ce cliiffie, leur auteur, M. Alphonse Karr, est un de nos pins frrotids improvisatenis. Un livre semble un jeu pour lui ; il en a expédié bon nondjre, et des plus ingénieux, en fumant, en se promenant, en rè\;uil, je dirais presque en dormaid. Tontes les |)ensées <pii lui lraver>cnt l'esprit s'arrangent aisément en
M. ALPHONSE KAP.!'.. ôil
phrases, en pagis, en chapitres et bientùl en éditions, grâce un peu à l'iiabileté d'un compositeur adroit qui sait économiser les lettres et prodiguer les blancs. Au besoin même, dans les jours d'indolence, le portefeuille est là pour fournir d'anciennes épreuves que le publie relit encore avec plaisir et fait semblant de ne pas reconnaître. Sauf quelquesuns de ses romans, qui pourraient bien pourtant se réduire à une série d'épisodes enchaînés par le caprice, la plupart de ses ouvrages sont une collection de notes, d'essais, de fantaisies agréables, à travers lesquelles circule la verve d'une causerie spirituelle. C'est asfez dire que l'analyse a peu de prise sur ces menus propos. Et cependant ils nous on-t paru mériter une attention plus curieuse que les œuvres d'imagination auxquelles M. Alphonse Karr doit le meilleur de sa célébrité. C'est que, dans ces feuilles détachées, il se met tout à fait à l'aise, et nous donne ainsi plus sûrement que dans le cadre artificiel de ses lictions la mesure d'un talent qui tient de si prés à son humeur. Car, chez lui, l'homme fut toujours inséparable de l'écrivain; et, loin de réagir contre sa nature, il se serait plutôt ingénié à en exagérer les qualités ou les défauts, afin d'établir qu'il ne ressemble à personne. Il y a même si bien réussi que plusieurs s'accordent à l'appeler un oruilnal. Dans quel sens devons -nous l'entendre? ce sera lobjet de notre élude. Elle portera moins sur les
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couvres que sur le caraclrrc thi moralislc excentrique cl narquois dont nous essaierons d'esquisser la physionomie, digne à plus d'un (ilre de figurer dans la paierie des contemporains, à dislance rcspeclucuse des noms destinés à vivre longlemps.
Dans un de ces nombreux chapitres où M, Alphonse Kari' nous entretient si volontiers de lui-même, il raconic (pi'il eut pendant toule sa vie la passion des Iles. Les phis belles heures de sa jeunesse s'écoulèrent dans celles qui avoisineul les parages d'Asnières, de Saint-Ouen el de Saint-Maur. In jour, entre antres, il découvrit une de ces retraites priiihmiéres (pu^ deux bras de la Seine séparaient du monde civilisé. L'acheler! il en fut lenlé; mais, bourse de poêle étant légéie, il s'en empaia, (aide de mieux, et y vécut, pendant i)lns d'un mois, libre comme les oiseaux (pii renchautaieni de leur ramage. S'il désertait sa chère s(»lilude, celait seulement pour fuir les hordes bruyantes de Piuisiens et de l'aiisiennes qui, tous les dimanches, venaient tioubler la paix de sou domaine. Alors, il sautait
M. ALPHONSE KAT^H. nr.
(lans sa nacelio, el s'en faisait encore une île flollanle, une île de (jarçon, comme il le dit, qu'il abandonnait au fil de l'eau, pour y rester seul avec ses rêveries. Ces souvenirs biographiques, vers lesquels il revient plus d'une fois avec complaisance et regret, ne seraient-ils pas le symptôme précurseur et le premier aveu d'un goût très-prononcé pour Yisolement el ïiiidépeudance?
Ces deux mots expriment du moins les tendances marquées et plus lard l'attilude définitive de M. Alphonse Karr.Jl a toujours pris plaisir à s'exiler, loin de la foule, dans des ermitages, où il avait lair de se dérober, sans toutefois s'y laisser jamais oublier. Mais alors môme qu'il les transformait en redoulables citadelles d'où partait la mitraille, il tenait à paraître avant tout un mélancolique amant des pervenches, qui se faisait violence pour loucher la plume. Sa renommée, il la traitait fort légèrement, comme une importune qui venait déranger ses songeries poétiques. Plus fier d'être l'inventeur et le patron de la canolerie parisienne que l'auteur applaudi de tant de jolies pages, il ne subissait ses corvées littéraires qu'en soupirant après l'heure de l'affranchissement. Humer le grand air, pêcher des crevettes, rentrer au port d'Etretat avec une barque pleine jusqu'aux bords de mulets, de bars, de maquereaux ou de soles; attraper à la ligne des poissons de soi.ïmite livres; fralerniser avec ces braves
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marins, qu'il aidait de ses bras dans la tempête, de son appui dans leurs démêlés avec ladministralion, de son argent dans leur misère; grefler des églantiers, respirer l'aubépine ou le chèvrefeuille, entendre chanter le rossignol, caresser son terre-neuve et contempler ses tisons, où il a lu parfois les plus charmantes choses : telle était la seule ambition qu'il voulût avouer, et on le croyait aisément sur parole.
Pans celle prédilection pour le fur-niente d'une vie retirée, ne voyons pas seulement une contenance adoptée par un satirique dont la malice chicaneuse s'abiitera sous des dehors de simplicité agrestre. Sans doute M. Alphonse Karr s'est parfois déguisé en paysan du Danube : il n'a jamais dédaigné la mise en scène d'une singularité intéressante, voire môme les effets de costume el de perspective. Il a su, mieux (|ne personne, l'art de disparaître et d'apparaitie à propos, de maintenir son public en belle luunenr, de ranimer par des surprises sa curiosité languissante; en \iii mol, il a pu jouei' par inlervalles tel on tel rôle dont il l'ut le premier à souiiiv. Mais chez lui l'alTeclalion même, en supposant qu'elle ait exislé, eul la grâce et le sans-façon d'un suprême niilincl. Klle élail en harmonie avec le lenipéiament. Aussi, sans ralfiner sur les intentions, pourrait-on délinii' M. Alphonse Karr un liuhinfiun volonltiire dont M. i.éon tialaves fut le Veniln'di, el chez le(juel le
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dédain de l'espèce liumainc n'a d'égal qu'une tendresse immodérée pour les fleurs.
La misanthropie offre des cas variés. La plus saine est celle d'Alceste, parce qu'elle se confond avec un idéal d'honneur et de franchise qui, sous le mépris des individus, cache le respect de l'humanité. S'il hait ses semhlables, c'est parce qu'au fond il les aime, ou du moins aimerait qui en serait digne. Aussi ses explosions de colère ont-elles, jusque dans leurs injustices, une éloquence généreuse qui fait du bien à l'âme. On y applaudit comme à des représailles légitimement exercées contre la perversité ou la sottise. Elles vengent plus d'un noble instinct quotidiennement insulté par les petites lâchetés sociales, dont les meilleurs deviennent à leur insu les complices. Ses incartades, ses brusqueries comiques, môme en faisant souiire le bon sens à leurs dépens, avertissent la conscience de se tenir en garde contre les fausses couleurs. Vue passion excuse leurs violences et protège leurs excès. Nous voudrions être Philinte (or nous le sommes tous un peu) pour serrer amicalement la main du censeur impitoyable qui si souvent frappe juste. Ses souffrances ont un accent sincère; elles ne sont pas seulement la maladie «l'un orgueil ou d'un intérêt blessé : elles méritent nus égards compatissants. Enfin, il sait trouver le chemin de notre cœur, parce qu'il nous montre où est le sien, et l'ouvre avec effusion.
ÔK3 F'OnTn.UTS D HIER F. T D A l JdU I'. D' 11 1 L
Or, bien qu'il soit délicat de se prononcer sur une question qui louclie à la personne même, nous croyons pouvoir aflirmer qu'il n'exisle pas seulemont une différence lilléiaire assez notable entre l'humeur noire d'Alceste et celle de M. Alphonse Kan-. Il laul pourtant signaler une analogie. Elle est à l'origine du mal. Tous les deux en veulent beaucoup aux hommes, parce qu'ils ont eu à se plaindre de Céliméne. Ici, du moins, certaines confidences nous autorisent à le supposer. Hàtons-nous de citer un de nos textes, de peur d'être taxé d'indiscrétion. « Il fut un front, dit M. Alphonse Karr, pour lequel je voulais des couronnes, de petits pieds sous lesquels je voulais tendre les lapis les plus précieux, une existence ({ue je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de tous les luxes de la terre. Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul... Dés lors, libre et dédaigneux, j'entendis le tumulte de ces temps-ci comme un honune qui, renfermé prés d'un feu pétillant, enlend battre sur ses vitres une pluie glacée. J'assistai aux mêlées furieuses de l'ambilion et de l'avarice, comm<' si je voyais des sauvages se balti-e avec acharnement pour des colliers de veiie et des plumes rouges, dont je ne lais aucun cas. » Plus d'un roman inspiré par des réminiscences toutes personnelles pouriait au besoin servir de commentaire à ces lignes, sous lesquelles perce le désenchantement d'une passion
M ALPHONSE K.vra;. zn
malheureuse qui a lini par aigrir le cœur. Ajoutons toutefois que celte misanlliropie rassise, goguenarde et ricaneuse comme l'indifférence, ne rappelle que d'assez loin celle dont Molière a élé le peintre ému. (le n'est point une fièvre accompagnée d'accès et de crises douloureuses, mais tout au plus un agacement nerveux qui se soulage par des gestes d'impatience el de mauvaise humeur. Rarement élevée dans ses révoltes, elle n'a rien de tragique dans ses éclats. Son exaspération, parfois un peu factice, ne sait (ju'aiguiser des pointes d'épingles pour piquer l'épiderme. Ses réquisitoires tournent vile au burlesque, et ressemblent le plus souvent à des conqiles rendus de police correctionnelle. Si M. Alphonse Karr est à l'affùl des ridicules ou des travers, s'il leur donne la chasse, ce n'est point pour détruire un gibier malfaisant, mais plutôt par passe-temps, par plaisir, et pour faire valoir l'adresse du tireur. Je crois même qu'il serait fâché de voir diminuer la race des vaniteux, des égoïstes, des sots, des ambitieux ou des lâches : car sa verve a besoin d'eux pour s'exciter; elle vit à leurs dépens, ils rapprovisionnent. Son ironie est heureuse de prendre la nature en défaut ; elle triomphe de ses infiimités : c'est moins affaire de réilcxion philosophique que prédisposition littéraire el habitude de persillage systématique. Ses facultés railleuses cherchaient une proie, el il s'est improvisé provocateur parce qu'il savait s'escritner et se battre.
ôi8 rORTRAITS DIIIER ET D ÂlMOinDIIV I.
Du reste, applaudissons à rintrépidité brillanle avec laquelle il soutint seul tant d'assauts où il nous étonna par sa souplesse et son audace. M. Alphonse KaiT se sentit toujours assez fort pour se suffire à lui-même, et ne voulut jamais d'aulrc auxiliaire que la malignité publique. Autant la plupart des écrivains sont empressés à se glisser dans des groupes, à s'enrôler sous un drapeau, autant il se fît un point d'iionneur de s'élancer seul dans l'arène. Son opinion lui eut déplu, il se serait peut-être retourné contre elle, s'il l'avait soupçonnée de ne pas lui appartenir exclusivement. Je ne sais quelle insociabilitê, au fond lrês-dél)onnaire, le distinguait de la foule et le signalait à l'attention, lise hérissait quand on essayait de l'approcher, même pour le caresser. La Société des gens de lettres lui lit bien des avances et bien des coquetteries; mais pendant longtemps il n'y répondit que par des l'ebufl'ades. Toute solidarité d'entourage oii de voisinage semblait le mettre à la gêne. Si parfois il accepta l'hospitalité de tel ou (d journal que recommandait une miance d'ojqiosilion, ce ne fut jam;iis qu'en passant, et à seule lin de constater son [»eucliarit pour les minorités. Mais il aimait encore mieux les représenter à lui lout seul, et passer pour l'apôlre privilégié de la raison \ainc e (jui proteste en vain au milieu du désert. Itans le début surtout, il ne tarib-sail pas en récriminations contre la presse en général cl tous ses organes en
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parliculicr. Ces carrés de papier, comme il les appelait dédaigneusemeril, étaient tous ou vendus ou à vendre. 11 eu ciiliqnait jusqu'à limpression, jusqu'à Todeur nauséabonde, jusqu'au bruit désagréable qu'ils font quand on les dépluie. Leurs libertés lui paraissaient un excès irdolérable. Lui seul apparemment se réservait le droit de prononcer des oracles au milieu du silence universel. Telle était celte animosité, que les malveillants auraient pu lacroirj intéressée par une question de concurrence pliilùl que de principes. A la façon dont il traitait les publicisles les plus considérables, on eût dit qu'il n'était pas fàcbé de discréditer une industrie rivale. Car à la bassesse, à l'avidité, à la rouerie de ses confrérjs, il opposait sans relàclie ses propres vertus. A l'entendre, la bonne foi, l'impartialité, la justice, ne se débitaient que dans les bureaux de la rue Vi- \ienne. Partout ailleurs on risquait d'être dupé sur le poid> ou la valeur des convictions par des cbarlalans d'articles malsains et frelatés qui empoisonnaient le pays. 11 fallait donc s'abonner aux Guêpes pour être classé dans l'élite de ceux qui ne veulent être ni trompés ni trompeurs. Comment ne se seraiton pas donné ce brevet de bon citoyen? Aussi les souscripteurs arri\érent-ils en foule, séduits peulêtrc par des compliments qui allaient à leur adresse, affriandés par beaucoup de scandale, mais retenus surtout par le lrès-\if plaisir de voir se jouer en
ôbO rOll :I{AIT> l) IIIEF! tT D AlJOr I', D II 1 1
pleine licence un esprit qui faisait si biavoment le coup de feu à droite et à gauche, à lorl et à Iraveis, sans crier gare, sur toutes les opinions, tous les partis, toutes les classes, toutes les institutions, et toutes les personnes, dette indépendance belliqueuse, quelques-uns feignaient de s'en délier: bien à lorL selon nous, car elle élail lu condition même d'un succès. L'aliéner, c'eût été renvei'ser son piédeslal, ou pbilùl se débuscpier d'un pnsie avantageux, d'où, cuinmodément assis, le moqueur universel se donnait le spectacle de la ménagerie humaine, comme on irait au Jardin des Plantes assister à la gymuasli(iue des guenons et des chimpanzés, rire de lem^ gambades, encourager leurs niches et s'amuser de leurs grimaces.
Voilà du moins l'impression dominante que nous a laissée l'ensemble de ses fanlaisies satiriques. KUes sont trop souvent un jeu de sa plume. Les idées y deviemienl d ordinaire des aiis jilaisanls, IVedounés j)ar un chanteur comique qui se grime alin de faire rire l'auditoire. On y ( liei(her;iit louglenq)s ce recueillement de l'observateur qui soiule les plaies sinon pour les guérir, an moins pour les connailr(\ La phqiail des questions s'y Iranslorment eu i)arades divertissantes, ou la lolie s'atlublc parfois d'une robe de docteur, tandis (ph.' le bon sens y figure en costume de Pierrot ou d Ai-lecpiin. Le^ preuves seraient nombreuses. Nous n en choisirons (pi'une. — l>e
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tous les senlimenls liumains qu'a malUaitésln gaict(> dénigrante de M. Alphonse Karr, rainilié est celui conire lequel il a lancé le plus d"épigrammes, tout, en les réfutant par son propre exemple. Des amis! ne lui en parlez pas. Il en a essayé toutes les variétés connues, ceux qui n'aiment pas, ceux qui délestent, ceux qui nuisent. Il en a pris jusqu'à deux à la fois, « comme le paysan qui, faute de bœuf, laboure avec deux ânes. » Mais il n'était pour eux qu'une dupe exploitée pai' des égoïstes; car ils ne franchissaient son seuil hospitalier que pour piller sa cave ou sa bourse et saccager son bonheur domestique. Aussi, las de ces expériences, finit-il par congédier poliment ses intimefi sous prétexte d'une absence; et alors lui vint l'idée de les remplacer, devinez par qui?... Eh bien! par un portefaix dont il se procura le dévouement quotidien dans les prix les plus modérés. Moyennant quarante sous par jour, il avait un Pylade mercenaire qui l'appelait Monsieur^ le suivait, sans se faire prier, à la pèche, à la chasse ou à la promenade; jouait avec lui aux cartes, aux boules, aux dominos , selon les he\ires, consentait à perdre sans se plaindre, et servait de plastron à toutes ses i)laisanleries quand son maître avait du monde et voulait paraître extrêmement spirituel. Le soir, on réglait les comptes, et tout était dit. L'Auvergnat complaisant avaitla nuit pour se reposer. — Celte bouffonnerie vous donne le ton des thèses que M. Alphonse Karr plaide avec le plus d'en-
J.V2 rOP.TP.AlTs DlIlKll ET D' AU J OURDIUl.
Iraiii ou d'aplomb. C'esl d'ordinaire un grain de vérité perdu dans l'exlravagancc calculée de propos volontairement éccrvelés, dans des ijamlriolcs humoristiques destinées à faire jeter les liauls cris à ces bonnes gens que les arlisles appellent des bourgeois et des Philistuis. IS'avons donc pas la simplicité de les traiter comme des cioyances personnelles ou des noirceurs dangereuses. L'inventeur a tout uniment voulu provoquer l'iiilarité des uns ou l'ébaliissement des autres, et passer pour un drôU' de corps qui ne pense pas comme tout le monde. Voilà le secret de la plupart des tirades dans lesquelles il se plail à déconcerter la routine, à narguer les phrases toutes laites, à taquiner les idées convenues, et, au besoin, à présenter les objets à l'envers ou sens dessus dessous. Ce sont lescroquis d'un ciayon qui s'est voué à la caricature.
lue fois le genre admis, vous feuilleterez l'album en souriant, mais non sans quelques mouvemenis d'impatience, lorsque vous rencontrerez dans ces spiriliicllcs pochades des prétentions <|n'elles ne saillaient comporter. Souvent, en effet, l'auleur esl Icnlé d'ériger en doctrine des excentricités sous les- (|uelles il est impossible de voir autre chose que la manie (le la coiilradiclion, rciiiuii des opinions consacrées cl la peur exagéiée de ne pas souleiiii- mie lépiilnlinii d i(ii\aiii original. Or là est le jioinl vnliiéiablt'. M. Alpli(tn>.i' Karr me repiésenle alors un
prestidigilateur qui voudrait élever ses tours dépassepasse à la hauteur d'une théorie scientifique. 11 ne lui suffit pas de nous faire admirer sa dextérité. Quand il vient d'escamoter adroitement la raison ou le bon sens, il lui arrive d'interrompre la séance pour régenter l'auditoire avec les façons tranchantes d'un professeur qui fait une leçon. Par exemple, après avoir déclaré que les progrès de la cuisine firent disparaître l'anthropophagie, et que l'homme a renoncé à rôtir son semblable uniquement parce que ce mets lui paraissait médiocre, dur, indigeste et d'une saveur désagréable, il se drapera subitement en philosophe, en réformateur de l'éducation, et entamera sur ce sujet unedissertation pour laquelle il réclame l'attention respecteuse du lecteur. Peut-être alors mériterait-il de l'obtenir. Mais à coup sûr il n'y réussira pas. Le souvenir de son exorde s'y oppose, et l'on n'en rira que de plus belle quand aux boutades ébouriffantes succéderont les graves démonstrations du prédicateur qui cherche à convertir et édifier les gens. C'est que l'autorité ne fut jamais une bonne fortune dont on profile par accident ou par surprise, mais une récompense qu'il faut savoir conquérir patiemment par la dignité persévérante d'un talent qui inspire la confiance et la justifie. Or, une fois qu'on s'est classé parmi ceux qui font état de divertir le public, sans être fort sévères sur le choix des moyens, le mieux est d'en accepter d'avance toutes
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les conséquences : car elles sont irréparables; et les efl'orls essayés pour sortir du i ang qu'on a pris ne servent d'ordinaire qu'à révéler définitivement la difficulté ou l'impossibilité de s'en affranchir. On so débat en vain contre le préjugé établi: il vous condamne à lui donner de nouveaux gages, sous peine d'être oublié. L'habileté consiste peut-être alors à se résigner sans avoir l'air d'en souffrir, et à jouir le plus longtemps possible des avantages assurés par la position acquise. Car si la frivolité ou son apparence a linconvénient daffiiiblir ou de ruiner le crédit moral de l'écrivain, elle offre aussi ses bénéfices, enlr'aulres le privilège d'une indulgence exceplionnolie qui la met pour ainsi dire en dehors du droit commun, et l'encourage à ne se gêner ni avec les personnes ni avec les choses, l'ourvu ({u'ellc ait de l'espi'it, on tolère en elle toutes les hardiesses. .M. Alphonse Karr ne l'ignore point; car on lui passait tout, comme à un enfant terrible, et ses oublis les plus étranges des convenances les plus vulgaires étaient pris pour des étourdcries et des facéties inoffensives (pi'atténuait leur désinvolture cavalière. Les victimes mêmes auraient eu mauvaise ^ràce à s'en fâcher, c'eut été en exagérer rimporlance : ces méchancetés pclilbiiles it'élîiient plu> (piiin feu d'arliliee vers lei|ut'l accourait la foule.
Mais, ajoiitonsle : linlUieMee y perdait beaucoup. M. .MpliMuve Karr lui-même u'a-t-il pas été le premier
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à le comprendre et à s'en plaindre? Combien de fois ne nous a-t-il pas reproché avec amertume de nous acquitter envers lui par un sourire, quand il croyait mériter un assentiment! Il a même fini par en con- Iracler une mauvaise humeur visible qui s'est tournée en l'ancune générale contre l'espèce humaine, (l'est alors qu'il affecte de professer une admiration forcenée pour la Rochefoucauld dans des phrases comme celles-ci : « Si Dieu, dans un jour de colère, ou plutôt de bonté, avait mis tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense corruie, et eût fait évaporer par la distillation tous les mensonges, tous les semblants, toutes les hvpocrisies, ou n'eut trouvé pour résidu au fond de l'alambic que ces quarante pages de Maximes, qui disent la vérité sur tout. «C'est alors qu'il s'emporte en injures contre les moralistes qui croient à un autre mobile que l'intérêt personnel. Il n'admet pas mènie leur sincérité, cl, à ses yeux, ces prétendus sages « ressemblent aux marchands de cette vieille tisane appelée coco, qu(» l'on vend sur les boulevards de Paris au prix de deux liards le verre. Us font à pleins poumons, et avec accompagnement declochet(es,un éloge magnifique de leur tisane. Mais lorsque, à force de la préconiser, ils se sont desséché le gosier, ils ne s'avisent pas de boire à leur fontaine, et vont se désaltérer chez le mai chaud de vin, auquel ils domient eu échange le prix qu'ils ont retiré de leur coco. De nu'Mue, ces gens (jui ven-
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dent la sagesse cl étalent pompeusement des vertus à la montre de leur boutique, se régalent dans l'orrière-boutique de choses plus humaines, qu'ils achètent avec lesbénélîces de hnircommcrce. » N insistons pas sur un manque datlicisme, qui doit choquer les délicats. Notons seulement ici la transformation dun caractère qui s'est évidemment assombii par des causes diverses, entre lesquelles il faut compter les inconstances du public, qui fut infidèle à ses qualités ou à ses défauts, lorsqu'ils n'eurent plus le premier attrait de la nouveauté. Alors celte misanthropie, d'abord oplimistecomme l'insouciance, devint vraiment atrabilaire, et, une fois la gaieté disparue, le talent sembla se fatiguer et faiblir. 11 existait pourtant toujours, mais languissait faute d'aliment substantiel. Car, au lieu d'abandonner un "cnre épuisé, l'écrivain s'obstinait à l'espérance de le rajeuuii'; et le paradoxe, après avoir été soji jeu, avait fini par s'imposer à son esprit comme une manie incurable dont on ne se doute plus. A force de fuir les lieux conunnn<, M. Alphonse Karr en était venu à en créer pour sou usage toute une colledion (pii lui appartenait en iiropre,mais dont il abusait tellement que Ion connnençait à les savoir par cœur. Us n'étaient plus (pie la rhétorique connuodc de l'improvisation. Lui,renni'ini des idées tuutes faites, il pensait par loiiline : on prévoyait se, redites; le procédé lavait envahi, son cerveau subissait le mécanisme de
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riiabilude.Bref, il élaitsur la pente de la décadence. Or, ce mot nous est pénible à prononcei' ici ; car, jusque sous les défaillances, on devine des ressources qui, pour faire œuvre d'art, manquèrent seulement d'application, de tenue et de discipline. Prompt à saisir finement les ridicules, habile à pénétrer les caractères et à peindre les physionomies, dégagé d'ailleurs delous les intérêts qui faussent la vue, de toutes les précautions oratoires qui gênent la parole, M. Alphonse Karr eut été un moraliste s'il avait eu foi en son aptitude, au lieu de la déclasser dans un gaspillage vulgaire qui devait peu à peu l'amoindrir et la paralyser, au grand dommage des lecteurs dilficiles. Même à côté des divagations préméditées pour l'effet et la surprise, il est encore bien des passages où, redevenu sincère avec lui-même, il rencontre des aperçus ingénieux sur mille vérités relatives et secondaires qui intéressent les petits côtés du cœur humain. Ainsi, tout en faisant certaines réserves, on ne lira point sans jdaisir sa piquante définition de la modefitie, qu'il appelle « l'invention des gens qui, ne faisant pas le bien, imposent aux autres le devoir de cacher leurs bonnes actions. Quand les jockeys vont disputer le prix de la course, ajoute-t-il joliment, on les pèse tout d'abord, et on met du plomb dans les poches de ceux qui sont trouvés plus légers et plus dispos que les autres. C'est ainsi que chacun, dans les courses de la vie, voudrait bien charger ses adver-
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saires d'un bagage embarrassant : les vertus qu'on exige des aulres sans les pratiquer soi-niLMue remplacent assez bien le plomb. Chacun, une fois on route, s'empresse de jeter son plomb et ses verdis. Mais on pèse de nouveau les jockeys à l'arrivée. Je voudrais bien espérci' qu'il en est de même après l'arrivée au but de la vie. » Ce scepticisme un peu chagrin se concilie chczbii avec des instincts génére'tix qui partent d'une nature saine et di'oile. Pailoismème il parle comme un sage, dont les conseils mériteraient pins sûrement encore d'être goûtés s'ils n'étaient point compiomis par le voisinage de lazzi équivoques. Voici, entre aulres, une leçon qui, sous une l'orme gracieuse, se recommande par l'élévation de la pensée : « Compter sur la reconnaissance des gens qu'on oblige, c'est agir en usurier. Le diable en rit, et Jupiter ne fronce pas le sourcil pour cela. Au moment où j'écris, je vois par la fenêtre qui donne sur mon jardin un grand sorbier chargé d'ombelles de graines rouges. Sur le sorbier sont deux gros merles noirs qui, de loui' bec orangé, font un repas somptueux aux dépens des baies de coi ail. Croyez-vous que le sorbierexigc des merlesqu'ils chantent ses louanges, et (|u'il les (pieielle de ce qu'ils n'ont pas des huils à lui doimer en échange des siens? Non; le sorbier est très-heureux de ce que les merles ciianlent sous son feuillage jauni, Kl voulez-vous savoir ce (pie cliiiiili'iil les iiiciit's'.' \(iiis crovi'z p(>ut-élr(' ipi'ils
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(lisent : « Oii! le grand sorbier! le généreux sorbier! ([u'ilsoil béni entre tous les arbres ! » Nullement. — Kcoutez-les : — Oh ! les bonnes sorbes ! jamais je n'en ai mangé de si mûres el de si rouges! moi qui m'inquiétais de Ihiver! H y a ici de la nourriture pour jusqu'au printemps, llohé ! accourez, mes compagnons; et vous, mes petits, accourez faire un repas délicieux. — Vous le voyez, il n'y a rien là pour le sorbier; mais cela se chante sur une mélodie suave et joyeuse, et le sorbier jouit de la joie des oiseaux, cl il ne désire pas n'avoir point de fleurs ni de graines, l'aimée prochaine. — Voyez-vous : la Providence a fait le sorbier pour les merles. Si vous êtes uu sorbier, faites tranquillement votre état de sorbier, et n'en gémissez pas. » Il y a je ne sais quelle candeur germanique dans cette poétique ébauche. Ces noies naïves nous agréent d'autant plus que M. Alphonse Karr affecte d'ordinaire l'aii' froid et la sécheresse. H se délie de l'émotion comme d'une infériorité, et n'aime point être [»ris en flagrant délit de sentiment. Mais, à son insu, son caractère déjoue celte impassibilité aitificielle, et lui gagne des sympathies contre lesquelles il semblait se tenir en défense. Par un autre contraste qu'il faut indi([ucr, ce fantaisiste évaporé, qui redoute le sérieux comme un pédanlisme, excelle surtout dans certains petits sermons de morale pratique, qui se composent de bonhomie to- Icranle, de modération bourgeoise, de sens prudent
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et rassis, d'expérience intime, acquise aux dépens des illusions peidues el des passions apaisées. On croii'ait alors enlendre un grand papa qui fait son examen de conscience el en lire des cnseiynemenls jtour SOS pelils-enfants, avec une sorle de sérénité mélancolique qui ne dégénère jamais en fadeur. Ce sont maximes dont il a éprouvé la valeur bienfaisante: aussi lui pardonne-t-on de les répéler souvenl. N'a-t-il pas, par exemple, redit maintes fois en vers et en prose qu'il ne faut point placer le malheur dans les choses inévitables ni le bonheur dans les choses impossibles? lia brodé sur ce thème sans nous lasser, sans se lasser lui-même, mille variations agréables, entre lesquelles nous n'auiions que l'endjarras du choix. En voici une, dont l'accent est plein de douceur : « liroyez-moi, ne vous allendez pas à trouver sur la roule de la vie des ombrages pai'fumés, du s(jleil, des roses doubles, peul-élre même des roses bleues ou des l'iuits savoureux, (iueillez pliilôt les èglanliries el les fruits noirs des ronces sans même vous i)laindre des épiiu's, au lieu de passer dédaigneusement devant les baies. » ('es réflexions oui un V rai chaiine, j»arce (piellcs se niêlenl habiluellciucnt à scb impressions personnelles, rt soni éveillées |tar des souvenirs d'enfance ou de jeunesse. Or, c'est là que parait s'être réfugiée la sensibilité de M. .\l|)lionse Kari'. Ses guêpes cruelles ne bourdonncMil plus djuis ccl asile du lover domeslicpie. Toutes les Ibis (pje sn
M. A M' II ON SE KAP. U. ÔOl
(rislesse attendrie en évoque les cliers lanlùmes, le masque d'Aristophane se détache, et nous laisse surprendre des larmes involontaires, qui attestent que le railleur n'a pas tué le poêle. Il l'a seulement découragé par la contrainte du respect humain qui plus d'une lois ailleurs a réduit le cœur au silence. S'il l'avait écouté davantage, il lui eût été certainement plus facile encore de se faiie aimer que de se faire craindre.
Mais M. Alphonse Karr avait d'autres visées que ne pouvait satisfaire la littérature proprement dite, celle qui se contente d'être un luxe ou une volupté pour les intelligences. Aussi les muses désintéressées auxquelles il fut redevable de ses premiers succès ontelles compté en lui sinon un déserteur, du moins un infidèle. Homme d'imagination, il prit un jour son siècle en pitié, et se crut appelé à devenir le redres-, seur universel des torts, le conseiller taquin de l'autorité, le grand accusateur des délits impunis, le vengeur de toutes les petites misères sociales, en un mot, un polkemau volontaire qui se chargea d'appré-