ruRTr.AITS D HIER ET DM' JU IRD II U l
hender au corps tous les abus et tous les préjugés qui courent les rues. Celte alliance d'instincts à la fois fantaisistes et pratiques est un des traits les plus curieux et les plus saillants de sa physionomie. Sa misanthropie tracassière sut se concilier avec une sorte de philanthropie bruyante, affairée, amie de la grosse caisse, et tambourinant sansrolàclie une foule d'idées qui eurent du moins l'habilelé d'être souvent amusantes, lorsqu'elles ne réussissaient pas à se rendre directement utiles. Nul ne sut mieux se créer dans la classe moyenne une popularité (jue légitimait la Nigilance avec laquelle il s'institua le patron de sa bourse et de son pot-au-feu. Ouand on voit avec quelle richesse d'invention il souleva tant de menus problèmes de santé, de salubrité, de sécurité ou d'aisance publique, avec quel acharnement il lutta pour les solulion-3 qu'il proposait, et coml)ion il dépensa de verve dans cette guerre contre des ennemis que l'esprit seul ne peul pas vaincre, on se prend à regretter qu'il n'ait pas un jour été mis eu demeure d'applixjuer ses talents adminisiralifs, dont la vocation aurait pu se prêter aux emplois les plus divers. Quel douniiage ipie M. Alphonse Karr n'ait pas eu le pouvoir entie les mains, ne fût-ce que pendant vingtquatre heures: par exemple, à la prélecture de police, où sa dictature momentanée aurait pu se signaler par tant de bienfaits! Car c'était à ce poste surtout que l'appelait la spécialité de son génie réformalcur.
Eli voyez-vous d'ici toutes les conséquences? Les fournisseurs tremblants n'auraient plus osé tromper personne sur la qualité ou la quantité des substances nécessaires à la vie. Les balances seraient devenues lioiinèles et les poids consciencieux. Le café nous serait arrivé tout droit de lile Bouibon ou de la Martinique, sans passer par les fabriques de chicorée, d'ocre, de lerrede Sienne ou de noir animal ; le sucre en poudre cesserait d'être un mélange de plâtre et d'amidon; l'anse du ponier n'aurait plus sauté dans les ménages. Nous eussions enfin pu boire de conliance un lait sérieux et inoffensif, des vins sincères et authentiques, dans lesquels le raisin ne serait plus entré, comme autrefois, comme aujourd'hui, par exception ou par mégarde. Bref, c'eût été l'âge d'or de la probité renaissante.
Mais tout cela n'est qu'un rêve : ne le prolongeons pas, nous aurions l'air de plaisanter : or la matière est grave, et mieux vaut rendre justice au promoteur infatigable déplus d'une mesure bien entendue, qui, grâce à sa ténacité inlelligcnle, a fini, tant bien que mal, par sortir de l'ornière et faire son chemin. Huit jours après la publication du curieux chapitre où il nous était prouvé que les chiens ne valent pas mieux que leurs maîtres , et que souvent ils les aiment coînme un beefieal;^ un arrêté municipal condamnait à la prison ou à la mort tous ces faux amis de Ihomme surpris en flagrant délit de vagabondage.
:S't IMilllIi.VliS 1) llltlt ET D Al JOl niciii I.
Celle circulaire, M. Alphonse Karr la garde précieusement dans ses archives; il s'en fait honneur, il l'a citée maintes fois connne un bullclin de victoire.
Mais rarement il lui arriva d obtenir gain de cause aussi rapidement. Alors, loin de perdre patience, il s'opiniàtrait d'autant plus dans ses réclamations, et fatiguait les oreilles officielles de ses requêtes périodiques, avec l'obstination piémontaisc d'un joueur d'orgue. 11 mit deux ans à démontrer qu'un pain de quatre livres doit peser quatre livres. 11 lui fallut dix années et le concours d'une révolution pour obliger enfin les administrateurs des chemins de fer à couvrir les wagons de troisième classe, c'est-à-dire à ne pas punir du froid, de la pluie, du rhume, de la lluxion de poitrine, et parfois de la mort, le crime de n'être pas assez riche pour voyager en seconde et en première classe. Pendant seize ans, il plaida sans succès notable ce principe, (luun marchand est aussi coupable de voler l'acheteur que le serait un acheteur de voler le mnicliaiid. I.a logique française voyait un paradoxe dans cet axiome. Mais il se dédonmiageait de ses échecs par le plaisir de harceler l'eimemi, à la façon du moucheron qui prend son temps, l'oud sur le cou du lion,
T;inl6l |)i(|iK' rrcliiiK» cl hiiilot le iiiiisi(';iii, Taiitùl Plltic Mil luiid (lu ii;isi';ni.
D'ailleurs, outre la satisfaction de constater et
M. ALI' Il ON SE KAP.n. 3(5
(l'aggraver les torts du pouvoir, il trouvait dans son impuissance même l'avantage de se m(!;nager pour les besoins ordinaires de sa poKmiique courante des munitions de réserve qui subvenaient à l'indigence possible de la cbronique. Ces questions, qu'il avait l'art de créer, d'entretenir, d'attiser sans cesse, et qu'on pouvait traiter à la minute, sans travail de tète, étaient un capital inépuisable qui lui rapportait un revenu assuré. Je croirais presque qu'il eût été désappointé d'avoir trop tôt raison des résistances ou de l'inertie. 11 lui aurait alors fallu renouveler son artillerie, se remeltre en frais pour improviser d'autres thèses d'un développement commode et productif. Le reproche de monotonie importait peu d'ailleurs à qui voulait faire œuvre de propagande, et sacrifiait aisément l'amonr-propre d'auteur à celui du publiciste qui s'érige en secrétaire perpétuel des giiefs soutenus par la voix de la foule. Nous lui savions même quelque gré de nous enntiyer un peu par des redites auxquelles nous étions intéressés. C'était de sa part dévouement à la cause commune ; ceux qui avaient le mauvais goût de s'en plaindre passaient pour des ingrats qu'on obligeait malgré eux. Les critiques adressées à l'écrivain s'émoussaient ainsi contre le bouclier de la reconnaissance, à laquelle il avait des droits inconti stables. Fort de cette clientèle des consommateurs ligués contre les fournisseurs, le pamphlet politique n'en était que
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plus à l'aise, ses témérilés s'appuyant sur le patronage d'une majorité compacte, gagnée d'avance à l'adversaire des mille impôts indirecis prélevés par la fraude sur le bien-être de tous. Qui sait même si le railleur impitoyable des hommes en place, des fonctionnaires, des électeurs et des éligibles n'avait pas son arriére-pensée de candidature éveuluelle? Les moins ambitieux peuvent le devenir, quand ils se persuadent (ju'ils le sont pour le bien général.
Or, plus que beaucoup d'antres, M. Alphonse Karr était autorisé à le croire; car tout ce qui pouvait soulager les modestes budgets devenait sa propriété, sa chose. Il en faisait, comme on dit, son affaire. Il murmurait contre la gabelle, argumentait contre la douane, réclamait la poule au pot, s'insurgeait contre la garde nationale, se faisait emprisonner comme léfraclaire, voulait licencier à jamais toutes les baïonnettes intelligentes, et, dans un autre ordre d'idées, . appelait de tous ses vœux la paix universelle, le gouvernement à bon marché, les grands travaux d utilité piibli(jue, l'abolition pncifique du paupérisme, la slabililê d'un pouvoir fort et rc>pecté : tout cela sans pathos, sans intimidation révolutionnaire, sans coaliser les passions, mais avec un air de bonhomie et une rondeur malicieuse <|ui appropiiaienl l'esprit d'innovation à la gaieté franraise. Même quand il louchait le feu, il semblait jouer avec les tisons comme un jongleur avec des poignards. Sou seul
travers était peut-être la manie de réglementer toutes choses, et de croire trop à la toute- puissante efticacité des décrets, comme s'ils étaient jamais capables de fonder le bonheur d'un peuple qui ne veut pas être heureux, de remédier à dos maux qui sont le gagne-pain d'un grand nombre, ou de détruire par une action souveraine des habitudes passées dans le sang et invétérées dans les mœurs.
C'était de l'économie sociale faite un peu pour rire, sans grande portée, ayant du reste un mérite, celui d'égayer son monde et de se rendre accessible aux plus profanes. Quant au fond des choses, il ne le prenait pas fort à cœur, et s'accommodait on ne peut mieux des imperfections aux dépens desquelles il se donnait le beau rôle, celui du frondeur avisé qui dit son fait à chacun et s'embarrasse peu des conséquences. Humoriste avant tout, il lui suffisait d avoir raison sur le papier: et, tout en ayant le sentiment du possible, il ne s'interdisait point les innocentes imaginations du rêveur, dés qu'elles se prêtaient à un tour plaisant et singulier. C'est ainsi qu'il nous a proposé plus dune conquête alimentaire qu'il est permis de ne pas discuter sérieusement. Je ne parle pas ici des couleuvres, des petits chiens, des rats et des souris, dans lesquels il nous conseille de mettre hardiment la fourchette, mais de ces végétaux que la nier, en se retirant, abandonne tous les jours sur nos plages. Il paraît que l'on ferait d excellentes sa-
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lades avec Vulva hirtuca, le fucus suecharinus, \o fueuf; palmatuft, le vurecJt ou la criste mur'iue. Et M. Alphonse Karr gémit de voir fouler aux pieds celle manne des grèves, dont l'abondance est telle qu'à ciiaque marée on en l'ecueillerail facilement de quoi nourrir pendant une semaine tout le déparlement de la Seine-Infcrienre. Il nous indique même les différentes manières d apprêter ces légumes, qu'il désirerait, pour l'exemple, voir figurer sur toutes les tables des riches. C'est à vous à en faire venir l'eau à la bouche. .Mais il n'en est pas moins probable que ces recettes appétissantes échoueront longtemps encore contre les répugnances des préjugés gastronomiques.
Si les améliorations matérielles l'ont toujours \ivement préoccupé, jusqu'à lui inspirer des chimères, les intérêts de l'esprit le touchent !)eancoup moins ; et, bien que M. Alphonse Karr ait jadis professé dans un collège royal, je ne verrais pas sans trembler le portefeuille de l'inslruction pubUipie tombci' cuire ses mains : car il a sur les études universitaires des idées qui ne vont à rien moins qu'à remplacer lantiqnité grecque ou latine pai' la natation, la i:ymnastique, le jardinage et le canolagc. Si Ions les IVancais ne naissent pas laboureuis, si tous les lycées ne sont pas transformés en fermes modèles, si la Muisiiu rustique n'est point encore devenue l'unique nianuil d éducation et (renseigneuient, ( c n'est pas
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sa faute : il a fait jusqu'à des romans pour démontrer que les lauréats du concours général finissent nécessairement par le bagne ou le suicide. Ces antipalliies classiques, qui par leur excès même échappent à toute réfutation, sont chez lui l'enlêlement d'un littérateur blasé qui voudrait passer à nos yeux pour un penseur, un homme positif, allant droit au réel, au solide, à l'utile, et très-supérieur aux bagatelles de la forme, ce que du reste il prouverait au besoin par l'abandon de son style.
Cette absence de vues élevées, qui dans les questions d'art se manifeste par un dédain systématique de toute doctrine, éclate plus sensiblement encore en politique par une indifférence absolue pour les. principes. Jamais il na su dégager une vérité des exagérations qui l'allérent ; jamais ses sarcasmes n'ont mesuré la portée de leurs coups. Tout entier aux ciitrainements de l'heure présente, il ne songeai! point à l'avenir, et n'hésitait pas à décrier les inslitutions les plus vitales pour atteindre les abus inséparables des choses humaines, ou les personnes qui s'abritaient commodément derrière eux. Mais, tout en regrettant que la poussière du combat l'ait parfois aveuglé, il n'en est pas moins juste de reconnaître que, dans la région des faits, il eut la clairvoyance d'une pénétrante malignité qui, pendant une dizaine d'années, profita de toutes les fautes, épia toutes les maladresses et triompha de toutes les chutes. On lui
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faisail souvent la part assez belle, et son bon sens inquisiteur était alors à la fête ; d'autant plus qu'en bien des rencontres il trouvait un point d'appui dans l'assenliment secret de l'opinion; car ce que beaucoup pensaient confusément et tout bas, il l'articulait avec une précision de franchisa qui saisissait par sa brutalité même; nul ne formulait plus nettement les vagues instincts d'une société souffrante qui se débattait dans des agitations stériles. Il donnait un coi'ps aux inquiétudes et aux plaintes; et, tout en déclarant au malade que son état était désespéré, il avait le secret de l'égayer aux dépens des maux qu'il jugeait incurables. Toutes les contradictions de l'esprit public, il les résumait à son insu dans le scepticisme imprudent de sa polémi([ue , qui arborait l'amour platonique de l'ordre, et, en attendant le règne de l'autorité, usait avec une licence étourdie de la liberté qu'il maudissait. Dans ce mélange disparate de respect abstiait pour le pouvoir et d'indépendance effectivement agressive contre ses instruments les plus respectables ou les plus nécessaires, ne voyons pas le calcul |)lus ou moins habile d'un satirique qui veut se ménager des alliances dans les camps les plus hostiles, et olfiir aux uns comme aux autres des gages d'adhésion.
Non : M. Alphonse Karr subissait en cela l'influence de son temps. Par aveisiou pour ce qu'il a|»|>('lail alors l'anarchie, il soupirait avec uu laualisiur qu il
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doit regretter après un goiiverneinenl définitif, qu'il aurait volontiers débarrassé des entraves d'une légalité étroite, qu'il eût armé d'une l'orée capable de se faire obéir, en un mot, un régime plus ami de 1 aclion que de la parole. Son rêve était, comme il dit, la monarchie absolue des abeilles, qui ne connaissent ni avocats, ni tribune, ni parlement. — Mais, si tel fut aiitrefûisson idéal, il ne se pressait point de donner aux autres l'exemple des vertus civiques dont il legrettait chez eux l'absence, notamment du respect et de l'obéissance dus aux lois et à ceux qui les représentent. Loin de là : sous une apparence conservatrice, son œuvre, radicalement révolutionnaire, démentait ses meilleures intentions par l'emploi de moyens violents qui allaient contre ses fins. M. Alphonse Karr lui-même, éclairé par les événements, doit aujourd'hui s'avouer que ses Guêpes ont activé plutôt que retardé la dissolution des éléments qu'elles eurent l'impuissante prétention de corriger ou de fortifier. Oui, c'était se tromper étrangement que de se croire l'ami d'un trône, quand on achevait d'ébranler par une ironie si malveillante tous les appuis (|ui lui servaient de sauvegarde ; quand on maniait avec une dextérité si dangereuse les armes que l'on déclarait funestes entre les mains d'aulrui; quand aux cxci's du discours on opposait ceux de la plume, au lisqne de dépasser les violences si souvent reprochées à l'adversaire. Appeler un souverain constitu-
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tionnel « un féliclie, un grand lama, un I.aocoon L'touffé par des serpents ; » répéter sur tous les Ions « qu'il n'avait pas plus d'influence dans lÉtat qu'un buste de plâtre dans une mairie; » voir en lui « le plus humble et le moins considéré de tons Its Français, parce qu'il n'était ni électeur, ni éligible, ni garde national, mais tout simplement un roi couronné comme un cheval qui tombe à genoux, » élait-ce là, je vous le demande, parler un langage propre à reiiansser l'idée de la royauté dans l'estime d'un peuple dont on voulait faire l'éducation politique? On ne saurait non plus absoudre ce parti pris d'insullequi transforme tous les ministres en « saltimbanques, en bilboquets, en molosses affamés et haletants qui font curée de la France. » Et des mots se véres nous viennent malgré nous sur les lèvres quand nous lisons les pages où il traite les législateurs du pays « d'usuriers en retraite, associés sous la raison Hcrlrand et couipagnie. » — Défendre ainsi l'ordre dont ou s'institue le champion, c'est comprendre singulièrement le devoii- d'un citoyen. « Si vous voulez que le navire vous porte, ne passez pas votre temps à couper les cordages, à déchirer les voiles et \\ faire des Irons de vrille dans la cale, sans quoi il sombrera, et vous serez tous uovés. » Voilà ce que M. Alphonse Karr nous disait sagement; mais il ^c gardait bien de prendre la leçon pour lui. Tout (;u ayant l'air de courir au.\ pompes pour éteindre lin-
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cendie, il lanrail plulùl à plaisir des jels de vitriol sur le brasier incaiulesccnl.
C'est qu'en réalité les malheurs publics semblaient l'alliister modérément dés qu'ils servaient à aiguiser sa plume. Plus d'un chapitre assombri par de sinistres prédictions ne se terminait-il pas par ce refrain : Au reste^ tout cela m'est parfaitement égal. Aussi prècbait-il Tautorité sans avoir foi en son prestige, sans l'aimer, sans la désirer surtout, et peut-être avec l'arrière-pensée de se retourner contre elle le jour où elle serait la plus forte. Car, pour conserver tous ses avantages, sa causticité avait besoin de se vouer à l'opposition ; et s'il semblait alors ne pas faire chorus avec elle, c'était pour que sa voix ne fût pas confondue dans le tumulte d'un concert turbulent. 11 préférait un solo. Mais le diable n'y perdait rien. — Frondeur de la bourgeoisie, il ne fut pas non plus exempt des torts qu'il lui imputait ; car, comme elle, il inclinait à ne voir en toute question que des intérêts et non des principes. Ses vues courtes n'allaient guère au delà des rancunes quotidiennes contre les hommes ; ou, si son bon sens avait le pressentiment des catastrophes, Cassandre cruel, il s'en consolait d'avance par le plaisir de les annoncer à des incrédules. — Ennemi des avocats et de ce qu'il appelait leur régne, il resscndtlail pourtant à quelquesuns de ceux qu'il fustigeait; car, s'il adoptait une cause, il cherchait moins le succès du plaideur que
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celui du plaidoyer, c'est-à-dire une occasion d'escrime amusante contre la partie adverse, contre les juges, contre ses confrères, et souvent contre* son propre clienl , qu'il a mille lois sacrifié à un bon mot, Mùme lorsqu'il était fondé en droit, il comprometlait ses meilleures raisons par l'oubli absolu des mœurs oratoires, le défaut d'urbanité, d'égards pour les personnes, de ménagements, de conciliation et de bienveillance. Décidé à mettre l'auditoire en gaieté, il remplaçait trop souvent les arguments par des quolibets et des phisanleries douteuses. M. Alpbonse Karr a donc fait déchoir le pamphlet, en lui fermant toutes les sources d'inspiration éloquente. Mais ses Guêpes n'en seront pas moins un moiuunent curieux à consulter pour l'histoire anecdotique des mœurs publiques; et ceux même qui en condamneront bien des pages ne refuseront pas à l'ensemble le bénéfice des chcoustance.'i altéiiuantcs^ n'en déplaise à l'auteur, «pii leur a fait si longtemps une •Mierre si nIvc.
Du pamphlélaire à l'ami des champs, la transition n'est point aussi brusque qu'elle le parait. N'était-ce pas des bruyères roses de la Normandie que s'élançait l'essaim bourdonnant de ses Guêpes; et, quand elles avaient passé tant de victimes au tîl de leur aiguillon, ne reprenaient-elles pas iidèlement leur vol vers les côtes de Sainte-Adresse, où les attendaient les fleurs blanches des pommiers et les parfums sauvages des ajoncs dorés? Chez le moraliste chagrin qui en veut aux hommes d'être méchants ou à la société d'être mauvaise, les goûts rustiques sont encore un signe de misantliropie. « Si j'ai l'air, dit-il, de préférer aux hommes les arbres et les fleurs, c'est que je leiu' dois des plaisirs sans cesse renaissants, tandis que les hommes m'ont toujours été ou des obstacles ou des ennemis. J'aime les arbres et les plantes, parce qu'ils se montrent ce qu'ils sont, de près ou de loin, l'été ou l'hiver. On sait tout de suite à quoi s'en tenir. Ils promettent telle forme, telle couleur, tel parfum, tel fruit, tandis que chaque homme possède au moins trois caractères : celui
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qu'il monlre, celui qu'il a cl celui qu'il croit avoir.» Aussi ne fut-il jamais Parisien qu'en passant, et à contre-cœur. Lalmospiière de nos rues l'étouffait, comme celle d'une prison. 11 lui lardait toujours de s'en échapper, pour aller ouvrir ses poumons à l'air vif de ces grèves, où il n'était pas troublé par d'autre bruit que le murmure voisin des plages favorites qu'il semblait avoir découvertes. Ses falaises étaient pour lui toute sa France. Il y prenait racine; il en devenait plus lier, plus jaloux qu'un indigène. 11 avait vraiment l'orgueil du clocher, et son patriotisme local s'animait encore de la joie du propriétaire qui a pignon sur rue, de l'ainoui'-propre du colonisaleur qui veut meltre à la mode sou site pi'ivilégié, dùt-il s'enfuir au plus vite, aussitôt qu'il aura eu l'imprudence d'y attirer la foule qui lui fait peur. Mais en altendant on pourra le confondre avec les naturels de l'endroit, tant la métamorphose est facile et complète. A Étretat, l'homme de lettres ne s'effarait-il pas déjà le plus possible devant le pal ntu de VAr.selin^ dfux-mdtfi \i" 7, (In toiwaiii' de !).') p. KM)'.' A le voir, le visage hàlé par le soleil, aider les pécheurs à virer au cabestan^ on pouvait craindre» (pi'un jom- ses mains calleuses ne perdissent riiabiludc de la plume, (h', maintenant c'est chose à peu pi es accomplie. L'écrivain dispaiait, le jardiiiiei" leste.
Mais, avant d'être l'iiduorahle retraite d'iui littérateur fatigué de nous plaire, l'horlicullure avait été
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une dos passions les phis désintéressées du poêle qu'inspirait toujours heureusement la contemplation de la simple nature. Une place recommandable est acquise à M. Alphonse Karr parmi nos peintres do paysages, ou plutôt de miniatures descriptives. Car ici, comme ailleurs, il n'embrasse pas volontiers les vastes horizons, et son pinceau, plus gracieux qu'énergique, préfère l'esquisse des jolis détails aux vues d'ensemble qui composent et aclièvent un tableau. Dans ces légères vignettes, dont l'agrément réjouit les regards, il se distingue par deux qualités notables, l'émotion du speclateurvivement touché par le plaisir des yeux, et l'exactitude d'une observation que rend exigeante une sorte de curiosité scientifique. Voyons à l'œuvre cette double aptitude.
M. Alphonse Karr n'est pas seulement, comme plusieurs de ses contemporains, un coloriste élevé à l'école de la sensation, et faisant poser la nature devant lui dans son atelier pour lui emprunter des effets de style, des sujets d'éludé qui mettent en relief l'habileté de l'artiste, des décors à la mode qu'on peut distribuer à propos dans un roman. Quelquefois, j'en conviens, son lyrisme pittoresque tourne au remplissage et trahit le procédé : je ne serais mémo pas étonné qu'il eût une collection de tirades toutes prêtes sur les enchantements prititaniers. Ces airs lui reviennent souvent comme des lefiains faciles qui conviennent à sa voiv, et sont surs d'avance de
réussir auprès des auditeurs. Nous pourrions iudiquer du doigt tous ces passages, qui ont rapporté beaucoup de lignes à ses œuvres. Mais, tout en faisant la pari de ce qu'il sait encore mieux que nous, lout en notant certaines industries de développement très-propices à la rapidité de la composition, il n'en est pas moins évident qu'alors même il obéi! à un penchant et cède à l'attrait de sou piopre plaisir. Car il y a ciiez lui un rêveur qui cherche dans la solilude un refuge où il reirouve sa jeunesse de ca^ur, oublie bien des blessures, et se reprend à aimer la vie aussi naïvement qu'à l'âge où il cueillait des violettes au mois de mars et du muguet au mois de mai, où il courait les bois pour y manger des fraises et des mûres, y dénicher des nids, poursuivre les papillons, ou attraper des lézards. Oui, il ne s'est pas encore lassé d'être ravi par le babillage des oiseaux, la pousse des feuilles naissantes, la fraicheur des eaux, la verdure des prés, le silence et l'ombre des bois. S'il en parle souvent, c'est (ju'il en jouit avec le tressaillement des impressions premières. La campagne le rend évidenunent heiueux, el l'on s'en a|)crçoit alors à son style : car il peid son goût d'amerlume, cl, jusque dans ces libelles où l'ironie ne désarmait pas, ses épigrammes paraissaient moins maussades, moins méchanles en élr qu'eu hiver. Klles avaient alors connue des (enlalions de bonne humeur, excitée sans doute par la sérénité du ciel.
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Nos ridicules le frappaient moins, parce que ses roses l'occupaient davantage ; elles ne lui laissaient plus guère le temps de songer à nos mesquines intrigues et d'en contracter de l'aigreur. Je ne sais quel épanouissement de sève joyeuse lui faisait monter au cerveau les idées riantes qui dissipent les nuages. Disons plus : on peut affirmer que l'air des champs, le voisinage de la mer et la continuité d'une existence affranchie de nos gênes ou de nos servitudes exerça toujours sur son talent une sorte d'influence hygiénique. C'est dans ce milieu réparateur et saluhre qu'il se retrempait périodiquement, lorsque l'étiolement menaçait de suivre la production trop abondante, trop superficielle ou trop hâtive. La santé générale de son esprit s'y raffermissait : il ne se portait jamais mieux qu'après un Voijcige autour lie son jardin.
Ce titre vous rappelle sans doute un de ses meilleurs ouvrages, un de ceux qui intéressent par l'harmonie parfaite qui existe entre l'auteur et son sujet. Cliacun sait, en effet, que M. Alpiionse Karr a toujours vécu dans une sorte d'inliuiitè avec ses fleurs, et que le petit coin de terre où il en cultive les espèces les plus choisies lui sourit par-dessus tous les autres. Aussi a-t-il mis son âme dans le récit de ce voyage sédentaire qu'il pouvait faire en robe de chambre, sans frais de déplacement, sans renoncer à ses plus constantes affections, ni à la douceur de ses habi-
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lildcs casanières. Vous y reconnaîtrez un accent profond de bien-être physique et moral. C'est écrit à loisir, sans effort, sous la dictée de l'heure présente, avec une radieuse nonchalance qui attend léclosion toute naturelle des idées et les saisit au passage. Bien des pa«,'es ont pour ainsi dire gardé le souvenir des parfums, la joie des rayons de soleil qui pénétraient dans le cabinet retiré oîi le promeneur allait recueillir ses i-éllexions solitaires et en causer avec un ami.
Carie jardin de M. Alphonse Karr n'ouvre point sa porte à tout venant. S'il en fait les honneurs au public, c'est à dislance. Il se garderait bien d'y admettre les indifférents! t'n des charmes qui l'y retiennent n'est-il pas de pouvoir se dire : «Je suis enfermé tout entier dans un petit espace plein de gazouillements, de riches couleur>, de suaves senteurs, seul avec mon esprit et mon imagination, loin des ennuyeux, des sols et des pervers, accessible seulement à ceux que j'aime ou que j'estime. Ici je me suis fait une part de la terre et du ciel, et cette part est à moi, et nul ne peut m'en priver 1 » Aussi comme il est jaloux de proléger cet isolement ! Voyez-vous ce vieux mur où grimpe le lierre sombre, on la vigne viei'ge découpe ses pampres pourprés'.' Dans l'asile réservé qu'il ouflùt, il v(Mi(lrail pouvoir ouhli(>r tout ce (|ui est au delà : « Je ne tiens jias, dit- il, à la vue de la campagne envircmuanle, cl, «lu cùlé de la mei', j'ai
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même planté un rideau de peupliers qui me la dérobe. Ce spectacle est trop vaste pour que l'homme puisse le soutenir sans cesse. Devant son immensité, on ne pense pas; on s'exhale comme ferait un morceau de camphre qui se dissipe dans l'air. Le premier mérite d'un jardin, c'est de n'être pas trop grand : il doit sentir le renfermé. Que la verdure en dissimule l'enceinte, mais nous en avertisse toujours. » Derrière ce rempart que couronnent les pariétaires, les giroflées et la mousse, se cache le domaine qu'il a disposé avec le soin curieux d'un amateur, et la volupté du maître qui s'est pris d'attachement pour le moindre brin d'Iierbe que ses yeux ont vu croître.
Tous- les importuns en sont exclus, mais tous les oiseaux y trouveront une hospitalité prévenante. C'est à leur intention que M. Alphonse Karr a conservé ces grands arbres et ces buissons touffus, qu'il a multiplié les sorbiers aux grappes friandes, les houx aux graines de corail, les aubépines aux baies grenat, les lauriers et les hyèbles, les azeroliers et les sureaux, dont les ombelles noires sont un régal pour les. fauvettes et les mésanges. Ce ruisseau qui serpente à travers la pelouse, il a voulu qu'en certains endroits il ne fût qu'un mince filet d'eau, afin que la gent ailée pût s'y baigner sans péril. Quand la gelée cruelle fait frissonner les plumes, n'ouvre-t-il pas sa serre aux rouges-gorges, qui en connaissent le chemin? 11 les laisserait entrer jusque dans sa maison,
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OÙ ils voltigeraient sans frayeur, non moins libres que s'ils étaient chez eux. Vienne la saison clémente, et vous entendrez leur musique reconnaissante. Ils savent bien qu'alors ils ont droit de ponte dans tous les feuillages, dans tons les angles des murailles, sans jamais craindre qu'une main barbare arrache leurs œufs ou leurs petits au duvet de leurs nids. Écoutez plutôt M. Alphonse Karr parler de sa plus douce voix au moindre d'entre eux, à un roitelet mignon que l'on prendrait pour une pincée de plumes brunes et grises que le vent enlève : « Viens, gentil oiselet : sois le bienvenu dans ma demeuie, sous le toit qui s'avance; soigne et élève ta nombreuse famille : on respectera ton repos et surtout ta confiance. Il y a de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées, des brins d'herbe récemment fauchée. » Et l'oiselet semble comprendre. « Le voilà sur le bord de son nid ; il me regarde avec ses beaux yeux noirs. Il a peur, mais il ne se sauve pas. » Aussi, voulez-vous assister à une tragédie? Lisez cette lettre où rauteur raconte avec quelle douleur il vit un de ses terribles, un de ses affreux amis abattre un jour d'un coup de fusil son beau merle chanteur, le chef de son orchestre, celui ipii se perchait avec tant de sécurité sur ce sycomore au pied du(|uel il tomba, hélas ! tout palpitant et tout sanglant. « Une ne donncrais-je pas |)0ur faire comprendre à tous mes hôtes mélodieux que je n'ai ni
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fait ce bruit ni commis ce meurtre, que- je ne suis pas un traître, qu'ils retrouveront ici la paix et Tombre, qu'ils peuvent sans défiance revenir manger cet hiver les fruits de mes arbres! Comment réparer tout cela? Et ce pinson, qui hier encore est venu jusque sur ma fenêtre, il s'éloignera de moi et de ma maison l'année prochaine ; il ne bâtira plus son nid dans ce gros orme où il le construisait chaque année ! »
11 a fait aussi des études sympathiques sur ces mouches d'un vert doré qui brillent au soleil et butinent dans les parterres; ces insectes qui vont et viennent en tous sens sur les feuilles, sur le sable, dans l'herbe ou les calices des fleurs ; ces papillons sans nombre dont il vous dira tous les noms. Il sait du moins leurs destinées, leurs mœurs, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses. Que de fois il les a suivis des yeux, étudiés de près, en retenant son souffle, de peur de les déranger ou de les faire partir ! Je vous citerai, par exemple, l'histoire de celte dinjsia, mère de famille intrépide, qui ne veut pas mourir avant d'avoir déposé son œuf dans la cellule où une abeille solitaire recueille le miel destiné à son nourrisson. « La voilà au bord du trou ; elle hésite, elle se décide, elle entre... Elle m'intéresse : elle est si belle! Maisl'autre aussi doit m'intéresser, elle est si laborieuse! . . Ah ! voici qu'elle revient à travers les airs. La chrysis a entendu son bourdonnement.. . mais trop tard. L'aiguillondéchire la gazemiroitantede ses ailes*
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Klle lonibc étourdie sur le sable. S'eiifuira-t-elle'.' non, car il s'agit pour elle d'assurer l'avenir de son pelit. Aussitôt l'onnemi disparu, je la vois qui se relève, se secoue, se trémousse. Trahie par ses ailes défaillantes, elle grimpe péniblement ; par moments les forces lui manquent. Enfin, elle arrive ; elle entre, elle est entrée; elle a réussi. Maintenant je ne me sens plus louché pour elle, mais pour la mère dépossédée, qui verra mourir de faim son enfant légitime, tandis (lu'un intrus dévorera le miel de l'ouvrière vigilante. » Bien d'autres pages, légèrement retouchées, pouriaicnt comme celle-ci faire suite au fraisier de Uernardin de Saint-Pierre.
Mais c'est aux fleurs surtout que M. Alphonse Karr réserve sa plus vive admiration, sa plus expansive tendresse. H les aime pour elles-mêmes encore plus que i)0iir lui, ce (jui est le véritable signe de la passion. C'est au point qu'en Normandie, tout en se promenant, il répandait dans les terrains propices les senicnces de ses plantes les plus riches, alin d'en multiplier, d'eu perpétuer l'espèce. Si vous allez dans les parages où il habita, ne soyez donc pas surj)ris de lenconlier aux aleiitouis !(•> pivis splendides pavois lilasou écarlates à coté du coquelicot modeste qui naît à l'étal sauvage. L'auteur d<' Cn'iievièvi' a passé par là. Si an pied d'un arbre ixjlé vous voyez monter, an lieu de riiumble liseron, des volubilis violets et hlas, pensez à lui : c'est sans doute sa
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graine qui a rrucliiié et laissé des desceiidanls. Il allail tnêrne, dit-il, jusqu'à greffer sur l'églanlici' des haies ses magnifiques roses de Provins, celles dont il esl le père, auxquelles il a donné leurs noms; et alors il songeait en souriant que, si quoique savant venait herboriser parla cent ans après sa mori, « il se creuserait la lèle pour imaginer en face de ce phénomène quelque système saugrenu. »
Aussi, de toutes les fleurs de la création, les plus heureuses l'urenl, à n'en pas douter, celles qu'il a célébrées si souvent en vers et en prose, celles qui peuplaient ses plates-bandes, au lem|is où il eût éprouvé des remords à la pensée de les échanger contre de l'or, et de les emprisonner dans ces vilains pois où elles jaunissent, où elles agonisent, où elles meurent d'ennui, alignées comme des esclaves qifi attendent qu'on vienne discuter leur prix. Oh ! comme alors elles devaient s'épanouir avec béatitude en plein soleil, en plein air, en pleine terre, sans craindre d'être arrachés au sol natal pour passer en des mains étrangères, loin des rejetons qu'elles avaient vus nailrel Avec quelle sollicitude leur possesseur jaloux les soignait lui-même, leur ménageait tour à tour, suivant leurs goûts et leur tenq)éramenl, la chaleur, l'ombre et la fraîcheur dune eau pure!... Aujourd'hui, tout ce monde végétal travaille, produit, est en rapport ; mais je suis sûr qu'on ne s'en douterait pas à les voir. Seulement M. Alphonse Karr
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doit soulfrir quand il lui faut .se séparer de ces piaules qu'il a élevées si affeclueusemenl, qui semblent n'être chez lui que pour leur plaisir, pour s'anuiser à sentir bon, à être gracieuses, coquettes, à fixer les regards du maître, à lui parler chacune leur langage, non pas le langage des chiffres, triste et rude comme des épines, mais celui d'autrefois, celui que savait si bien le jeune homme de vingt ans qui allait ^'oôs^c»' suuf! les l'iUeuls.
Toute sentimentale qu'elle est, la llore de M. Alphonse Karr n'en est pas moins digne d'avoir une ci'itaine autorité dans la matii're. Sans être assez comj)élciit pour en juger, j'en crois du moins l'apparence : aux yeux des ignorants il parait très-fort. Si les hommes spéciaux le contestent, il faudra peuttitre l'attribuer à un peu de jalousie contre un vulgarisateur qui a pensé que l'esprit ne nuisait pas au savoir. Oui, il a regardé longuement et minutieusement tous les infiniment petits dont il écrit l'histoire, (ieux qui en douteraient, je les renvoie an chapitre des pucerons. Ils seront émerveillés des curiosités psychologiques qu'il leur apprendra sur ce?* imperceptibles animalcules qui se groupent par myriades dans les feuilles des groseilliers, des rosiers, de l'iibsinlhe, de l'oseille, du bouleau, du chêne, du lioëne et du poirier. Leur biographe les reconnail à pre- . miére nuc, à la couleur de leurs ailes veloutées, vernissées, bionzées, nacrées, brunes, blanches, vertes,
rouges ou jaunes. Mais c'est surtout en botanique qu'il se pique d'une rigoureuse vérité, tout en mettant son amour-propre à ne pas être confondu ovec les savants de profession ; car il les a criblés :le ses traits les plus acérés. Il ne leur pardonnera jamais d'avoir injurié les fleurs en grec ou en latin, ni de les ranger avec des étiquettes dans leurs herbiers, où ils les ensevelissent sous des épitaphes prétentieuses. « Leur science, dit-il, est une île escarpée dont les habitants sauvages ne laissent approcher personne, tandis que moi j'y passe les gens dans une légère nacelle. » — « 0 mon Dieu ! s'écrie-t-il ailleurs, pourquoi avez-vous permis à ces barbares de persécuter ainsi les plantes et d'ennuyer ceux qui les aiment au point de les leur rendre presque odieuses? Les bestiaux qui paissent dans les prés sont fort avides de vergissmein-nicht : ils le broutent ; mais cela ne sert qu'à le faire refleurir une seconde fois, à l'automne. Les savants font bien pis : ils le dessèchent, l'aplatissent, et l'appellent : OreiUe-desouris à forme de scorpion. Et la reine-marguerite, ne se sont-ils pas avisés de la métamorphoser en un callistephus? 0 bergères, effeuillez donc des callistepJius^ pour savoir si voire amant vous aime un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout. » Lui, il se conlenle de donner aux fleurs ces noms d'amitié sous lesquels il les connut pour la première fois lorsqu'il était enfant. Jamais, par exemple, il ne se résoudrait
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à Iraitcr dn natœijus oxfiacautJw, colle aubépine ;i laquelle Stephen se piqua les doigts le jour où il on détacha une branche odorante pour la portor à Mu- (lele'uw.
Mais, s'il ne déguise point la pervenche, \c nui guet ou le bluet sous les gros mots de vinca mujor, de che'tranthtis cheirei ou de centcturea cyamts^ il ne tolère pas non plus le sans-facon de l'horticulture lantaisiste ; et c'est pour lui un triomphe que de relever les impossibilités descriptives des écrivains étourdis ou pressés qui n'ont pas eu le temps de regarder les choses de prés. 11 a composé tout un bouquet de Heurs fabuleuses inventées jiar les plus illustres contemporains : les tulipes noires de M. Alexandre Dumas, les o'illels bleus de M. Jules .lanin, les a/aléas grimpants de l»alzac, les chrysanthèmes bleus de Georges Sand, etc. Nous retrouvons encore ici l'esprit contrariant de M. Alphonse Karr. Kn face des gens à diplômes, il se fait un mérite de n'avoir jamais feuilleté d'autre livre que la nature : il est tout lier de n'en savoir pas |)lus qu'Adam et Kv(^ avant la chute. Kl, (piand il rencontre des iimoranls «iur sa roule, il s'étudie à leur démontrer qu'auprès de Ini, Linné on .iiis'-ieu l'iiicnt des éi-uliers auxquels il pouirait en appremlnï. Il ne craint pas niém(> alors lappaieil techni(|ne: il nous jette de la poudie aux yeux, il nous éblouit, et nous forcerait pr«'S(jue à recourir ;ui\ vo( abulaiics spéciiiux pour le conipren-
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di'C. Mais cet accident est rare ; et le lecteur oublie facilement ce léger travers quand il se laisse aller an plaisir de suivre son guide dans ce labyrinthe de digressions piquantes, de rêveries gracieuses, de rapprochemenls inattendus, d'aperçus ingénieux qui cgayent sans cesse des descriptions don! la continuité aurait pu devenir monotone.
PourtanI, un regret tempère encore nos éloges : c'est qu'ici, comme ailleurs, M. Alphonse Karr ne se soil point imposé le travail patient de l'artiste qui met la dernière main à son œuvre. Les hasards du premier jet lui ont toujours suffi, et sa verve intempérante court (ouïes les aventures de l'improvisation. 11 semble même tenir à honneur d'écrire avec un sans-gêne qui rappelle la causerie de l'atelier bien plutôt que celle des salons. De là un décousu fatigant, une manière brusque, fantasque, incohérente, un va-et-vient étourdissant d'idées sautillantes, les secousses, le pêle-mêle d'une composition désordonnée, tous les éclats d'une humeur capricieuse, des boutades excentriques qui déconcertent le bon sens, des facéties outrées, des bizarreries extravagantes, un paiti-pris de charge ou de parodie qui à la longue rend insupportable une lecture soutenue. Celtes le naturel et la franchise sont des qualités préférables à toutes celles qui sentent l'étude on l'apprêt; mais il n'en est pas moins des règles de goût dont l'écrivain ne saurait s'affranchir sans doni-
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mage. Or, M. Alphonse Karr a toujours trouvé plus commode d'en médire que de s'y conformer. Il se serait cru un pédant s'il avait surveillé sa plume. Au lieu de corriger ses défauts, il les a exploités, il les a portés bravement et lièrement comme une cocarde. Autant son invention est parfois singulière et neuve, autant son exécution est toujours défectueuse et expédilive. Aussi est-il fort à craindre que son nom ne demeure pas attaché à des pages qui le fassent durer. Il est un des auteurs contemporains qui, même de leur vivant, furent les plus exposés aux larcins littéraires : on l'a pillé de toutes mains. On lui a dérobé des pensées, des situations, des canevas, des sujets, des caractères de vaudeville, de drame et de roman. Pourquoi? est-ce uniquement parce qu'il était assez riche pour tenter les pauvres? Oui, sans doute. Mais ce fut aussi parce que sa prodigalité dépensa ses idées au jour le jour, sans songer à l'avenir, sans en prendre possession par ce style définitif qui garantit le droit de propriété plus sûrement que ne le feront les législateurs. Kl pourtant la nature a été libéiale enveis lui. (lar on retrouverait dans son talent l'ironie sentimentale de Sterne, le tour observateui' de Gavarni, le scepticisme poétique de. Henri Heine, quelques accents jeunes et émus de Miugcr, l'imagination paradoxale de Stendhal et le bon sens satiricpie de Kigaro. Onel riche capital! mais pourquoi l'iivoir placé eu lenles viu-
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gères et à fonds perdu? C'est que M. Alphonse Karr fut toujours écrivain malgré lui ; le culte des fleurs lui paraissait beaucoup plus agréable et plus sérieux que celui de l'art, et il serait homme à échanger la moitié de ses ouvrages contre une rose bleue. N'ayons donc pas l'ingratitude de le critiquer davantage. Faisons plutôt des vœux pour qu'il n'oublie pas ses lecteurs, et veuille bien leur sacrifier encore ses goûts favoris.