MINISTRE SANS PORTEFEUILLE MÉCÈNE
Protecteur de Virgile et d'Horace, Mécène a partagé leur imiTiortalité. Los siècles reconnaissants ont définitivement adopté son nom pour en faire honneur à tous ceux qui prennent les lettres sous leur patronage puissant et généreux. Cependant, si le favori d'Auguste est devenu le nôtre, c'est sur la foi d'un lieu commun; car l'histoire ne l'a jamais étudié de bien près : notre sympathie n'est qu'une tradition.
.s romiiMTs niiiEii et i» ai .kh ni» imi,*
Nous voyons en lui un idéal de libéralité intelligonle plutôt qu'une physionomie cl un portrait : c'est que l'antiquité n'a guère satisfait la cuiiosité dont ce personnage est l'objet. Nous sommes réduits à deviner ses traits dans les confidences d'Horace, les médisances de Sénèque, les indiscrétions de Suétone, les ampliticalions oratoires de Dion Cassius, et quelques lignes d'Appien ou de Macrobe. Ce demi-silence n'a pourtant pas découragé 1 érudition : au contraire: et depuis l'indigeste dissertation de Jooiuies tieminis Meilwmius jusqu'à l'ingrat résumé û'AJbertus L'ion, tous les fragments de Mécène ont été recueillis par des compilateuis qui se sont tous copiés les uns les autres dans un latin où le manque d'idées n'es pas lacliefé par lagrément du style. Ayant eu le courage d'affronter ces documents poudreux, nous essayerons d'ébaucher à notre tour l'esquisse d'jine ligure originale, qui mérite bien une place privilégiée au temple de Mémoire, ne fût-ce que pour témoigner publi(|ut'menf de la gratitude des Muses, et encourager les imilateuis à la méiiter encore par des bienlaits (pii ne sont jamais perdus, lorsqu'ils s'adressent au ^a-nie. Nous envisai^erons en lui l'homme, le mini-Ire, le piiliuM el l'ami des poètes.
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Horace piif dire à Mécène à peu près sans sourire: Tijrihena regum progenks^ ; car sa généalogie était plus sérieuse que celle d'Auguste, le fils d Iule. Il descendait de la famille des CUnius, qui donna des Lucumous à Arretium, chef-lieu d'un de ces douze petits Etats qui, avant la conquête, composèrent la confédération étrusque. Il eut donc sinon des rois, au moins des roitelets parmi ses aïeux. Une inscription trouvée sur le sol même d'Arezzo ne permet pas den douter : ce qui ne l'empêcha pas de naître et de mourir simple chevalier. On a vu là beaucoup de modestie; nous croyons qu'il faut y chercher aussi de l'esprit et de l'iiabileté. Sans doute, Mécène avait sur l'égalité des idées beaucoup plus philosophiques que la plupait des républicains de son temps, et nous ne voulons réduire en rien l'éloge contenu dans ces paroles que lui prête Horace : « 11 n'importe de qui on est fils, pourvu qu'on soit honnêle homme. » Mais s'il refusa toujours de s'asseoir dans la chaise curule, n'était-ce pas un peu pour flatter l'ordre équestre qui était une puissance, et avait besoin
• Fils des rois «i iîtrurie.
l'i l'oi'.TnviTs diiif.f; r.T n Arjoinniin. fl'èlre ménagé plus encore que l'aristocratie patricienne dont il éltiil jaloux, comme la richesse l'est ordinairement de la naissance? Ces publicains influents devaient être singulièrement fiers de voir le conseiller du souverain se promener dans les rues de Rome, et s'asseoir dans le cirque, sans autres insignes que l'anneau, le collier d'or et la trabée bordée d'une étroite bande de pourpre. Tl devenait ainsi le prince des chevaliers, de même qu'Auguste était le piince du sénat. Il tenait dans sa main toute une corporation redoutable, qui ne se serait pas vue sans déplaisir désertée par celui dont les honneurs rehaussaient l'importance de la compagnie à laquelle il semblait se glorifier d'appartenir. La politique impériale suivait une tradition de famille en se conciliant une classe dont l'appui ajoutait à la force du pouvoir. Lors du premier triumvirat, les'chevaliers avaient demandé au sénat une diminution dans la ferme des impots de l'Asie; mais (^aton et Metellus, les représentantsde l'esprit patricien, ayant combattu victorieusement celle prétention, César, qui savait exploiter un mécontentement, fit accorder par le peuple la remise qu'ils sollicitaient. Aussi ces mêmes hommes qui le menaçaient autrefois comme le com- |tlice (lrCatilina,lesoulinreiil énergiquement de leur crédit, quand ils en espéicient une récompense. Auguste était trop adroit pour ne pas mériter également leui' reconnaissance; et il eut soin d'allaclier leurs
intérêts aux siens, en leur attribuant dans les provinces l'intendance lucrative de ses domaines particuliers. La raison d'Etat pouvait donc bien inspirer au ministre le sacrifice de la toge prétexte et du laticlave. 11 suffisait à son ambition d'être le premier personnage de Rome après César. Arrivé là, on ne peut plus que descendre. Celui que les poètes saluaient comme le rejeton d'une souche royale, n'aurait-il pas dédaigné d'être admis, à titre de faveur, parmi ces sénateurs dégénérés qui comptaient dans leurs rangs des fds de barbares et d'affranchis? En restant Mécène le chevalier, il se tirait de pair.
Nous ne savons rien de sa jeunesse, sinon qu'il suivit à ApoUonie les leçons d'Arœus, philosophe stoïcien. On ne s'en douterait guère ; car l'élève n'eut jamais un goût très-prononcé pour la morale de Zenon. Il fut toute sa vie un fervent disciple d'Epicure. Sur ce point, tous les témoignages sont unanimes. Les Romains étaient des hommes très-positifs, et ne faisaient jamais les choses à demi. Aussi Mécène mit-il dans la volupté la même conscience que dans son dévouement à ses devoirs les plus sérieux. Il fêta toutes les joyeuses divinités jusqu'au jour où le docteur Musa dut lui défendre, au nom d'IIippocrate, ce culte dont il finit par devenir le martyr. On pourrait lui appliquer ce vers de Roileau :
Jamais surintendant trouva-t-il des cruelles?
f'2 IMtRTIlAITS n IIIEn KT I» Al.KH T, l»in I.
suitout à Rome, où il y avait alors des maris trèsaccommodants, s'il faut on croire une anecdote que nous pouvons citer, puisqu'elle n'a point effrayé la gravit»'^ de l'honnèle Plutar([ue. Galba, qui avait épousé les plus jolis yeux de la ville éternelle, invitait souvent Mécène à ses soupers de famille, et après la dernière coupe de falerne s'assoupissait volontiers. Or un jour, un de ses esclaves voulut protlter du sommeil de son maître pour goûter le vin qu'il venait de desservir. « Fripon, s'écria tout à coup Galba, ne vois-tu pas que je ne dors que pour Mécène? » En supposant qu'il y ait là un peu do légende, ce trait prouve du moins que son héros méritait un chapitre dans les annales de la galanterie : il paraît que sur une de ces pages anacréontiques, il aurait pu inscrire la conquête de Julie, d'ailleurs assez facile pour qu'elle ne lui ait pas coûté un loîig siège. Tout cela n'est pas édifiant ; mais on n'était plus alors au temps dos Lucrèce : aussi Mécène ne prenait-il guère la peine de sauver les apparences. Sa mollesse était do notoriété publique: il avait une démarclio efféminée qui attirait les regards : les élégantes do Rome lui auraient envié sa tunique Ilot tante, ses perles, ses bagues, ses joyaux, ses pierreries, ses diamants. Sa popularité, loin d'en soufl'rir, y gagnait pont- être, lies manières d"Alcd)iade ne devaient point déplaire à ceux qui poursuivaient de leurs huées la lonyuo barbe et les sombres vèlomouts dos stoïciens, (les
M É ci: NE. i:,
airs de Lucullus avaient aussi l'avantage do mettre mieux en évidence les apparences austères de la maison impériale, qui se refusait même l'éléganre permise à un simple citoyen. Le préfet des mœurs tolérait un contraste qui lui était favorable. D'ailleurs, sous les profusions intelligentes du voluptueux se cachait le goût des arts, qu'il soutenait de ses largesses. Le maître du monde, ayant résolu par politique de ne pas introduiie dans son palais les recherches du luxe, laissait prudemment à son favori le soin de les encourager par son patronage; il se réservait le devoir de maintenir, au moins dans les formes, la tradition antique dont le souvenir était respecté, bien qu'il ne se conciliât plus avec les mœurs.
Il entrait donc dans le rôle de Mécène d'être en quelque sorte le ministre de toutes les élégances. Toutefois nous n'affirmerons pas qu'Auguste complota de concert avec lui une révolution épicurienne dans l'intérêt de sa toute-puissance. Il y aurait une exagération manifeste à supposer qu'un beau jour il se soit dit : « Faisons de la volupté un des ressorts du gouvernement ; chargeons Vénus et Bacchus de pacifier l'empire; énervons les courages pour les enchaîner. » Car l'épicurisme avait fait son chemin tout seul, sans avoir besoin de protecteurs. Le régime nouveau n'en fut pas complètement responsable ; il le provoqua moins qu'il ne le subit ; il dut même plus d'une fois le contenir et l'intimider. N'oublions
14 i'orthaits d'hieu et D'AiJornDuri.
pas en effet que le p.rincipat releva très-sincèrement l'autorité de la censure; il comprenait que les inslilutions seraient impuissantes si les vertus domestiques ne survivaient pas aux vertus civiles. Le mal, dont la contagion descendait don luiut, fut plus fort que le remède; mais il serait injuste de nier, chez ceux qui luttèrent contre lui, le sentiment du danger social auqufl ils eurent le tort d'opposer des lois plutôt que des exemples. Après les violentes secousses des orages intérieurs, tons ceux qui avaient échappé aux abîmes, ne pouvant croire à la sécurité do l'avenir, se hâtèrent de jouir du présent pour oublier le passé. Elle eut alors un merveilleux à-propos, cette morale qui conseillait de sourire au rayon du soleil sans s'inquiéter des nuages qui grossissaient à l'horizon. On rattrapa le temps perdu, et aux angoisses de la proscri|ilion, de la ruine et de l'exil succédèrent les enivrements qu'entraînaient, après les longs malheurs, l'ordre rétabli et la paix reconquise. Horace trouvait de l'écho lorsqu'il disait : Carpe d'iem: qnid s'il f'nlunim iras fuije qua'rere^ Chacun le nuirmurait tout bas. C'était la triste sagesse du moment. Mécène eut donc le tort de liop suivre l'élan de son siècle, d'en partager, cl peut-être d'en flatteries goûts. Mais on ne saurait admettre sans réserve toutes les accusations dirigées contre lui par Séiièque, qui
' Vi> au jour li' jour : ro qui st>ra demain, n'iionce à l'eu situricr.
n'avait pas le droit d'être aussi rigoureux contre 1 opulence el le luxe. Je soupçonne le précepteur de Néron d'avoir exagéré à dessein les sévérités de son sermon stoïcien, pour atteindre de ses épigrammes indirectes les viveurs i aftinés et les courtisans dissolus, dont l'influence avait été plus puissante que la sienne sur le disciple à qui ses leçons profitèrent si mal. Sous le nom de Mécène je lirais volontiers celui de Narcisse ou de Pétrone; car la rhétorique toute seule n'explique guère le ton de jalousie et de rancune philosophique qui perce dans cette indignation rétrospective.
Non, je ne puis me résigner à ne voir qu'un épicurien de mince étoffe dans l'homme qui justifia la confiance d'Auguste par son dévouement éclairé à sa forluneou plutôt à celle de Rome : car le malheur des temps avait rendu l'une inséparable de l'autre. Je me demande avec anxiété ce que seraient devenus les intérêts de l'empire entre les mains d'un politique partagé sans cesse entre lesNéère, les Pyrrha, les Lydie, les Leuconoé, les Tyndaris, les Glycére, les Chloé, les Barine, les Néubulée, les Chloris ou les Galatée. Il est plus vraisemblable que l'ami d'Horace pratiquait comme lui cette devise : Duke est {leaipere in loco. Il est doux de l'aire des folios à l'occasion, o Si, comme le vieux Calori, il avait quelque faible pour la dire bouteille {pia testa), c'était sans doute quand il s'agissait de fêter avec le poète
16 l'ORTHAlïS I» JllEl'. ET KArJOUlU) IIUI.
de Venousela soumission des Parthes, l'anniversaire d'Actium, ou la naissance de César, ou le retour du prince : les éclatantes occasions ne manquaient pas à son patriotisme bachique, et il faisait sagement d'avoir son cellier bien garni pour célébrer par des libations nationales les fastes du grand règne. Mais, de grâce! ne lui infligeons pas l'épithète d'ebriosus, qu'il me coûterait de traduire. J'aime à croire qu'il ne connut pas plus celte ivresse que celle de la puissance, et je répugne à lui refuser, même à table, la modéiation qui fut la règle de sa vie publique. L'amitié d'Horace, qui l'avait appaiemment jugé digne de son esprit et de son cœur, ivfute d'avance ces impolitesses ! Les deux noms sont désormais solidaires : on ne peut attaquer l'un sans compromettre l'autre. Gardons-leur donc un peu de l'estime qu'ils se portèrent mutuellement; et tout en admettant quelques incorrections dans le marbre anlique, ne désenchantons pas la postérité qui le respecte et ti(Mit à le faire respecter.
Les anciens, sous l'empire, aimaient beaucoup la chronique ; les grands hommes d'autrefois n'élaient plus guère poui' eux que di'S objets de ciu'iosité, dont ils lixaient les noms à des anecdotes sous lesquelles s'effaçaient les principaux traits du caractère. La décadence de l'esprit publicamena celle de riiisloiie.Elle se façonna peu à peu à l'image deses lecteurs. Ils voulurent être amusés comme des enfants, au lieu d'être
éclairés et inslruils par elle, comme des citoyens qui apprennent les vertus et les actions de leurs pères pour rester dignes de leur mémoire. Sauf l'immortelle exception de Tacite, au récit dramatique et oratoire des événements se substituèrent les faits divers, les mille voix babillardes du commérage biographique, les indiscrétions d'antichambre, les petites rumeurs qui sont la pâture des oisifs. L'héritage de Tile Live tomba aux mains d'un Valère Maxime. Il'en résuha que les plus beaux noms furent livrés en proie au bavardage. L'homme public disparut sous l'homme privé ; ou, ce qui parfois est une erreur, on tailla Lun à la mesure de l'autre. Tenons-nous en garde contre celte manie de surprendre tous les héros dans le déshabillé de la vie intime. Pour avoir le portrait ressemblant des personnages illustres, il ne faut pas les faire poser dans leur lit, ni dans les festins où ils oublient la représentation, ni derrière les rideaux qui abritent leur sommeil. Cherchons-les surtout dans le cabinet, à la tribune, dans la chaise curule, à la tèle des armées ; en un mot, voyons-les à l'œuvre, et lai'^sons à leurs laquais le soin d'apprendre à leurs pareils ce qui n'est pas fait pour , l'instruction des honnêtes gens. Mécène, comme beaucoup d'autres, a été victime de cette dégradation de l'histoire. On nous révélera, par exemple, qu'il était le roi des gastronomes, que tous les Apicius de son temps se réunissaient à sa table pour y
18 iMir.TliAIlS 1) HIER El D' AU.IOU lU)' Il l I.
disserter sur la science, qu'un certain Catius y tenait un cours de gourmandise transcendante, que Sabinus Tyro lui dédia un ouvrage sur les jardins potagers. On lui attribuera l'invention dun plat nouveau : il aurait mis à la mode la chair d'ànon ! Le saucisson d'Arles remonterait jusqu'à lui! Oui sait s'il n'a pas même été le premier des hippophagcs? Voilà les bagatelles que nous débitent tous les coureurs d'historiettes, qui avaient limpudence de se croire des historiens. Et si nous leur demandons des renseignements sérieux sur son rôle politique, nos gens sont muets. Ils n'ont visité que la cuisine et l'office. Quant au préfet de Rome, au dépositaire de la puissance impériale, au confident des secrets d'État, ils ne le connaissent pas et nous condamnent à leur ignorance. Arrachons-le à leurs mains irrévérentes, quoique leur silence nous réduise à tâtonner dans l'obscurité des hypothèses. Rendons à la statue de bronze son piédestal et sa perspective; rétablissons les proportions : si ou les laissait faire, ils nous persuaderaient que nos hommages s'adressent à un vulgaire Trimalchion.
Telle n'était pas la physionomie (|ue révèlent les camées de Dioscoride, ou le buste de marbi-e retrouvé à Carseoli sur le territoiie étrusque. L'expressiou générale en est la fermeté et la grâce. Si la barbe frisée, si la chevelure artistemeul bouclée sous l'élégante pression du bandeau accusent les préoccu-
MtCKNK. 19
pations mondaines, le front large et bombé garde entre les sourcils le sillon sérieux de la pensée. Le sourire d'une ironie contenue relève la lèvre inférieure. L'ensemble a de la finesse et de la distinction. Il a comme César cette maigreur nerveuse qui Irabit un tempérament docile à toutes les exigences de la volonté. Mécène aussi lui, dit Yelleius Paterculus, déployait une activité surprenante et infatigable, quand les affaires le réveillaient de son indolence. Voilà une phrase qui le rétablit dans sa véritable attitude. L'épicuréisme ne me paraît plus chez lui que le repos des heures remplies, que les vacances, souvent un peu trop libres, d'un esprit qui conservait assez de ressort, sous le poids de sa responsabilité, pour recouvrer sa fraîcheur et comme sa jeunesse, dans les intervalles de la vie officielle. Il restait toujoursaimable jusque dans les ennuis administratifs. C'était bien cejocosus Mxcenas^ qu'Horace nous montre transformant en voyage d'agrément sa mission diplomatique à Brindes, et portant les plus graves intérêts avec le sans-facon d'un touriste qui cherche aventures. Sa facililc d'humeur, sa souplesse de caractère ne permettaient pas plus au devoir d'empiéter sur le plaisir qu'au plaisir d'entamer le devoir. Il savait faire la part du feu. Dans sa nonchalance, il entrait peut-être plus de calcul qu'on no
* Ce Mécène enjoué.
20 l'OP.THAlTS DIIIKII KT ICA T. KM' lit» 'H l'I.
pense : elle était une contenance qui dérobait l'homme d'Étal; il mettait une certaine coquetterie à le laisser deviner sous sa désinvolture cavalière, au lieu de l'afficher par cet air sombre ou important, qu'imprime parfois aux traits l'habitude des positions éminentes. Il savait se donner à ses amis, qui ne lisaient point sur son front la trace des soucis voisins du trône. Suétone nous dit que sous un vernis de frivolité il possédait une àme forte et calme. C'est qu'elles ne sont point médiocres ces natures qui, toujours maîtresses d'elles-mêmes, gardent ainsi une souveraine aisance parmi les embarras de leurs fonctions, et défendent leur sérénité contre les inquiétudes qu'elles surmontent, sans se faire valoir, avec entrain et vaillance. 11 y a là un équilibre parfait entre toutes les facultés, les plus austères comme les plus souriantes. Ces hommes s'appartiennent; ils dominent les événements : toujours supérieurs au poste qu'ils occupent, ils lui communiquent leur propre valeur et ne la lui empruntent jamais. Leur dignité n'est point dans l'éclat de leurs litres; elle tient à la personne, elle est inséparable de l'aménité qui la tempère : ils sont avant toul vrais avec les autres comme avec eux-méme?. C'est ce qui fit que -Mécène se leconiiul tout d'ahoi'd dansllorace, et alla vers lui comme vers son image. Leurs défauts même participent de la séduction qui vient de leurs (|ualilés. On l(vs voit, mais on voudrai! ne pas l(»s voir,
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parce qu'ils désarment le juge par leur franchise et presque leur candeur. C'est que la contagion, dont Mécène a subi l'atteinte, n'a point altéré chez lui ces parties saines et ce fond d'honnêteté qui constituent le galant homme. Il eut vraiment des vertus malgré ses vices ; et l'inaltérable fidélité dans des affections choisies, la bonté, l'humanité, la droiture, l'estime des gens de bien, la haine des flatteurs, le goût des nobles études, l'amour du beau, la générosité qui va chercher le talent pour l'honoier et le récompenser, sans fracas, sans vanité, sans ostentation : tout cela, ce me semble, mérite bien qu'on soit indulgent pour des défaillances qui ne doivent pas nous dérober les bienfaits. Il était païen aprùs tout, et s'il n'a pas été soutenu par la moralité de son lemps, plaignons-le plutôt que de le condamner. 11 ne faut pas être trop fier d'avoir vécu deux mille ans après lui ; aurionsnous valu beaucoup mieux, si la mythologie avait été notre seul catéchisme?
On a trop insisté sur les côtés frivoles de son caractère. N'oublions pas qu'Horace lui dédia ses poésies les plus élevées. Or est-il téméraire d'y reconnaître l'écho des conversations qui charmèrent plus d'une fois la familiarité de leur commerce? L'ombre du protégé ne sera point jalouse de la part que nous serions tenté de faire à son protecteur dans les œuvies dont il fut pour ainsi dire le collaborateur anonyme. Si son cœur s'égara dans des caprices coupables, il
21 l'UUTKAITS D HltU ET D' AUJUU UD'UL J.
fui aussi retenu par une passion légitime. De l'aveu même de Sénèque, qui a le tort d'en sourire, il aimait éperdument sa femme, chose plus rare qu'on ne pense à cette époque, et rendue assurément trèsméritoire par les cruelles épreuves que L. Terenlia imposa trop souvent à sa tendresse. Horace, qui chanta ses yeux pleins d'éclairs, lucidum fulyeniea oculos, la douceur de ses chants et la légèreté de sa danse, n'avait, hélas ! que trop de raisons de la comparer à Hélène; car elle rencontra son Paris trop près de Mécène pour qu'il pût l'ignorer, et trop audessus de lui pour qu'il ne fût pas condamné au martyre du silence. C'était une terrible Célimène qui ne s'arrêtait point à mi-clicmin dans ses inconstances. Un jour vint où elle eut sur le maitre du monde encore plus de crédit que son mari. Celui-ci n'arriva à la résignation qu'après avoir traversé toutes les ciises qui amènent répuisement et l'indifférence. L'histoire de sa vie conjugale fut une série douloureuse de ruptures et de rapprochements, jusqu'au divorce définitif qui permit à Licinia de fiiire la campagne des Gaules à la suite de l'époux de Livie. Ces infortunes domesli(pK's i)ouvaienl élre une expiation pour celui qui en fut la victime. Mais quand elles éclatèrent, il sut du moins mettre sa dignité ù l'abri, et rentra dans rindépendancedela vie privée.
MECENE. 23
Du reste, la puissance de Mécène n'avait jamais dépendu des fonctions importantes dont il fut temporairement revêtu. 11 n'a point été un ministre dans le sens moderne du mut, mais bien plutôt un conseiller intime, dont l'influence tenait à la fidélité d'un dévouement qui avait passé par toutes les épreuves où languissent les courages vulgaires. Il était l'homme des heures périlleuses, l'instrument des conjonctures délicates, l'auxiliaire sûr qui confond sa fortune, bonne ou mauvaise, avec celle du prince, et mérite de partager ses grandeurs parce qu'il se sacrifierait au besoin à sa cause. C'est la première fois dans l'histoire de Rome que nousvovons la politique s'attendrir, prendre pour ainsi dire un cœur, et devenir une affection. Sans être chargé spécialement de ce que nous appelons un portefeuille, il fut en quelque sorte un ministre disponible pour toutes les circonstances qui réclament moins la science de l'administrateur ou la pratique du cabinet que le tjleut de surveiller, diriger, éclairer et contenir l'esprit public. Sous l'ancienne constitution, les magislialures avjient leurs droits et leurs devoirs nette-
2i rORTIlAlTS li'llIEU tT 1» AUJOIRD llll.
ment définis, mais par-dessus leur action particulière régnait le vieil esprit romain, représenté par le sénat, qui le faisait circuler partout comme une àme toujours présente. Or, quand celte unité d'impulsion eut été brisée violemment par la faute des hommes et la lalalité qui use les meilleures choses, quand aucun paiti ne se montra digne d'en recueillir les débris, Rome, punie par ses propres mains, dut se résigner à chercher un asile dans un pouvoir unique dont la volonté fut assez forte pour animer ce corps immense qui commençait à dépérir, parce qu'il ne recevait plus la vie ni du peuple ni du sénat, d'où elle s'était peu à peu retirée. Sans cesser d'être nationale, la politique, ]iar une conséquence nécessaire, devint toute persoimelle. Exilée de son antique sanctuaire, où elle n'était plus re^pectée ni obéie, la tradition s'appela momentanément César et Auguste. Avant les mauvais jours qui devaient venir si tôt, elle habita le génie d'un homme, au lieu d'être la pensée permanente d un ordre conservateur. 11 l';illul alors, sous peine de nouveaux déchirements, que les intérêts de l'Étal s'unissent étroitement à la dynastie qui les sausail, aux dépens du droit public. Ce rôle fut compris par Agrippa et Mécène, qui étaient capables de l'honorer en s'y consacrant. Ne les appelons pas des courtisans; car ils ne s'étaient point insinués dans la faveur par les serviles complaisances ou le manège de linlriguc : ils l'avaient concpnsc lente-
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ment par l'autorité de la prudence et de l'attaclienienl , par la loyauté des services, disons mieux, par l'indépendance des conseils. Ils savaient en efTet dire la vérité avec franchise el même avec rudesse. Ainsi Mécène ne fut jamais lecomplicedes cruautés d'Octave. Un jour que le triumvir dictait ses arrêts terribles, il lui fit passer une tabletle sur laquelle étaient écrits ces mots : « Retire-toi, bourreau. Surcje^ carnifex. » Le dictateur obéit, et le sang romain cessa de couler. Plus d'une fois encore Mécène fut le bon génie de la fortune impériale. Nous le rencontrons dans toutes les circonstances qui acheminèrent Auguste vers le but que lui montrait sa destinée. C'est lui qui sut inspirer à l'héritier de César sa déférence pour Cicéron qu'il appelait son père, heureux s'il ne l'eût jamaisoublié. C'est lui qui, après la bataille de Modène, essaya de pacifier le monde en réconciliant Octave et Antoine; c'est lui qui les réunit une seconde fois par une alliance de famille, alors que leurs divisions menaçaient de les livrer tous deux à la vengeance de Sextus Pompée. Négociateur adroit, il partageait aussi les périls de la lutte; el à Pérouse, en Sicile, à Aclium, il paya bravement de sa personne. Quand il s'agit d'assurer les résultats de la victoire, il fut le premier à faire pi'évaloir la modération et la clémence. C'est alors surtout qu'il devint indispensable: car son nom seul était une garantie quand toutes les autres manquaient. 11 promettait cette politique (pii
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faisait ressembler l'autorité à un patronage, cl devait rallier peu à peu plus d un esprit droit et libéral autour du génie réparateur. Sa place était marquée partout où il y avait un écueil à tourner, des susceptibilités à ménager, des souvenirs à rassurer, des regrets à assoupir, des espérances à prévenir, des iritérèls contraires à concilier par la dextérité, la science des hommes, l'art de séduire, en un mot, par la diplomatie patiente de la sagesse et du bon sens, qui seront toujours la sui)rême habileté. Aussi ferme que souple, il alliait l'adrcrse à la résolution. Auguste le savait bien; et toutes les fois que l'honneur des aigles romaines l'appelait aux extrémités de l'empire, il pouvait sans ciaiiite aller dompter les rebelles; car il laissait derrièie lui sa pensée. Mécène restait à Rome pour suivre dar.s l'ombre les manœuvres des paitis vaincus, défendre la i)aix publique par la loi et par le glaive, déjouer les complots sans alarmer l'opinion, les écraser avant même qu'on en soupçonnât l'existence. C'est ainsi qu'en 7î2r>, il déconcerta l'intrigue ourdie par M. Lepidus, le lils incorrigible du triumvir, et qu'en 733, il étouffa par une énergique répression la conjuration naissante d (J'ignatius Uul'u'-. VA le lendemain du joui où Home était sauvée, les aveugles d'alors prétendaient que le danger avait été imajjinaire ou imaginé, tant la vigilance b'était montrée prompte et active! Il leui fallait (les ruines pour les convaincre.
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Tandis que lo prince nrhovnit, à la liMo de ses légions, la sonmission de l'Orient, c'est à Mécène que fut remis le sceau impérial, ce sphinx roclontable qui contenait tant d'énigmes. Nous aimerions à les connaître, mais le dépositaire en garda fidèlement le secret. Auguste appréciait surtout en lui cette vertu du silence, taciturnitas. Elle pouvait être alors fort précieuse pour les gouvernants, mais il nous est permis de n'en pas faire un vif éloge, puisqu'elle impatiente notre curiosité. Ils s'en plaignaient aussi ces amis d'Horace qui devinrent tout à coup si nombreux lorsqu'ils virent en lui le m'ujnon de la fortune. L'avait-on surpris au champ de Mars jouant à la paume avec Mécène, ou assistant au spectacle à ses C(Més, on épiait son retour > on le guettait au passage, et mille questions venaient l'assaillir. « Eh bien, mon bon, vous devez en savoir long, vous qui approchez les dieux; n'avez-vous rien entendu dire des Daces? — Mais non, rien absolument. — Vous raillez donc toujours? — Que tous les dieux me confondent si j'en sais un mot! — Mais ces terres que César a promises aux soldats, les donnera-t-il en Italie ou en Sicile? » 11 avait beau jurer qu'il ignorait tout, on n'en voulait rien croire, et on l'admirait comme un mortel unique, mystérieux, impénétrable. Son amitié si enviée datait pourtant déjà de huit années; mais elle ne lui avilit jamais valu que des confidences sur la pluie et le beau temps. « Huelle
•-"8 roi'.iUAiTs n iiir.i! i;t d ai .nniiiriii i.
heure est-il? lui disait le minisire lorsqu'il l'emmenait promener dans sa voiture; le Thrace Gailina vaut-il Syrus? Enveloppons-nous bien ce matin, car le froid commence à piquer. » Voilà les secrets que recueillait la discrétion du poëte, qui n'en demandait pas davantage; et la postérité est à peu près réduite à s'en contenter, elle aussi. Mécène prenait pourtant une part active à toutes les mesures intérieures qui affermirent le protectorat d'Auguste. Pendant cette dictature pacilique qu'il déguisait sous le titre de préfet de Rome et de l'Italie, il avait le droit de publier des édils au nom du prince, d'ouvrir toutes les lettres que celui-ci adressait aux sénat(!urs ou aux particuliers, et môme d'en changer la teneur s'il le jugeait utile. Son nom ligure dans l'histoire des grands travaux qui rendiiiMit la ville éternelle digne d'être la reine du monde ; ce fut lui qui lit assainir l'immense terrain des Esquilles, pour y construire un palais entouré de splendides jardins; c'est là que s'élevait cette tour d'où la vue embrassait toute la campagne romaine, et dont les antiquaires prétendent avoir retrouvé les déhris qui s'appellent aujourd'hui Tone lii Mezza. Nous devons aussi mentionner une liadition suivant laquelle Mécène, consulté par Auguste sur l'opportunilé de rétablir l'ancienne consliliilion, lui aurait conseillé, coulrairi'meiit à l'avis d'Agrippa, de garder un pouvoir qui était dcveuu le icfuge jirécaire de la sécurité |>u-
MÈCÈNK. •'<»
bliquo. Il est probable qu'il ne dut pas lui être forl difficile de faire prévaloir celte opinion. Celte délibéralion, dont la vraisemblance est suspecte, a été racontée avec une grande solennité par Dion Cassius, qui attribue aux deux personnages du récit d'interminables harangues, dans lesquelles il a évidemment cherché le prétexte de développer à plaisir des programmes de régime lépublicain et monarchique. Cette éloquence, qui aurait eu beaucoup de succès dans l'école d'un rhéleur, ressemble, comme le dit M. Egger, à ces savantes discussions que Denys d'IIalicarnasse prêle à Romulus sur les avantages des trois gouvernements.
Il faudrait une naïveté toute germanique pour croire sur parole ces amplifications inspirées par la lecture de Platon et d'Aristote. Laissons donc Barnevcck et Bœcler s'extasier devant leur profondeur. Toutefois, si nous n'en n'admettons pas la lettre, nous aurions tort d'en repousser complètement l'esprit; car l'annaliste grec, avant de composer ses discours, a dû, comme les bons élèves de rhétorique, consulterles documents de l'iiisloirc, que lui ottraient en foule les bibliothèques de Rome. Sacrifions, si vous le voulez, la pai lie morale de ces thèses oratoires ; ne faisons pas de Mécène une espèce de Solon qui se sou\ienl à la cour d'Auguste des lieux communs qu'il débitait devant le roi Crésus. Sourions de certaines phrases qui sembleraient tirées du sermon
j'» ror.TRAiTs n iiiKR r.T DMJornDiin, lie Massillon sur les exemples des grands. Le ministre épicurien n elait point un prédicateur philosophe ; mais parmi les conseils qu'il donne, il en csl qui ressortent deson caraclère, el sont d'accord avec son rôle ou avec les faits. Ainsi, c'est bien Mécène, le chevalier, qui engage le prince à ménager l'ordre équestre, à augmenter ses prérogatives, à le recruter parmi les plus dignes el les plus intluents, à élargir ses cadres par des choix que ne limitera point un chiffre infranchissable, à nommer préfets des coiiortcs prétoriennes deux de ses membres les plus notal)les, à confier aussi à l'un d'eux la surveillance des gardes urbaines qui faisaient dans Rome la police de nuit. C'est bien Mécène, l'ami d'Horace et de Virgile, qui insiste sur la nécessité d'intéresser tous les talents au maintien d'une constilulion qui doit faire oublier ses origines par l'éclat de la gloire; c'est bien lui qui veut obliger tous les fils de sénateurs et de chevaliers à la fréquentation des écoles et aux exercices du champ de Mars.
Itappelons nous ces strophes dlïorace : « Il faut retremper par des goûts plus mâles les âmes amollies. I.e jeune homme de famille libre ne sait plus se tenir à cheval , la chasse lui f;ut peur. Le cerceau des Grecs, les dés proscrits jkii' la loi : voilà les jeux où il excelle. »
Ouanl à la recommandation de créer deux j)réfets du préloiio, pour (puî l'iui liiil l'autre eu nspect,
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Auguste la crut bonne, puisqu'il la suivit; et il fit bien, car ses successeurs qui l'oublièrent n'eurent pas à s'en applaudir. Nous reconnaissons encore la politique impériale dans cette idée de retenir les légionnaires sous le drapeau jusqu'à la vieillesse, de séparer les arts de la paix de ceux de la guerre, d'enrôler tous les bras inaclifs, d'isoler le soldat du citoyen, de supprimer les engagements temporaires, de transformer le métier des armes en une carrière. Est-ce encore lui qui proposa l'épuration du sénat? DionCassius l'affirme. Mais on doit croire que l'épuration fut très-imparfaite, à en juger par le sénat de Tibère. Auguste n'aurait pas toujours écouté tous ses projets de réforme, s'il est vrai que Mécène conseilla d'accorder le droit de cité à tous les peuples soumis à la domination romaine. Cette révolution ne fut accomplie que beaucoup plus tard, par le célèbre rescrit de Caracalla. Deux siècles auparavant . elle eût été, ce me semble, bien prématurée, et l'on peut s'étonner que la pensée en soit venue à l'esprit d'un contemporain du principal. Cependant il ne faut pas oublier que le germe en existait déjà dans cette innovation de César qui ouvrait aux barbares les rangs du sénat. Elle fut alors très-mal accueillie par l'orgueil romain; et c'est peut-être la raison qui explique pourquoi la politique prudente des premiers empereurs duts'arrêterdansceltevoieoù s'engagèrent plus lard leurs successeurs, lorsqu'ils associèrent lem-
-,i l'ORIItAlTS D llIF.n r.T IVAlMOinDIH I.
pire tout entier à la faveur d'une égalité qui supprimait les souvenirs irritants de conquête et d'oppression. Dion rapporte encore à son intluence le décret qui retira aux villes de province le droit de battre monnaie. Convenons pourtant que si nous suivions l'historien grec avec trop de confiance, nous serions tentés de détrôner Auguste pour le remplacer par son ministre. Il est beaucoup plus dans le vrai lorsqu'il met dans sa bouche ces nobles paroles qui lurent entendues : « 11 convient que votre modération vous rende supérieur à toutes les injures, cl que l'on dise de vous comme des dieux inunorlels : « 11 est « vraiment Auguste! » Oui, il a dû tenir ce langage ; car, pendant toute la vie de son favori, le prince opposa toujours aux satires de la haine le dédain et l'oubli. Les lois rigoureuses contre les libelles diffamatoires ne parurent que dans les dernières années du règne, quand foules les voix clémentes se furent éteintes. En jésumé, une saine critique peut conclure de ces pages où la fiction se mêle à la vérité, qiie Mécène avait rinstincl du grand ; à l'esprit positif, au goût des détails, à la connaissance de son temps, au sentiment de ses besoins, il unissait une inlclligence supérieure qui veut le bien, qui cherche le mieux, qui songe à corriger par la modération les fatales temlauces du pouvoir absolu, et ne sépare pas son dévouement de son patriotisme, il comprenait la grandeur et la majesté de llonie celui qui fut
le patron de rÉ»<'7f/<?. Au«;si nul ne snnrail conlesicr sa popularité. Et lorsque, après une maladie dont il faillit être victime, il reparut pour la première fois au théâtre, le peuple, dont les élans devancent parfois les jugements de la postérité, se leva d'un mouvement spontané pour saluer son retour par trois salves d'applaudissements dont retentirent le>i écho.<i joyeux du Vatican et les^rives du fleuve paternel. C'est bien aussi quelque chose d'avoir mérité cet éloge attribué à Pédon Albinovarms :
Omnia cuni posses tanto tam carus amico, Te sensil nemo posse nocere tamen '.
Il y avait pourtant alors à Rome un parti considérable encore qui se montrait volontiers mécontent de ce qui se faisait sans lui. Mais Mécène sut l'apprivoiser. Son inviolabilité venait de son affabilité pour tous. Il n'eut pas d'ennemis, parce qu'il voulait ne voir partout que des amis. Il était le grand conciliateur, et servait par là de bouclier au souverain. On pourrait dire qu'il introduisit le premier dans la politique le calmant de la politesse. Son urbanité faisait des conversions. Comment n'aurait-il pas été invulnérable? Il avait l'air d'être un ministre malgré lui. S'il était ambitieux, il ne le paraissait pas. Bien loin
* Tandis que clier à un ami tout-puissant tu pouvais tout, personne pourtant ne s'aperçut jamais que tu pusses nuire.
:>'* l'oRïUAiTs ifiiiKu i:t hau.kui'.i» m I. do là; il semblait que la fortune contrariât ses goûls en l'arrachant à la \ie privée. Toutes les ibis qu'il pouvait esquiver les honneurs, ou les dignités, il était aussi franchement heureux qu'Horace fuyant le tumulte de Rome pour aller jardiner dans sa villa de la Sabine. Les Romains avaient fini par être persuadés qu'il les gouvernait par complaisance, pour leur rendre service, et assurer leur repos aux dépens du sien. On n'a point fait remarquer ce côté original de sa physionomie, qui lui donnait un trait de ressemblance avec Auguste. Tous les deux, mais l'un plus sincèrement que l'autre, semblaient se condamner à la conduite de l'Kfat par résignation et par dévouement à la chose publique. Toujours prêts à épier le moment de la retraite, ils se rendirent indispensables à force de se dire provisoires. ÏIs attendaient qu'on vint à eux, et savaient se faire prier avant d'accepter ce qu'on leur offrait. Aussi, comme ils n'étaient jamais pressés de prendre ce qui ne manquait pas de leur arriver tôt ou tard, la violence ne leur fut point nécessaire. (Iliaque réforme s'éta- Idissait d"elli> même avec douceur, comme tombe uu huit nuu' qui se détache. C était Rome imprudente (pii se livrait |if'u à peu, mais avec un air de liberté qui la rassurait siu" ses générosités. Klle obéiss.nit i\ uu besoin d autorité dont les rousé- (pieiwes périlleuses ne lui appai-meiil que tai(liv(^iiH'iil, ;ni jour v\\ elle s'aperrut qu'il ne lui rcsliiit
MECENE. 55
plus à donner que la vie et l'honneur des citoyens. Tacite laisse entendre que, vers la fin de sa vie, Mécène perdit son influence. Il explique celte disgrâce par l'inconstance du maître et l'ingratitude du serviteur. L'un n'aurait pu suffire aux bienfaits, ni l'autre s'en contenter. S'il y eut un refroidissement réel entre ces deux hommes si longtemps unis, nous ne saurions l'imputer à ces causes dans lesquelles se complaît la mélancolie d'un observateur qui avait le droit d'être misanthrope. D'autres ont prétendu que Mécène ayant oublié un instant sa discrétion habituelle, pour sauver delà mort le frère de Terentia compromis dans une conspiration, Auguste lui en garda toujours un secret mécontentement. Il est vrai que, dans la suite, la préfecture de Rome fut confiée à Statilius Taurus; mais les Annales nous apprennent que le prince avait résolu de revêtir désormais de celle magistrature un personnage consulaire, afin qu'elle fût exercée plus légalement que par un simple chevalier. Si Mécène se retira sous sa tente, il est plus probable qu'il y fut décidé ou contraint par les malheurs domestiques dont nous avons déjà parlé. Il ne voulait ])lus dépendre de son rival. D'ailleurs l'impérieuse Livie avait, elle aussi, . à venger sa dignité conjugale offensée par le voisinage de Terentia; c'est alors qu'a l'époux de la favorite elle opposa le crédit d'un courtisan habile, (^rispus Salluste, qui ne demandait qu'à prenùie la
:,ù l'onriiAiTS i» ihem ki itArjoiriD iiri. place vacante sur la scène politique. Ne serait-ce point là le secret d'une situation sur laquelle peuvent s'exercer les liypolhè-es? Ajoutons que la santé de Mécène était devenue trop fragile pour qu'il put s'occuper davantage de celle de l'État. Le fardeau étant an-dessus de ses forces, il demanda le repos qu'il avait mérité et qu'il désirait. C'est encore de l'esprit que de savoir partir au lion moment, et de ne se croire nécessaire qu'autant qu'on est utile. Quand la maladie lui donna le signal de la retraite, il obéit et ne se le fit pas répéter deux fois, comme tant d'autres qui n'entendent que la dernière sommation, celle de la mort, Auguste ne le remplaça jamais non plus qu'Agrippa. Quand les scandales de Julie, devenus la rumeur de Rome, le décidèrent à suivre d'imprudents avis, à dénoncer au sénat sa propre honte, et à frapper sa fille en étouffant les murmures de son cœur, on l'cnlendil s'écrier : « Un tel malheur ne me fût point arrivé, si Mécène avait vécu. » Ce tribut de regrets était une réparation, s'il est vrai toutefois qu'il méconnut un instant le prix des services rendus par une amitié prévoyante et fidèle.
Si Mécène est arrivé jusqu'à nous, il le doit bien moins à la politique qu'à la littérature. Il nous resle donc à voir si ce qu'il fit pour elle égale ce qu'elle a fait pour lui. Une faudrait point le prendre pour un financier qui se donne le luxe d'avoir ses poètes comme des objets dart qui ornent son salon, ou comme des livres rares dans une bibliothèque qu'il n'ouvre jamais que pour s'en faire honneur aux yeux de ses amis. S'il protégea les muses, cène fut point par vanité ou désœuvrement, pour distraire ses ennuis, placer avantageusement ses libéralités, admirer son nom dans le cadre louangeur des hexamètres qu'il invite à ses soupers, et acquérir ainsi une réputation de bel esprit parmi les parasites qu'il caresse à charge de revanche. Il élait vraiment un ami des lettres; et ce qui le prouve, c'est qu'il les cultivait avec passion dans les entr'actesdes plaisirs ou des affaires. Ne connaissant de ses nombreux écrits que des lambeaux dérobés à linjure des temps par le hasard ou la malveillance, il serait téméraire à nous de décider s'il aurait plus gagné que perdu à surnager dans cet
58 l'OUTRAIÏS D IllEli ET II AT J 0 1 fUi 11 1 1.
océan de Toubli qui engloutit rarement les chefsd'œuvre, et détruit si vite ce qui ne mérite pas de survivre. 11 faut bien avouer qu'il y a là une présomption défavorable à tous les ouvrages naufragés dont les siècles ont rejeté dédaigneusement les épaves à la côte : toutefois, il est des tempêtes aveugles qui n'épargnent pas même le génie ; et peut-être Mécène a-t il été emporté par une de celles qui causèrent de si cruelles avaries à Tile Livc, à Tacite, à Cicéron, et à d'autres, dont le nom même s'est brisé sur les écueils.
S'il faut en croire Sénéque, nous serons faciles à consoler. Il lui reproche d'avoir été un des premiers corrupteurs de la langue latine. C'est de lui surtout qu'on aurait pu dire: le style, c'est l'homme; « car le sien fut aussi étrange, aussi dépravé que ses mœurs, aussi lâche que les plis de sa robe sans ceinture, aussi prétentieux que sa parure, son cortège, sa maison et son épou^^e. Son éloquence fut celle d'un homme ivre, obscure, décousue, pleine de licence, de mélapliorcs hasardées, d'alliances de mots singulières, d'afféterie, de nonchalance, de raffinement, de monstrueuses lèmérités. Quoi de plus pitoyable que cette phrase tirée de son livre sur la Toilelle : ft Voyez-vous ces peliles barcjucs qui labourent le lit de ce fleuve dont les rives sont coiffées par des forêls? l)(Mir>iiiviiiil leur coins, elles délaissent les jardins. » Quel aulie q'ie lui aurait |ui din^: « Des lr\res (jui
se iHijeonnenl {columbantur), — des fils de cire amincie, — un gàlcan de sel pétillant, — un foyer autour duquel lanière ou Cépome fait ceinture? » — Comme Mécène aimait la vérité, nous ne voulons pas le flatter après sa mort. Aussi conviendrons-nous qu'il y a dans telle ou telle citation de quoi faire pâmer d'aise les précieuses ridicules. Auguste était le premier à s'en amuser : lui qui, dans une lettre conservée par Suétone, recommande à sa petite-fille Agrippine de rechercher avant tout la clarté, la correction et la simplicité du style, il avait, plus que tout autre, le droit de sourire de ces mignardises qu'il comparait à des boucles de cheveux frisés et musqués. Il se plaisait à parodier ces minauderies qui énervent la virilité du langage; et dans une épitre familière, il appelait son m'uusire émeraude., aijate^aitjue-mariue, diamant^ perle de Tibur, miel de Véies, ivoire de rÉtrurie, arôme d'Arretium. Nous lisons encore dans Suétone une épigramme de Mécène qui n'est pas de nature à désarmer la critique : « Si déjà je ne t'aime, cher Horace, plus que mes entrailles, puisses-tu voir ton ami plus efflanqué que Ninnius! » Voilà ime plaisanleiie peu délicate, et son amitié l'a mal ins])iré. Faut-il en conclure qu'il était de la famille des Bavius ou des Mifivius, les Trissotins de son temps? Nous ne saurions nous y résoudre. Sénèque luimême ne lui fait pas cette injure: car, malgré son parti pris de médisance, il reconnaît « qu'il eût été
40 I'ORïRAHS D UIEP, LT D'AUJOURD HUl.
1111 Iioinine d'un beau (jénie, s'il avait suivi une vaille direclioii, et n'avait pas eu peur de se faire coinpiendie. » Cet aveu nous rassure, et recommande au moins à notre indulgence celui que la Fontaine n'a point dédaigné de traduire dans ces vers si connus :
Mécénas fut un galant liuinme; Il a (lit quckjue part : « Qu'on me rende impotenl, M Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en ^-onune « Je vive; c'est assez, je suis plus (jue content. »
Ce fragment, dans lequel les moralistes stoïciens ont signalé avec indignation un lâche amour de la vie, exciterait plutôt en nous le regret de ne pouvoir en citer d'autres qui lui ressemblent, et d'être réduit à ne mentionner que les titres de ses écrits à jamais perdus. Nous aurions trouvé un malin plaisir à juger sa tragédie d'Oc/orif , ou sa légende de Promélhée^ d'après ces règles de V Art poétique qui allaient à son adresse aussi bien qu'à celle des Pisons. Son Histoire des animaiix et son Traité des pierres précieuses nous eussent moiilro eu lui le collectionneur opulent qui unit le goût de la science à celui des curiosités précieuses. Son poëme sur lu Toilette nous aurait permis de peindre d'après l'original ce maître de l'élégance (jui donnait le t<»ii à toutes les coquetteries delà mode, ce liiMinè ([ui traitait sérieusemeiu jusqu'aux liiNulités, qui eut la piemièrt' idée du Mer-
mi: ci: m: il
cure (jalaut, et reprochait à son poêle favori do ne plus èlre un damoiseau comme aux jours de sa jeunesse. Enfin, si la Yie d'Auguste, rédigée par son confident, ne nous avait pas dit la vérité vraie, nous aurions aimé du moins à le surprendre en flagrant délit de réticence, et son silence môme eût été parfois une révélation. Plus d'une page, j'en suis sûr, l'aurait classé parmi les iiistoriens honorables de son siècle. L'écrivain devait y être soutenu par l'homme d'Etat; et celui qui avait conseillé ou exécuté de grandes choses ne pouvait manquer d'en parler avec grandeur. Du reste, il n'eut jamais la prétention de paraître un littérateur. S'il tourna des vers, s'il s'égaya sur des sujets légers, ce fut par caprice et par boutade : son laisser aller était celui d'un grand seigneur qui s'amusait de la liberté avec laquelle il malmenait la langue. Il devait êlre le premier à en sourire dans Eintimilé : peut-être même voulait-il scandaliser son Horace par les excentricités de sa muse. Il avait ses jours de folies poétiques, où sa verve paradoxale oubliait la solennité, la convenance ou Tusage. Et Sénèque me semble avoir un peu péché par pédanlisme en allongeant des coups de férule <à cet écolier indiscipliné qui fait tapage pour mettre son maître en colère. Ne sermonnons pas ainsi ex c«^/i<'f/rff ces volontaires de la littérature qui manient la plume pour leur plaisir et non pour le nôtre. Leur indépendance est leur excuse. Si vous vouliez enré-
'^■2 l'dHTHAlTS 1) IlIKH Kl 1) A IJOr li Ii H r [.
gimenicr ce joyeux bataillon de partisans, ils déserteraient avec armes et bagages. Mécène obéissait à sa fantaisie: et ses écarts ne l'empêchaient point d'avoir un gont très-pur et très-exigeant, au moins pour les autres, puisqu'il sut distinguer entre tous ceux que personne ne surpassera. Croyons-en ces vers qui retentiront toujours dans la postérité :
« M'émouvoir, moi, des critiques de Pantilius la punaise! Me soucier de ce qu'en mon absence j'ai été entrepris par Démétrius ou l'inepte Fannius, dinant chez Tigellius Hermogènc! Non! Plotius et "\'arius, y\r(}Ue et }léchu\ Yalgius et l'excellent Octave, sans otiblier Fuscus : voilà ceux à qui je veux plaire; c'est vous qui me ferez peine, si je n'obtiens votre suffrage. »
Laissons donc murmurer la mauvaise humeur de Sénéqut;. Si Mécène n'a pas été un classique, il l'a bien racheté en nous léguant ceux qui le seront éternellement. Nous lui devons Virgile et Horace.
C'est à dater d'Auguste que se pose pour la première fuis à Rome la question délicate des relations de l'Etat et de la littérature. Jusqu'alors, les arts de la Grèce avaient été plulùt tolérés que protégés. On les voyait avec plus de déîiance que de faveur. S'ils avaient reçu l'hospitalité des Scipion et des La'lius, ils n'avaient point encore conquis ce dr(»it de cité (|ui assure la considération. I/éloquence et rhiN|oir(^ étant seules NraimenI romaines, a\aient seules suivi
MÉCÈNK. 43
les fortunes diverses de la \ie publique, qui suffisait à les alimenler. Mais la poésie restait toujours une étrangère. Abandonnée à elle-même, elle s'en tirait comme elle pouvait, et courait les chances de l'inspiration personnelle. Des magistrats annuels ne lui offraient pas un point d'appui assez solide. La tradition du vieil espiit patricien lui rendait le sénat sinon hostile, du moins indifférent; et, d'ailleurs, jamais un corps politique n'eut assez d'unité pour exercer une action directe sur le mouvement littéraire d'une nation. Quant au peuple, ne sachant ni lire ni écrire, il était trop grossier ou trop pauvre pour s'associer, même de loin, à ces plaisirs de l'esprit qui n'étaient alors que le privilège d'une aristocratie très-restreinte. La muse se trouvait donc isolée au sein de la société. Réduite à mendier le patronage superbe des grands, elle languissait dans une sorte de domesticité humiliante. Alors, comme aujourd'hui, les libraires s'enrichissaient beaucoup plus vite que les auteurs : ils gagnaient cent pour cent sur des manuscrits qu'ils achetaient pour rien. Les frères Sosies roulaient carrosse, tandis qu'Horace marchait à pied. Quant aux chefs-d'œuvre inédits, il en coûtait cher pour les faire connaître : il fallait louer une salle, l'arranger pour la représentation, annoncer la séance par des affiches peintes sur les colonnes des portiques, envoyer dans la ville des invitations particulières, quêter des curieux do rue en rue, <\o maison
44 l'ORTUMTS D'IIIKT. ET D AIM OlIU»' Il 11.
en maison; et, quand le débutant s'était bien mis en dépense, le jour venu, il s'assayait souvent seul devant ses banquettes désertes, ou luttait en vain contre la tiédeur d'un auditoire distrait ou assoupi.
Il n'y avait pas là de quoi encourager ou relever les talents; et les déchirements de la guerre civile avaient rendu le mal plus grave encore. Aussi est-ce justice d'attacher le nom d'Auguste à la renaissance littéraire qui fut la réhabilitation de son passé, l'honneur et le couronnement de son règne; car nul autre avant lui n'avait compris cette glorieuse nécessité d'adopter, au nom de la patrie, les hommes de génie qui consacrent l'immortalité d'un siècle. C'est lui qui, le premier, chercha la poésie dans sa solitude pour la revêtir de sa force et de sa puissance, partager avec elle sa propre majesté, la faire asseoir à ses côtés, et l'inviter à devenir l'ornement de l'empire. Ne rabaissons pas cette pensée viuiment nationale, en ne linlerprétant que par les calculs d'une ambition personnelle. Sans doute on ne saurait nier qu'à une époque où l'élocpience avait malheureusement perdu son opportunité, le poëte devenait l'héritier naturel de l'orateur et l'arbitre de l'opinion. Habitués depuis si longtemps au bruil de la paiole, les Romains auraient pu s'elfrayer d'un silence trop brusque; et la sérénité radieuse du ciel virgilien succédait à piopos aux orages du forum beaucoup trop pmilié. Mnjs si le prince, (jui ne li-
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vrait rien au hasard, fit concourir à son œuvre les divins enchantements de l'harmonie, ce nélait pas seulement pour effacer les souvenirs sanglants du triumvirat; car cette transliuuralion était enfin accomplie : Octave avait disparu ; il ne restait plus que le représentant des intérêts les plus sacrés de la patrie, que le dépositaire de ses destinées, que la personnification de Rome elle-même, vivant de sa vie, animée de son âme, et lui inspirant ce sentiment de responsabilité immense qui imprimait à tous les actes du souverain une grandeur et une autorité supérieure aux considérations mesquines par lesquelles il serait inique d'expliquer le bien qui racheta les crimes ou les fautes.
S'il ouvrait les bibliothèques à la foule studieuse, s'il offrait à l'Iiisloire l'indépendance et la dignité, s'il encourageait l'émigration des savants de la Grèce, s'il se déclarait le patron de tous les grands hommes, c'est qu'il s'était imposé le devoir d'égaler la gloire des lettres à celle des armes, et d'ajouti r aux conquêtes de la force celles de l'intelligence. Il voulait que Rome prît ainsi possession de l'avenir et s'établit impérieusement dans l'admiration des âges. Ils n'étaient donc point des Halteurs à gages ces clients d'une monarchie acceptée par la lassitude universelle. Ils peuvent être considérés comme les interprètes de l'opinion publique, reconnaissante des bienfaits présents. Oui, nous nous plaisons à croire
'Ki l'ORTIiAITS i» llir.l! KT D A IMOT l'.DIIU 1.
que le peuple roi se reconnut dans Virgile comme clans Auguste lui même. Ce n'est point le hasard qui associa ces deux noms. Ils s'accompagnent, sinon comme l'effet et la cause, du moins comme le moyen et la fm,' car, sous quelque forme qu'il se produise, le génie a besoin d'un milieu qui favorise son épanouissement. Or ces conditions extérieures furent alors pour le chantre de Y Enéide la sécur'ûé publique, c'est-à-dire l'ordre et la paix; la sécurité privée, c'est-à-dire le loisir et l'aisance : privé de ces biens, il n'aurait pas été ce qu'il pouvait être. Son âme douce et candide se serait repliée avec effroi sur ellemême, si la guerre civile avait encore épouvanté les imaginations, et mis aux mains des citoyens le glaive de la colère, de la vengeance et de la haine. Une épopée nationale eût été impossible lorsque l'image de la patrie était voilée par le deuil des luttes fratricides. Mais quand les passiojis débordées furent rentrées dans leur lit, quand le temple de Janus l'ut enfin fermé, et que le lent et merveilleux travail de la fatalité parut accompli, alors les dominateurs du monde éprouvèrent un orgueilleux plaisir à entreprendre avec Enée un pieux pèlerinage vers ces lieux saints qui avaient été le berceau de leur famille, à retrouver le Capilole sur celte colline hérissée de buissons qu'Evandre montrait à son hôte, à voir l(>s Iroiipeanx errer dans le forum, à entendre les taur<MU\ mugir au milieu des splendides Carènes, à
comparer la demeure impériale du mont Palatin nu chaume hospitalier du roi pasteur. C'est alors que Rome put parler à l'univers soumis avec cette tierté simple que légitime la conscience du droit, et que communique aux races royales l'habitude héréditaire et incontestée du commandement. La pensée qui présidait à la fortune de l'empire animait l'inspiration de la muse qui, des hautes régions où l'avait élevée la faveur, embrassait d'un regard tranquille l'imposante assemblée des peuples réunis dans un silencieux respect, autour de ce roc immobile d'où partait la foudre et d'où rayonnait aussi la lumière. L'enthousiasme triomphant du poëme n'était que l'écho de l'allégresse passagère, mais un instant unanime, qui dans le vainqueur d'Actium saluait, sans voir l'avenir, le libérateur attendu.
En parlant de Virgile, nous n'avons point oublié Mécène; car c'est lui qui Tachemina vers Auguste, qui encouragea ses timidités, précisa ses pressentiments, l'affermit dans son rôle, et l'engagea dans sa voie. Sans doute, ce ne sont pas les Mécène qui font les Virgile, mais du moins ils les découvrent, et sans eux le trésor pourrait rester enfoui; car il y a un degré d'abandon ou de gène qui paralyse les forces de l'intelligence. Juvénal disait avec raison : « Si Virgile n'avait pas eu de valet pour le servir, ni de logis un peu commode, tous ces serpents dont il a hérissé la tète de la furie Alecton seraient tombés d'eux-
48 ronTR.viTs kiiieh et ivaujoiudiivi. mêmes; elle n'eût pns eu le souffle assez puissant pour faire retentir son cor infernal. » On a donc le droit d'aflirmer que les libéralités, venues d'assez haut pour être acceptées par une main tière, rendirent au poëte cette sérénilé qui était nécessaire à son inspiration. 11 ne vit dans ces générosités qu'une avance faite au nom de la postérité : et peut-être n'aurions-nous pas connu toutes les tendresses de sa sensibilité, si les souffrances d'une médiocrité trop étroite avaient tourné en amertume le miel de l'abeille. Mais réconcilié avec son siècle, il dicta en quelque sorte aux âges futurs le jugement équitable de l'histoire, et entra dans cette impartialité d'émotions qui permet seule de créer des monuments plus éternels que l'airain, parce qu'ils sont faits pour l'humanité tout entière, et non pour les passions d'un jour. Mécène eut encore le mérite de le détourner de la rêverie pour le contraindre doucement à l'exécution, eu lui proposant un sujet précis, qui fixait les incertitudes de cette indolence mélancolique dans laquelle il aurait aimé à s'assoupir. Il lui traça le cadre des Géorifiques, de même qu'Augusle devait lui suggérer le pian de VKncide. Le savant Gibbon a prêté à ce poëuK' iinal l'iuliMitiou polilique de pi'opagcr parmi les vélêiaus en retiaitc l(» goùl (le rayricullure et rattachement à leur nouvelle (-(.ndilioii. Il nous semble (ju'il aurait êlé plus sage de leur apiinMidn' (oui d'aliord à lire. Hi-
sons (oui simplement qne le minisirc d'Oclnve espérait apaiser les esprits en ramenant sinon les bras à la culture, du moins les imaginat'ons au calme de la vie champêtre. Devinant licureusement le génie du berger Tityre, il tira parti de son chalumeau jusqu'alors trop modeste, et que la reconnaissance pouvait seule enhardir. Il faut donc bénir celte amitié qui ravissait le chantre d'Amaryllis à ses méditations silencieuses, le forçait à se rendre immortel, et l'entraînait malgré lui vers les applaudissements. Sans celle bienheureuse violence, Itaiid moUia jussa^ il lui aurait suffi d'aimer, loin delà gloire, les forêts et les fleuves: Flum'ina amem sUvasque inglorius. Ilaurail passé en s'ignorant lui-même, et les bords du Mincio n'eussent pas retenu les chants du cygne. Nous pouvons donc répéter ce qu'il disait à son protecteur :
Te sine nil altum mens inclioat *.
Virgile n'avait pas eu besoin d'être converti : il habitait le monde idéal, et les malheurs de la guerre civile l'avertirent seuls qu'il en existait un nuire dont il n'eut pas soupçonné le voisinage, si le champ de ses pères n'avait été la proie d'un centurion. Ses opinions fuient celles de son cœur. Il aimait ceux dont il était aimé. Son parti devait êire celui qui pouvail, je ne dis pas guérir les blessures do la pali'ie, mais
• Sans toi ma pensée n'alionie pas les liauteurs.
JO l'ORTI'.AITS D lIIEll ET DAT J OU i'. D IIU I.
rolardor la crise mortelle et ajourner l'agonie. On n'en saurait dire autant d'Horace. Il était une conqurte à faire, et elle pouvait tenter les maîtres du monde. Né sous une république mourante, il s'était cru républicain : comment ne l'eùt-il pas été, à vingtdeux ans, sous le climat classique d'Athènes, où l'on venait de dresser des statues aux meurtriers de César, auprès de celles d'Harmodius et d'Aristogiton? Il suivit donc l'élan de son âge, et s'enrôla généreusement sous les drapeaux de Brutus, comme s'il eût été fds d'un Cicéron, d'un Caton ou d'un Mcssala. L'uniforme de tribun militaiie flattait peut-être son amour-propre. Qui de nous n'aurait voulu échanger la tunique du lycéen contre des épauletles de colonel? Épicure dut être bien surpris de le voir obéir aux ordres d'un stoïcien. Bref, ce fut dans les champs de Philippcs qu'eut lieu la première entrevue d'Octave et d'Horace. Mécène put y relever le bouclier de son futur ami, qui reconnut, en raliandonnant, qu'il s'était trompé de vocation. l'orphirion raconte que, fait prisonniei- par les soldats d'Octave, il fut délivré par Mécène. Ce |trcmier bienfait ne devait pas être le dernier, il aurait pu poursuivre son avancement dans les rangs du vain(jueur : cela se faisait alors, et beaucoup dt> ses compagnons d'armes en prolitèreul; mais il n'usa de raiiinistie que pour rentrer en Italie, sans appui, sans lorluue, « connue un oiseau (pii a les ailes coupées. « Son
modique patrimoine avait servi à solder les frais de la guerre : de tout temps les battus payent l'amende.
Il n'avait pas lieu de se déclarer satisfait; car il n'était protégé que par sa pauvreté, qui n'offrait plus prise à l'avidité des spoliateurs. Il écouta cette irascible conseillère, et la nécessité de vivre l'arma de sa plume. Il était aigri : il s'improvisa satirique. Son mécontentement n'allait à rien moins qu'à proposer à ses concitoyens d'émigrer en masse vers les îles Fortunées. Les Romains préférèrent le séjour de Rome; mais il est probable que ses poésies d'opposition contribuèrent à sa popularité. S'il ménageait Octave, il n'épargnait pas ses amis qui n'étaient que trop vulnérables : Agrippa et Mécène reçurent quelques égratignures, du reste légères ; car il se borne à critiquer chez ce dernier sa tunique tlottante. Encore le désigne-t-il sous le nom de Malchinus, s'il faut ajouter foi aux conjectures des scoliastes. En tout cas, il n'y avait pas là de quoi les empêcher de s'aimer un jour. Il serait même à désirer que les ennemis politiques ne fussent jamais plus méchants ; et nous avons fait bien des progrès depuis le temps où l'on paraissait audacieux pour avoir censuré la toilette d'un ministre.
Horace fut d'ailleurs assez enclin à subir l'intluence du fait accompli. Le soldat de Philippe n'était pas de l'étoffe dont se font les héros. Aussi quand il vit la prospérité publique accompagner l'avènement
r.2 PORTRAITS D HIER ET D AlJOrRDIir I
d'un pouvoir liabilo à so rendre nt^cessairo, se laissat-il tout nalurellemenl conduire par ses préférences secrèles vers la cau^e (jui représentait l'anarchie terrassée, rilalie régénérée, les barbares contenus, la loi toute-puissante, la clémence victorieuse, et l'autorité conijtalible encore avec les respects dus aux souvenirs do la libellé. Mécène lui tendit la main, et iU'accepta. Le premier accueil fut, du reste, plein de réserve de part et d'autre. « Admis, dit-il, sur la recommandation de Virgile et de Varius, je bégayai timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage : je ne me vantai auprès de vous ni d'une illustre origine, ni du superbe coursier sur lequel je parcourais mes vastes possessions: je me donnai tout simplement pour ce que j'étais : votre réponse fut laconique, suivant votre usage, et je me retirai. Neuf mois après vous me rappelez, et me voilà maintenant, parce que vous l'avez voulu, au rang de vos amis. « Je vois avec plaisii' qu'avant de se donner lunà l'antie, ils y mirent du temps et de la réflexion : car les coups de tondre sont toujours inquiétants, qu'il s'agisse d'affections ou de conversion.^. La distance était grande : ils ne la fiauchirent pas d'un bond, mais se rapprochèrent à mesure qu'ils secomiMKMil davantage; 1 inégalité des rangs s'effaça insensiblement devant l'harmonie des goûts, l'accord secret des qualités et des défauts, et cet aii- de parenté que met la nature entre tous les confrères en
MÉCÈNE. r.r.
Épiciirc. Leurs caractères se tenaieni comme par des liens de fcimille. Chez tous deux, même sincérité, même besoin de s'appartenir et de se dérober, l'un aux ennuis de l'étiquette ou aux servitudes de la puissance, l'autre aux embarras de la vie active et à la contrainte des relations importunes. Le préfet de Rome aimait à oublier le Scythe et le Cantabre dans le tète-à-tète d'une intimité où il se sentait et s'avouait heureux. Il n'y avait plus alors ni protecteur ni protégé, ni chêne ni roseau ; mais deux âmes fraternelles qui se complétaient en s'unissant par la contiance. Si Horace était le convive désiré du palais des Esquilles, il fut aussi plus d'une fois l'amphitryon; et son hôte, qui souvent s'invitait lui-même, allait se mettre au régime de la table frugale où le modeste vin de la Sabine remplaçait le cécube et le falerne. Là régnaient avec une merveilleuse aisance l'abandon et la discrétion, le respect et la liberté. La louange y gardait sa mesure : elle savait se faire désirer et goûter; et jamais la reconnaissance ne mettait en souffrance la dignité.
Les bienfaits n'avaient point été sollicités avec impatience, ni précipités par l'empressement du bienfaiteur. Ils étaient venus comme à l'insu de l'un el de l'autre, de manière à ne point alarmer la délicatesse de celui qui reçut, ni compromettre le désintéressement de celui qui donna. Horace avait voulu se tirer tout seul d'embarras ; et, réunissant les débris
r.4 l'ORTUMTS IVIllKR Kl UAlMd IR DllUl.
de son chétif patrimoine, il acheta une charge de scribe du trésor. Ces fonctions le rangeaient dans une corporation qui, sous la direction du questeur, veillait à lobservation des lois financières et à la reddition des comptes. Il devenait ainsi un bureaucrate. Mais il est douteux qu'il en ait eu jamais l'aptitude. Je plains sa pauvre muse d'avoir été condamnée à aligner des chiffres et à vérifier des erreurs de calcul. Aussi, quand Auguste, par mesure d'économie, supprima ces emplois, il dut quitter ses dossiers le cœur joyeux et tout aussi léger que sa bourse.
Ce fut probablement avant la bataille d'Actium que Mécène le pria d'accepter cette terre d'Ustique dont le revenu suffit à ses modestes besoins. Elle était située dans une des vallées de la Sabine, en face des cimes neigeuses du Lucrélile et près de la Digencc, qui dut son illustration à ce voisinage. Ce pays sauvage et retiré devait satisfaire son goût pour la solitude : né dans les montagnes de l'Apulie, il retrouvait là ses souvenirs d'enfance. Huit esclaves, un fermier, un jardinier, tel était son train de maison. Il était roi de cet empire et n'en demandait pas davantage. Aussi n'eut-il plus qu'à se défendre contre les librralilés de son ami (pii lui avnit encoi'c tloiuié, pour le rapprocher de lui, une petite maison de plaisance à Tibur. tout à côté de sa villa. Il possédait enfin une meduicrile dont beaucoup se Cdiilenteraient. A ces faveurs solides s'ajoulérciil aussi des distinc-
MÉCÈNE. r,5
lions honoiifiques. Un vers fie la satire vu du livre II nous autorise à croire que Mécène lui conféra toutes les prérogatives d'un chevalier romain, le droit de s'asseoir au théâtre sur les mêmes gradins que luimême, et de revêtir publiquement les insignes de l'ordre.
Il serait intéressant d'apprécier la métamorphose que produisit dans le génie d'Horace l'évolution de ses sympathies politiques. On verra que la postérité n'y a pas trop perdu, et n'a guère le droit de s'en plaindre. A mesure que la réflexion le pacifie, son inspiration devient plus clémente et plus humaine. Le satirique se change en moraliste. Il aborde la vérité permanente, au lieu de s'égarer dans la polémique personnelle qui n'intéresse que les contemporains. II ne s'attaque plus qu'aux vices et aux travers que reconnaîtrontlous les siècles. A l'épigramme qui pnsse succèdent les observations du philosophe, qui analyse les passions toujours vivantes et lègue à l'avenir des leçons éternelles. Ses œuvres deviennent le bréviaire des honnêtes gens, celui qu'on lit et qu'on relit pour faire son propre examen de conscience, celui qu'on médite pour en tirer ces enseignements de sagesse pratique, de bon sens et de raison, que l'on goûte d'autant plus qu'on a fait une expérience plus attentive de la vie. Il n'y a plus de fiel dans ses sévérités : elles se teiniièrcnl de cette indulgence éclairée qui hait le mal plus que le
Tit) l'OUTRAlTS D IIIEU liT l> A IJoT F! D llUI.
coupable. L'auteur belliqueux des Èpodes fait place au citoyen raisonnable dont les opinions sont inspirées, non par un amour égoïste de son bien-être, mais par un patriotisme dévoué, sans bassesse, aux protecteurs de la sécurité sociale. C'est que, dans sa paisible retraite de Tibur, sous le toit de sa chaude maisonnellc, tepido vilJiiIa tecto, il a pu se recueillir en lui-même, et entrer pleinement en possession de sa nature modérée. Sans renier ses amitiés de la veille, il ne se laissa pas dominer par un parti que nous devons estimer, tout en regrettant de le voir condamné d'avance à n'être plus qu'une protestation aussi généreuse qu'impuissante : le conscrit de Urutns redevint Horace. 11 garda la piété des souvenirs qu'il ne faut jamais sacrifier à désaffections nouvelles : mais il sut la concilier avec la justice qui lient compte des services rendus même par d'anciens adversaires : en un mol, il s'affrancbil; car il était désormais libre d'admirer autour de lui tout ce (jui pouvait le mériter, sans en demander la permission à ceux qui ne l'accoidaient qu'à regret, il avait le droit de mêler ses applaudissemonis à ceux de Home tout entière, qiiand la voie Sacrée attendait le retour du pi'ince tiiompii.iicur. Il pouvait jtresser la niaiii de Mécène sans être souproimé de trahison, il pouvait boire à la santé d'.\ugusle sans être accusé d'aposlasie par les rclardataiics qui persistaient à l'apiirler Octave. Il ne r('l('v;iit qui' de s;i consciciicc. (jnoi(jue
la fidélité au drapeau soit le plus lioiiorable des exemples, nous ne serons donc pas assez stoïciens pour accuser Horace d'avoir écouté deux sentiments dignes de faire vibrer la lyre : le patriotisme et la reconnaissance. Si ses opinions se modifièrent peu à peu, et non par ces brusques secousses qu'il n'est pas bon d'encourager, c'est qu'il crut s'être trompé, et n'avait pas, apparemment, une foi superbe en son infaillibilité. Nous ne saurions rêver l'idéal d'un Horace maussade, émigrant parmi les ruines du passé, condamnant sa muse aux crispations nerveuses, aux froncements de sourcils, et à la sombre mélancolie d'une réclusion volontaire.
Il aima mieux se vouer à la conciliation, et donner hautement l'exemple de cette vertu civile qui, après les révolutions, devient tôt ou tard l'asile de tous les honnêles gens. H accepta les événements avec dignité, ce qui est plus sage peut-être que de se retirer de la scène où l'on pourrait encore être utile à son pays et à ses croyances. On n'est un grand poëte qu'à la condition d'aimer un peu son temps, ne fût-ce que pour lui donner sans aigreur de bons conseils : car le génie se paralyse en s'isolaut. Horace ne le lit pas : mais il exprima éloquemmenl la sollicitude sincère de l'opinion pour le prince à qui était due la paix publique : bienfait d'autant plus goûté qu'il devait être éphémère, et ne tenait qu'à la valeur du souverain. Sa voix ne fut-elle pas un écho dans l'od
58 PORÏI'.AITS II m El; ET D AILIUI lîl» H l I.
que lui inspira réloigneinent d'Auguste retenu loin (le Rome par la nécessité d'une guerre glorieuse : « 0 loi qu'a fait naître la clémence des dieux, ton absence s'est trop prolongée! Tu avais promis un prompt retour à l'assemblée du sénat. Reviens au milieu de nous : rends la lumière à ta patrie. Grâce à toi, le bœuf parcourt en paix les prairies; Cérès et la douce abondance fécondent nos cliamps ; les navires volent sur les mer^ pacitiées. Qui craindrait encore le Parthe ou les entants delà sauvage Germanie, tant que César est debout? Chacun passe ses journées sur ses collines, et marie sa vigne à l'ormeau solilairc, puis, joyeux, retourne à sa coupe et le convie à son festin comme une divinité tutélaire. Oh ! puisses-tu donner à l'Italie de longs jours de fête! C'est ce que nous aimons à dire avant le repas du matin, c'est ce que répètent nos lèvres humides de vin, quand le soleil se couche sous l'Océan. » Ajoutons toutefois que le frisson du lendemain tressaillait dans CCS vœux. On y devine qu'on vivait alors au jour le jour, et que l'avenir dépendait d'un homme. Ce langage était spontané, et la garantie en est dans l'indépendance qu'Horace sut toujours se ménager : il ne voulut jamais devenir un poëte officiel et une sorte de fonctionnaire lyriciue livrant sur commande des strophes mercenaires. Si parfois Mécène tenta de le jeter dans des sujets exclusivement politiques, il lit la ^ouidc uieillc, cl 1 Ou n'en re-
MÉCENt. 09
parlait plus. Carie clienl savait prendre ses aises, et le patron ne sen fâchait pas : ce qui n'a point empêché de calouinier la sincérité de l'un et la générosité de l'autre, par des soupçons injustes que nul lecteur impartial ne laissera peser sur leur mémoire. Oui, 'tous deux s'aimaient parce qu'ils s'estimaient ; et jamais le protecteur ne spécula sur ses largesses, pas plus que le protégé sur son dévouement. Auguste comme son ministre savait bien que la postérité n'est pas dupe des louanges vénales. Le prince qui félicitait les habitants de Milan d'avoir respecté la statue de Brutus, leur bienfaiteur, était le même qui recommandait aux préteurs de ne pas souffrir que dans les concours publics son nom lût compromis par d'indiscrets panégyriques.
Horace no fut donc pas un de ces complaisants qui exploitent la flatterie. S'il célébrait les fastes d'un règne, auquel on ne peut refuser la grandeur tout en reconnaissant le vice de ses institutions, n'admirait-il pas impunément l'àme inflexible de Galon, seul debout au milieu de l'univers subjugué? C'est que, pour plaire, il n'avait pas eu besoin de mentir à ses premières affections. Son cœur hospitalier pouvait s'ouvrir à toutes les gloires, passées et présentes : loin de se répudier, elles ne demandaient qu'à se confondre. La cour du souverain n'accueillait point en lui un de ces transfuges qui, par leur intolérance de néophyte, veulent faire oublier une défec-
GO l'uniRAITS 1> lllLU ET D A L JO IHI» IIV 1.
lion. Toujours honiuMe d;uis ses convictions, il n'avait pas de pardon à gagner, pas de repentir à exprimer, pas de conditions à proposer ou à subir. La maison de Mécène, comme celle de Pollion, était nn de ces terrains neutres sur lesquels il n'y avait })lijs ni vainqueurs, ni vaincus. On y aimait les lettres pour elles-mêmes et les lettrés pour eux-mêmes. On y honorait la poésie et les poètes avec un désintéressement qui n'exige point les sacrifices pénibles : et comme la musc n'est point ingrate, elle accordait à la personne ce qu'elle eût peut-être refusé au personnage. Elle est, en effe^, de nature ombrageuse et a toujours peur de se li\rer en se prélanl. Or, Mécène était dans ime situation trés-favorable j)0ur la gagner sans l'effaroucher, parce qu'en lui le ministre n'existait pour ainsi dire qu'à l'état latent. 11 avait l'air d'un simple particulier : avantage trèsgrand pour les Mécènes; car s'ils encouragent les talents, on ne s'avise plus alors de prétendre qu'ils songent à les charger de chaînes. Leurs bonnes intentions ne liassent pns pour des pièges ; ils n'ont point à Combattre ces hostilités insaisissables que suscite aux caractères les plus droits la difliculté d'un lôle olliciel. Le lespc'cl tiuniain ne tient plus à distance ceux (jui se sentent allirés par la sympathie. On les a|)proche sans se mettre en délèiise, la politique semble n'être pas de la partie. Tout dc- NJent allaire d'amitié.
C'est toujours à ce dernier mot qu'il faut en revenir quand il esl question de Métène et d'Horace. C'est par lui que nous avons commencé, c'est par lui que nous finirons. Us étaient devenus nécessaires l'un à l'autre, el quand le premier i'iit parti, le second le suivit de près. La mort eût été cruelle de séparer ceux que la vie avait si intimement rapprochés, et que la postérité confond dans une immortalité fraternelle. Horace a généreusement payé toutes ses dettes en partageant sa gloire avec celui qu'il appelait la meilleure partie de lui-même. Les hommes de génie ne meurent jamais-insolvables. Que ce soit la moralité de notre étude. Mais, hélas ! que de faux Mécènes il y a par le monde ! Et s'il s'en ti ouve un vrai, rencontrera-t-il jamais un Horace?