‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 4 sur 20 · LES AT 11 OU ES · texte numérisé non relu

LES AT 11 OU ES

UN Pl'R ESPRIT

M. JOIBEUT

Il y a vingt-cinq ans, les reliques de M. Joiibert n'étaient révérées qu'en famille, dans une petite cliapelle dédiée à sa mémoire par M. de Chateaubriand. C'était l'hommage aristocratique de quelques fidèles, qui semblaient jaloux d'interdire aux profanes l'accès du sanctuaire privilégié dont ils avaient la clef d'or. Mais M. Sainte-Beuve a ses entrées partout, et aussitôt initié, il ne put se défendre de donner un do ces coups de cloche qui retentissent au loin. Avertis par ce signal, les curieux s'empressèrent d'accourir, et il fallut bien faire droit à leur impatience. Deux

lii roiiïRAiTs II iiir.!; kt nAiMornniiri.

in-octavo parurent; mais il y a longtemps qu'ils sont épuisés ; et nous en serions à peu près réduits à n'admirer que sur parole le plus exquis de nos moralistes, si M, Louis de Reynal, un des parents de M. Joubert, n'avait eu l'excellente pensée de restituer ses œuvres au domaine public, en adoptant des conditions de format et de prix accessibles au commun des lecteurs.

Puisque nous les tenons enfin ces volumes désirés, souhaitons-leur la bienvenue comme à des amis qui reparaissent; et convions à la fête tous ceux qui se plaignaient de leur trop longue absence. C'est le cas de redire avec Font a nés :

si Joulii'rt, ami lidtMo,

ijuo depuis trente ans je chéris,

Des cœurs vrais le plus vrai modèle,

De ses champs accourt à Paris,

Qu'on ouvre! J'aime sa présence :

r>e 1.1 paix et de l'espérance,

11 a toujours les yeux sereins.

Oui, tendons-lui des mains fraternelles. Car sa renonnnée posthume lui déplairait à coup sur, si elle no se dissimulait pas sous le charme de ci'llc inliniilé al'Iectueuse (jui l'ut sa seule ambition. Ne l'approchez donc point, es|)rits sceptiques, âmes positives, cœurs desséciiés \k\v l'ironie. Il n'est pas des vôtres. Jadis votre présence eût glacé la parole sur ses lèvres. (;;u" il lui r;ill;iil, pour rire éhnincnl, scn-

M. jorr.EiiT. G.j

lir autour de lui « la tiède température de la sympathie. » Qu'il en soit de même aujourd'hui. Ne le traitons pas comme un auteur qui veut séduire par l'artifice des mots, mais comme un coutident qui s'épanche. Le voici qui vient s'asseoir à votre foyer : vous l'interrogez; il vous répond, il pense tout haut, il vous livre le meilleur de lui-même. Suivez-le partout où il vous mène, sans être ni étonnés des hauteurs où il s'élève, ni alarmés des nuages que parfois il traverse. Sursum corda est sa devise. Qu'elle devienne la vôtre, et soyez heureux, si vous avez des ailes, de les déployer dans l'espace, pour monter avec lui vers la lumière.

Ne craignez pas non plus d'entrer, à sa suite, en une sorte de retraite silencieuse; de descendre au plus profond de vous-même, dans ce secret de la conscience où l'homme liahite en face de Dieu. Car c'est là que M. Joubert a trouvé la source de toutes ses joies; et ceux-là lui demeureraient étrangers qui n'auraient pas rencontré eu eux ou puisé en lui ce besoin de la contemplation intérieure, que l'on doit appeler un signe d'élection, puisque les belles âmes, où règne l'harmonie, peuvent seules prendre plaisir à se regarder longuement. Voilà dans quel esprit vous devez aborder riiomme, le penseur, le critique et l'écrivain.

6G l'ORTIWITS DIIIEK ET HAU JOl UD" Il l 1.

L'homme, il apparaît ici à chaque page, à chaque ligne, et surtoul dans celle notice pleine d'intérêt où une plume qui fut viaiment de la famille à tous ésards nous raconte les moindres détails de sa biographie avec une simplicité si touchante et un attendrissement si communicalif. Sa vie, par un choix ré- Iléchi, fut presque tout entière domestique et privée. Il recherchait l'ombre, comme d'autres aspirent à l'éclat du grand jour. Les événements n'y furent guère que des tendresses éprouvées, des regrets fidèles, et des pensées dignes d'être achevées dans le monde des esprits. L'ensemble de cette sereine existence nous laisse l'idée d'un sage qui mérita d'être heureux.

« Je le suis toujours, disait-il, autant que je le puis; et quand je le suis peu, je dis à Dieu : Vous le voyez, Seign(!ur, je ne puis faire davantage; pardonnez à mon infirmité. » Le bonhetir a du prix lors- (piil vient de nous plus que des choses : or tel fut le sien : la conduite et le raiaclére y participèrent plus que la foitune. Il croyait qu'il y a du miel dans toutes les amerliunes, (!t qu'il importe jx'u d'être salis-

M. JOrBERT. fiT

fait des circonstances, pourvu que la manière de les accepter nous rende contents de nous-mêmes. Ce n'étaient point là de vaines paroles. 11 suffit de jeter les yeux sur sa correspondance pour s'nssurcr qu'il agissait d'après ses maximes. Le premier des biens lui manquait : son âme semblait tenir aux organes par des attaches si frôles, qu'elle était prèle à s'en échapper au moindre souftie. Dans les meilleurs jours, sa santé ressemblait à peine à la convalescence : c'était comme un équilibre instable entre des faiblesses qui ne se soutenaient que par artifice et régime. Mais l'égalité de son humeur n'en ressentit aucune atteinle. Valétudinaire aimable, il faisait bonne mine à la souffrance, et l'accueillait avec une résignation souriante. Nul ne sut causer de ses maux avec plus de détachement et d'aménité. Jugez-en par ces lignes qu'il écrivait à madame de Pange, en lui donnant de ses nouvelles : « Le docteur a beau me voir éteint, gisant, maigre, muet et incapable de supporter le moindre travail et même le moindre plaisir sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. Je ne sais comment ses yeux se sont fascinés; mais depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner, il me voit guéri, le croit de bonne foi elle dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade, mais avec plus de variété, ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux, et j'y vois plus

os IMMURAITS irillER ET !> .VUOUPJflIUI.

clair. Ce sont là des mieux dont je sens \ivemenl le prix, mais sans pouvoir convenir que j'en éprouve d'autres. » Au fond, il s'en consolait; car la fragilité de celle enveloppe transparente à travers laquelle brillait le pur esprit paraissait une des conditions de sa délicate essence. Madame Victorine de Chatenay voyait en lui une Ame qui par hasard avait rencontré un corps et s'en tirait comme elle pouvait. Les deux principes tendaient sans cesse à se séparer; elles affaiblissements secrets, les décadences continues qui dénouaient douloureusement leurs liens, n'assombrissaient point sa douce philosophie; il y mêlait plutôt dt'S pressentiments de délivrance et des instincts d'immoilalité. Pourtant, ce stoïcisme avenant avait une bonhomie souriante. « La vie est un devoir, disait-il à une amie qu'il voyait fléchir sous le fardeau de ses tristesses; si le soin de l'cntrelenii' est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et do la meilleure grâce qu'il c-t possible, ci attiser ce feu sucré, en s'y chauffant de son mieux, juscju'à ce ipi'on vienne nous dire : c'est assez. »

Ce foverdout la Ihnnnie était che/ lui si vacillante et comme privée d'aliments terrestres, n'en rayonna pas moins de celle chaleur (pii pénètre, de celle lumière (pii ne s'éteint pas. llans une de ces letln^s où ils'analvsc lui-niénit' îivec un désintéressement (|ui écai te tiiul soupçon de i'onq)laisaiice personnelle, il

M. JOUBERT. f,9

nous rnconloquedès sa joiincsso la générosilô native de sessentimcnis allait jusqu'à inquiéter la prudence de sa tendre mère. I']lle le trouvait si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les peliles passions qui la font cherclier, si intrépide dans ses espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à se précaulionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir que sa sollicitude redoutait pour l'avenir l'excès de ces qualités peu communes. Comme elle lui en faisait de doux reproches, il lui répondit Irès-fermement qu'il ne voulait pas que l'âme d'aucun homme fût supérieure à la sienne. « C'est bien assez que les riches aient par-dessus moi les avantages de la richesse; certes, ils n'en auront pas d'autres. » Fières paroles, qu'il sut tenir. Car l'emploi de ses facultés ne fut jamais qu'un exercice de perfectionnement moral; et lorsqu'aux approches du moment suprême, sa main défaillante saisit une dernière fois la plume, il eut le droit d'inscrire sur le journal de ses pensées ces mots qui en étaient le résumé le plus sincère :

« 22 mars 1 824. Le vrai ! le beau ! le juste ! le saint! » Mais s'il put se rendre ce témoignage, n'en faisons pas seulement honneur à l'excellence de sa nature. Sa volonté y mit du sien ; elle sut épanouir le germe choisi, lui faire porter toutes ses fleurs, le défendr^ contre toutes les influences délétères. Ce qui me plnil éminemment dansM..]ouberl, c'est qu'il apprit»

H» PORTnAlTS nilIF.Ii FT D AT JdT li IV || r I.

en passant au milieu des erreurs do son temps, à mieux aimer les vérités impérissables ; c'est qu'invulnérable à la contagion environnante, il îic livra point ses croyances au ccui'ant des idées ou des mœurs publiques. Il est un rare exemple d'un esprit qui demeure fidèle à lui-même, et se conserve sain et sauf dans une société qui imposait aux meilleurs ses préjugés, ses troubles, ou ses égarements. Né en 1754, il avait vingt-quatre ans lorsqu'il vin! à Paris dans le monde des letlrés et des pliilosoplies. Admis bientôt dans la familiarité des principaux encyclopédistes, il se laissa charmer un instant par la verve aventureuse de Diderot, qui devait remuer vivement une jeune imagination, à peine échappée à la somnolence de la vie provinciale. Mais ce prestige momentané n'agit qu'à la surface, et si son tempérament littéraire en garda quelques traces profondes, les convictions de sa conscience lui opposèrent d'insurmontables résistances. Elève du ciitique sans être disciple du philosophe, il ne se risqua jfoint en ces régions désolées où l'on n'enlre (ju'en renonçant d'avance aux salutaires espérances. Son intelligence s'y éveilla pour toutes les curiosités légitimes, sans contracter aucun principe dissolvant. Elle avait en elle une candeur de foi primitive qui la mettait à l'abri de toutes les témérités. Nul poison n'avait prise sur ce fond inaltérable. C'était l'incorruptibilité même. Aussi, loin de lui être un péril, cette épreuve

M. Jol liEin. ÎI

lui fut un bienfait. Toute veiiu n'est achevée qu'après avoir couru des hasards : détions-nous de celles qui n'ont jamais fréquenté que des voies ouvertes et et faciles; elles ont trop l'air d'une habitude et d'un mécanisme dont les ressorts peuvent être déconcertés par un obstacle imprévu. Je leur préférerai toujours les fruits murs de l'expérience et de l'éducation personnelle.

Il est même des défaillances qui ne sont point un fâcheux symptôme ; et tout en me disant que les délicats s'exagèrent parfois leurs imperfections, j'ai été bien aise d'entendre M. Joubert nous confesser naïvement a que son àme habita les lieux par où les passions ont passé. » Notons cet aveu ; car il nous expliquera peut-être cette affabilité indulgente, cette bonté vraie qui est la grâce de son irréprochable raison. Devenu plus lard aussi exigeant pour soi que tolérant pour autrui, il pratiquait le bien sans paraître s'en douler, et détestait le mal sans tourner sa haine contre les personnes, bien différent en cela de ces moralistes qui semblent se prévaloir d'une impeccabilité exceptionnelle, et compromettent le succès de leurs meilleurs sermons par l'ostentation dune sagesse maussade, dont la mauvaise humeur prétend convertir les gens en humiliant leur amourpropre.

Ajoutons aussi que les passions politiques, si ardentes autour de lui, ne purent jninais lien contre

72 PORTRAITS D'HIER ET DAUJOL'RDIIUI.

sa modéralion précoce. Leur voisinage n'eut d'autre effet que de lui rendre plus haïssables tous les excès, et de l'engager délinitivemeutdans le port tranquille où son obscurité le dérobait aux proscriptions ré\olulionnaires. 11 avait pourtant payé aux institutions nouvelles la delte du ciloyen. Lorsqu'on 1790 l'assemblée constituante organisa les justices de paix dans toute la France, il fut élu par ses compatriotes deMartignacà l'une de ces magisliatuics populaires, et remplit ce ministère conciliateur avec un amour du devoir qui suppléait à la vocation. Mais après l'explosion des violences sanguinaires, il s'enfuit, en attendant la fin de l'orage, dans sa modeste retraite de Villeneuve, où la famille, les lettres et l'amitié ne laissèrent plus de place en son cœur qu'à l'indignation contre les bourreaux et à la pitié pour leurs victimes. C'est à partir de ce moment qu'il se fixe dans l'altitude l'ainiliére qui doit être celle de son portrait. Dès lors nous ne verrons plus guère en lui ([u'un liomn.e de loisir, nu Sybaiitc littéraire, heureux (le jouir de lui-même on ploint' fiancliise, envisag(!ant toutes choses d'un point de \ue idéal, et voué par entraînement à la nM''ditation, à rintimilé des affections choisies, à ragrémenl d'une société où il sert de centre aux noms les plus illustres.

Parmi ces synq)atliies presque fialenielles, l;i plus ancienne et la jtlus profonde hil celle qui s'el;iblil eiitielui et M. de lonlancs. Llle clail fondée sur un

M. JdliRKIlT. 75

de CCS services qui ne s'oublienl pas : à une époque où le jeune poëte était plus riche de (aient (|ue de l'orlune, la diplomatie de M. Joubert réussit à lui ménager les avantages d'une alliance qui devait lui assurer l'indépendance et la dignité de sa vie. Le roman fut mené à bien, mais non sans peine; car il avait fallu triompher d'un tuteur auquel ne suflisalent point dans le mari de sa nièce la distinction de la naissance, l'éclat du mérite ou les qualités du caractère. La lettre qui emporta le succès de ces négociations est un chef-d'œuvre d'éloquence insinuante. Toutes les promesses d'avenir glorieux que l'avocat y faisait valoir, 31. de Fontanes sut les soutenir et môme les dépasser. Aussi eut-il l'occasion de témoigner hautement sa reconnaissance; et, devenu grand maître de lUniversité en 1809, il s'empressa d'associer M. Joubert à ses destinées administratives, en lui offrant un siège, à côté de lui, dans le conseil supérieur de l'instruction publique. Ce poste d'honneur fut accepté, mais par dévouement à la personne, avec une résignation qu'encourageait la pensée do se croire nécessaire à celui qui pouvait entendre de sa bouche la vérité tout entière sans que les bienséances en fussent offensées. Le souvenir d'une douce égalité lui donnait le droit et lui imposa le devoir, en maintes rencontres, d'exprimer des conseils ou parfois des reproches toujours suis d'être écoulés. « Ah I Monsei<jneiu\, lui écrivait-il un joui- en sou-

1i ror.TP.UTS D'HIER ET D'ÂUJOURDIll'I.

riant, je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied à la franchise, vous êtes bien heureux (le m avoir, et je veux vous en féliciter. Vous avez subjugué tout le inonde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne. Je vous dis tout ce que je pense, et je pense avec vous tout ce que je veux. Sans moi il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou du moins qui pût le paraître hautement et publiquement. Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre famille, les délices de la contradiction. Et remarquez ceci. Monseigneur; celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et les respecte le plus. L'homme qui vous est le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué, » Oui, tout en se jouant avec l'hermine du ministre, il lui prouvait combien sa popularité lui tenait au cœur. « Ah! monsieur le grand maître, lui répétait-il, au nom du ciel et de vous-même, gouvernez paternellement, noblement, lo\alcment, justement et royalement, et pour tout diie en un mot qui ne peut être dit qu'à vous : gouvernez poétiquement, .le tremble quand je songe avec quelle facilité votre successeur, quel ([u'il soit (car vous auicz un successeur, et bientôt peut-être), améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confiés, et leur fera trouver son administration plus protcc-

M. JouiîEirr. 7r.

Irice, plus prévoyante, plus soigneuse (reux-mêmes et plus humaine que la vôtre. » Pour commenter ces alarmes, lisez une au(re lettre dans laquelle il articule le mol d'avarice contre la trésorerie de M. de Fontanes, et s'efforce de l'attendrir en faveur de cette thèse, « que tout professeur doit être logé, chauffé, blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé, porté et même médicamenté. » Il allait jusqu'à proposer le sacrifice de son propre traitement pour remédier à ce qu'il appelait les actes de lésine des opérations officielles. Il s'indignait d'être rémunéré « au poids de l'or, » tandis que de maigres régents en étaient réduits « à loger en hôtel garni^ à vivre à la gargolte, à voyager un bâton à la main, et en cas de maladie à se faire soigner à l'hôpital. » Sa bonté ne fut égalée que par le discernement avec lequel il appréciait la valeur des hommes. Car s'il plaidait obstinément pour le bien-être do la famille enseignante, il était aussi l'infatigable promoteur du mérite qu'il savait si bien découvrir; et quand on faisait la sourde oreille, il poussait des cris de détresse qui finissaient toujours par forcer l'altention.

Le billet dans lequel il recommande M. Maillet-Lacoste mériterait à lui seul de conduire son auteur à la postérité. Son désir de servir ceux qu'il en jugeait dignes portait jusqu'à la passion la solidité de ses sentiments : témoin Chênedollé, dont l'àme candide l'avait séduit de prime abord. « Si vous voulez être

76 l'OnTHAITS D lllEU ET D AU JOURD HUI.

inspecteur de l'Académie de Caeii, lui cciivail-il, vous n'avez qu'à le dire. On enverra ailleurs celui qui uccnpe celte place, pour vous la donner. » Mais M. de Fontanes ne se prêtant pas assez vite à ces arrangements, le patron du poëte se mit à gronder et à supplier tour à tour. « Songez donc, dit-il tout bas, que ce pauvre gairon a été le confident de votre muse, le disciple de vos conseils et de vos exemples. Il a voulu vous imiter; est-ce donc là ce qui vous a taché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Enfin, Cliênedollé est par nature votre admirateur, il le sera toujours, et malgré vous, et malgré lui, jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. » Cette fois, les arguments lurent décisifs, et la combinaifion réussit. On ferait tout un chapitre curieux sur l'épisode administratif qui traversa sans l'interrompre la vie philosophique dcM. Joubert. Mais il nous larde d'en venir à Chateaubiiand dont il fut plus d'une fois le bon génie, le mentor et l'inspirateur littéraire. Nul n'était plus propre à diriger un esprit indépcndani sans gêner son essor. Tandis que Fontanes représentait auprès du grand écrivain le classique pur qui corrige les écarts du goût, Joubert, qui avait été l'un des premiers à signaler son avènement, ne cessait de le pousser hardiment dans ses voies, de l'exciter par l'aiguillon, de lui ouvrir ki carrière, en lui mol d'accommoder les avis à ses lessoiuies et à son originalité même. On petit aftirnier

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qu'il collabora indirecloment aux moillpiiros pagos du Génie du christianisme. On n'en saurait douter après avoir lu les conseils qu'il rendait plus persuasifs en les faisant parvenir par l'intermédiaire de madame deBeaumont, chez laquelle Chateaubriand entassai! à la hâte les matériaux d'érudition ecclésiastique qu'il croyait nécessaires à son monument. Le voyant dépouiller l'antiquité profane et sacrée, s'enfoncer dans le moyen âge, consulter, comparer et compulser d'énormes in-folio, l'ami vigilant s'effrayait des nuages de poussière que soulevaient tant de textes et d'extraits. Il craignait que la lampe merveilleuse n'en fut étouffée, et s'empressait de rappeler l'enchanteur à sa vocation. « Dites-lui bien que c'est de la beauté et non pas de la vérité que l'on recherche dans son ouvrage; que son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faiio aimer Chateaubriand. » C'était là comprendre à la fois les instincts du poëte et les exigences du public. A sa sollicitude pour une gloire qu'il avait adoptée, il mêlait les vœux secrets du chrétien qui jugeait plus opportun de convertir les imaginations que de réduire les intelligences par l'appareil des raisons théologiques. Ne voyons point ici le calcul d'un habile qui sent chanceler ses croyances, et désespère de démontrer aux autres ce qu'il ne saurait se per-

7S J>t)HiUAITS DlllKll l'.T ir A IMO T H If II 11.

suader à lui-même. Non ; mais il connaissait son lemps, et voulait approprier le remède au maladiv L'important lui paraissait donc de nous accoulumer à regarder le christianisme avec quchpie faveur, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre an ciel, à eiUendre ses cantiques avec quelque approbation. « Le reste sera l'oeuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée : car elle a ses séductions et ses puissances qui sont grandes. On n'entre pas dans ses temples bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. » Ainsi la nécessité de plaire n'était à ses veux qu'un appjl sous lequel devait se cacher eu quelque sorte l'hameçon de la doctrine.

Tout en admirant avec effusion le génie rénovateur dont les défauts mêmes ne lui déplaisaient pas, lorsqu'ils lui semblaient involontaires, W. .loubert ne se laissait point aveu|,drr par son cœui': et sa clairvoyance s'expliqua un jour trés-sévérement sur le caractère de l'homme cpii plus tard n'auiait pas été son éditeur, s'il avait lu la lettic à M. Molé.Ouoiqu'il ait répété souvent (pi'il faut regarder ses amis de inofil quand ils sont borgnes, il ne se lit pourtant pas fîuite d'envisager en face M. de (.'hateaubriand, et de peindir son poitrait sous des couleurs (pii donnent |ei i ibirnient lai^on au\ deux volumes de

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M. Sainle-Bcuve. C'est une de ces pièces destinées à clore un procès. Désormais les illusions complaisantes des lointaines perspectives deviennent impossibles. La vérité est nécessairement là : mais si la mémoire du personnage public en souffre un peu, celle de M. Joubert ne peut rien y perdre. Au contraire : car cette franchise conserve jusque dans ses rigueurs un air de douleur paternelle et d'amilié irrésistible qui, sans se dissimuler les plus graves imperfections de son objet préféré, paraît les plaindre, les pardonner el les excuser quand même, par un parti pris d'attachement indissoluble. Ces nuances contradictoires en apparence ne se résumentelles pas dans des phrases connne celles-ci : « S il peut faire des étourderies, il ne me parait pas possible qu'il commette des fautes graves : il y a et il y aura toujours en lui un fond d'enfance et d'innocence qui le rendra aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis. » Aussi l'impression dernière est-elle qu'en général, et ici en particulier, l'indulgence est justice envers tous ces élus de l'imagination chez lesquels le bien se trouve mélangé de mal, mais de telle façon que les faiblesses mêmes sont rachetées par un sorte de spontanéité native. N'abusons donc pas de M. Joubert contre M. de Chateaubriand : ce serait affliger deux ombres chères. Sachons plutôt comme lui concilier la sincérité avec la sympathie.

ao PKRTP.AITS D 111 EH ET H AIMOUP.I)' Il C I.

Le cœur qui opérait ce miracle nous serait incomplètement connu si nous gardions le silence sur d'autres liaisons qui avaient un charme plus pénétranl. Dans la destinée de lout homme supérieur on est presque certain de trouver un nom de femme. Celui que nous rencontrons ici n'a pas besoin de se produire sous des voiles discrets; car le culte de M. Joubert pour madame de Beaumont était dégagé de tout calcul d'amonr-proprc. 11 ne la chérissait que pour elle-même, ou tout au plus pour la félicité, je ne dis pas de ses yeux, mais de son àine. N'avail-il pas poussé l'imprudence du désintéressement jusqu'à introduire prés d'elle l'auteur de Bene, qui devint si vite le dieu du temple'.' Mais il n'en pouvait concevoir aucun ombrage, car elle n'était à ses yeux que la Muse de l'Idéal entrevu. Et plus tard il pouvait dire en parlant d'elle : « Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous deux bien prés d'être parfuits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui reiul si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, j'entends le souvenir de l'imiocence. » L ne harmonie préétablie l'avait attiré comme un aimant. Dans cet esprit délite il reconnut la plus exquise partie de lui-même, sa raison d'être ici-bas, celle qui lui permettait de prendre en patience son exil terreslre. En lui consacrant les plus purs de ses sonlimenls, il s'élait pourtant voué d'avance aux éternels regrets. Car la vie ne devait être pour

M. .l(»(!Blil;T. SI

madame de Reaumonl qu'une lutte mélancolique, d'abord contre les rigueurs du sort qui, après avoir frappé ses proches, lui intligea le marlyie d'une union mal assortie, puis contre le mal impitoyable dont elle était mortellement atteinte. Mais dans ces soutïrances aggravées encore par l'inquiétude d'une âme ardente qui, sentant fuir les heures, avait hâte de se prodiguer, M. Joubert voyait des blessures à assoupir; et il voulait sa part de ces douleurs pour les rendre plus légères. Il en résultait une affection qu'on ne saurait exprimer que par un mot nouveau: car c'était à la fois de la pitié, du respect, de l'admiration, et quelque chose de tendre, qui associait à des anxiétés presque maternelles la subtile flamme d'une passion étrangère à tous les troubles inférieurs. Pendant neuf années, il n'eut pas une pensée où elle ne fût présente. Aussi quel bouleversement de tout son être quand il la vit partir pour son fatal voyage de Rome et quitter à jamais, hélas! le petit salon dont elle était la fête! Quel deuil lorsqu'elle lui écrivit ces lignes résignées et sombres : « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit^ tant je suis ajiéantie. » Klle disait trop vrai, et M. Joubert ne devait plus la revoir en ce monde. Quelques jours auparavant il lui avait adressé comme un supivme adieu dans une lettre qui se terminait ainsi : « Je ne vous ai plus, et sûrement je ne vous aurai de longtemps à ma portée,

S-i PORTRAITS n HIER ET !»■ AIM (HRDIU'I.

pour entendre ce que je pense. Le plaisir que j'avais autielbis à parler est entièrenieut perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mou urne conservera ses hah'HiuJes^ mais j'en ai iierdu les délices . » Il y eut pourtant de la sérénité dans ses inconsolables tristesses : car il croyait à l'immortalilé.

Mais ce vide ne pouvait plus être comblé; et si solide que lut plus lard son allacliement pour madame de Vintimille, l'accent ému lui fit défaut. La faculté d'aimer n'y tressaille plus à l'aise, et comme en pleine béatitude. La conespondance échangée avec cette personne de mérite supérieur est charinante encore, mais de cet agrément mondain qui se joue Sj)iriluellemenl sur des idées légères. C'est la Une ileni' de l'urbanité chevaleresque, de ces eifiprcssements courtois qui rappellent toutes les élégances de l'antique polite.s.se. M. Jouberl s'y met en frais de galanterie respectueuse, (jui sans jamais oublier son Age, anime d'un sourire jiune encore ses civilités caressanics. Ou dirait un de ces vicillaids poudrés el parfumés (|iii se présentenl aux helles dames un bouquet à la main, cl porlaid une rose à la boulonniére. Le causeur survivait donc coiiune lui débris de l'ancien régime, réfugié dans des salons ipii en consorvaicut la |)iii(' liaditioii. Mais I Ikuiiiiic n «'st |ilns là (pi'a (Iciiii. pour le relronvei', oublions le milieu biiilanl mi s'é|eii,fnirenl duiieement ses der-

M. JOIîHElil. 85

iiières lueurs, et ouvrons lie joui nal de ses pen-

sées.

M. Jouhert fui métaphysicien sans croire à la métaphysique. Il en faisait ingénument, presque à son insu, comme on rêve, comme on soupire, comme on prie. La sienne n'était point l'art géométrique d'échafaudcr un système sur des abstractions, mais l'habitude de s'isoler loin des bruits de la terre, sur les cimes lumineuses d'où l'on découvre les vastes horizons, où l'on est enveloppé par l'infini. Il s'y laissait ravir par le concert de l'ordre universel; il y goûtait la volupté des choses immuables, les délices du sentiment, les transports de l'extase et de la spiritualité pure. C'est ce qu'il appelait platoniset'y non par imitation, mais par la ressemblance d'une affinité naturelle. « Si mes pensées s'inscrivaient toutes seules, disait-il, sur les arbres que je rencontre, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays-ci, après ma mort, que je vécus par-ci, par-là, plus Platon que Platon lui-même. »

S'f l'OUTUAITS 1) IIIEH ET ]t AlMOl' Ulf H U 1.

Aussi ne lui demandez pas une philosophie proprement dite. Le ciel ne mit dans son intelligence que des rayons, et ne lui donna pour éloquence que de beaux mots. Cliose légère, il n'eut de force que pour monter vers ces étoiles qui scintillent dans le firmament de la raison. Son esprit fut avant tout contemplateur. Les lenteurs du raisonnement répugnaient à la soudaineté de ses intuitions. De là une défiance marquée contre tous les livres où il ne voyait qu'une officine de syllogismes, une fabrique de doctrines personnelles. Liseur intrépide et obstiné, il voulut pourtant connaître tout ce que les fortes léles avaient conçu, mais pour se donner le droit de redevenir ignorant en sûreté de conscience. Car le réseau serré de la dialectique embarrassait, impatientait ses ailes; et l'oiseau captif, rompant ces mailles, se dégagea pour repiendre son essor vers ces libres espaces où quelquefois on le perd de vue, mais sans jamais cesser d'entendre ses chants et le bruit de son vol.

Gardez-vous donc de le confondre avec les superbes et les ambitieux qui ont foi eu la toute-puissance de leurs méthodes, eu la souveraineté de leurs démonstrations, llumbh; jusque dans ses hardiesses, M. .louberf, malgré ses raflinoments, a la candeur des simples; et lors même qu il lait une découvert»; en ces régions supérieures où il voyage d'un astre à r.iiilic, il 111' prend pas les airs d'un Christophe (io-

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loml) qui aborde à un nouveau monde. Loin desavoir par quels chemins il a passé, il confesse l'impuissance de sa logique, et s'incline devant l'idée qui s'est révélée à ses yeux par la seule évidence d'une illumination passagère. Il n'en peut donner d'autre preuve que la joie sereine dont sa vue l'inonde. Les obscurités mêmes qui l'environnent ne lui déplaisent pas : car dans l'ordre des choses transcendantes, un peu de vague lui semble un signe de profondeur. C'est dans ce lointain mystérieux que les vérités habitent, hors d'atteinte et pour ainsi dire hors de prise, élevées au-dessus du doute, à la fois inaccessibles aux objections et à la preuve, comme ces globes célestes qui se balancent et gravitent dans le vide.

Tel est le caractère de la plupart de ses pensées : elles se soutiennent à distance, sans appui apparent» et se font croire en quelque sorte de plein droit. Quoiqu'elles soient impérieuses comme des formules et des axiomes, cependant nous n'y sommes point choqués par les façons hautaines d'un docteur. Elles ont plutôt la naïveté d'un premier mouvement, la grâce d'une inspiration. Oui, c'est le mot qui convient le mieux à sa facilité d enthousiasme, à ces bonds lyriques par lesquels il franchit les intermédiaires et atteint les sommets, à cette prise de possession qui s'empare tout d'abord d'un centre rayonnant, à je ne sais quel instinct divinateur de l'invi-

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sible, enfin à l'exaltation d'nne âme dont réloquence n'est qu'une crédulité docile à la voix intérieure d'un Dieu caché. En d'autres termes, il y a en lui un poëte, un voyant, ajoutons un croyant

Car M. Joubert tenait par toutes ses tendresses à une foi vivante, qu'il tournait presque en effusions mystiques. Cette religion n'était point, comme chez quelques-uns de ses amis, un romantisme d'imagination, une tradition aristocratique, une raison d'Ktal, une bienséance officielle, une habitude de famille, ou une tenue mondaine, mais un besoin d'amour, de respect, de piété, d'adoration. Il y trouvait un élément de vie morale, de sagesse pratitiue, de félicité profonde. Il lui fallait le repos dans la certitude. Il estimait que Dieu est le seul fond sur lequel nos devoirs soient toujours lisibles, et l'incrédulité lui paraissait un étal de barbarie dont le voisinage lui faisait mal. Quant à l'impiété, elle devait lui faire horreur. Aux yeux mêmes du scepticisme sensé, n'est-elle pas une dépravation qui engendre toutes les autres'/ Cette irrésistible aversion se compliquait aussi, ce me semble, d'une sorte de répugnance littéraire pour l'espiit voltairien, qui le repoussait par ses côtés superficiels, faciles, vulgaires et rebelles à toutes les délicatesses. Ce ricanement ilevemi banal, après avoir couru sur tant de lèvres, raga(,ait connue le retour dune manie sénile. Sa distinction eu était ollenséc comme d'une faute de goût. Kt je me plais à

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penser qu'il ne fut point alors le seul à éprouver ce généreux malaise. La raillerie systématique avait fait son temps, et l'ennemi lui-même, s'il voulait poursuivre la guerre, avait besoin de changer son artillerie, de recourir aux armes à longue portée.

On ne comprendra bien le caractère de M. Joubert que si l'on cherche en lui l'un des représentants de cette société polie qui s'étonne de renaître au milieu des ruines, se recompose après sa dispersion, rallume les flambeaux éteints, et renoue autant que possible l'ordre ancien à l'ordre nouveau. On se rappelle parfois, en le lisant, la colombe qui sort de l'arche, au lendemain du déluge, et revient apportant au peuple puni le rameau d'olivier, symbole de l'espérance. N'oubliez donc pas le milieu qui l'entoura. Quoiqu'il parlât toujours en son nom, il traduisit souvent les aspirations secrètes de tous les honnêtes gens qui pouvaient s'écrier avec lui : « Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et saufs de tant d'affreux périls ! » C'est à ce point de vue qu'il faut considérer, et de près, ses réflexions sur son siècle. Quelques-uns les jugeront bien sombres ; mais elles devaient alors être partagées par toutes les âmes désenchantées sur lesquelles pesait le rêve sanglant de la terreur. Le frisson du souvenir leur était resté ; el, pour échapper aux menaces d'une liberté sauvage, dont ils connaissaient trop les fureurs, ils se jetèrent avec une

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joie reconnaissante dans les bras du sauveur manileslement envoyé par la Providence. Les bienfaits de 89 leur avaient été trop gâtés par les ntlenlats de 93 pour que le salut de la société ne leur parut pas la loi souveraine qu'il fallait rétablir à tout prix. Aussi ne marcliandèrent-ils point le pouvoir à celui qui s'en montra digne. Loin d'attendre son heure, ils la devançaient, avec l'impatience du naufragé qui aperçoit une voile à l'horizon. Non, ce n'était pas seulement M. Jouberl qui disait alors du premier Consul : a Cet homme nesl point parvenu, mais il est arrivé à sa place : je l'aime. Sans lui on no pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point, et que vous nommez illusion quand elle nous plait et nous charme, ne s'opérerait dans noire âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent pcut-élre, ou qu il n'a pas eu le temps d'avoii-. Il a fait renaître, nonseulement eu sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands houuues pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures oui lait taire l'esprit et réveillé l'imagiiialioii. L'admiration a reparu et réjoui nue terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à lous les autres, (ju'il conserve tous ses

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succès, qu'il en soil de plus en plus digne ; qu'il demeure maître longtemps : il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avons grand besoin de lui. » Ce qui me plaît dans ces paroles, c'est qu'elles ne sont pas dictées seulement par les intérêts éperdus qui se rassurent. J'y sens l'élan patriotique d'une âme transportée par l'apparition d'un de ces génies qui dominent les temps. Il semble qu'au sortir d'une longue nuit, il salue enfin le lever du jour dont il désespérait. Il y a là de l'accent et de l'explosion.

Toutefois, M. Joubert poussait beaucoup trop loin son désir d'être gouverné. Témoin de l'anarcbie, l'absolutisme ne l'effrayait pas. Mais tout en nous séparant de lui sur ce point, nous serons assez juste pour reconnaître dans ses idées les plus contraires à nos vœux la foi réfléclne d'un bon citoyen qui tremble pour ses dieux pénates échappés à l'exil, et non pas l'effarement aveugle et passager du conservateur dont la conscience n'obéit qu'à l'effroi du danger. Il n'eût jamais été de ceux qui ne savent se soumettre qu'en s'abaissant. Si quelque peu d'égoïsme se glissait à la dérobée en ses opinions, c'était celui du penseur qui maudit les agitations stériles, parce que la paix est indispensable à ses studieux loisirs. Dans la politique le lettré redoutait un trouble-fête, l'invasion des grands mots, j'allaKS dire des gros mots, qui mettent en déroute les muses sévères ou gracieuses.

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Aussi fit-il plus d'une fois serment de ne plus lire d'autre journal que « celui du pot-au-feu de madame de Beaumont. » Il y eut pourtant un certain nombre d'années pendant lesquelles cette lecture n'aurait pas mis son repos en grand péril. Mais plus tard, quand reparurent les if/eV)/o^Mt?s, elle aurait pu inquiéter ou assombrir son imagination . 11 prit donc l'habitude de s'interdire formellement, par régime de santé, tout ce qu'il appelait, à tort ou à raison, « les cliimèresde ces esprits remuants qui ont pour tête un tourbillon et courent après les nuages, de ces perturbateurs qui aiment à renverser les sièges pours'y asseoir. » L'abeille préféra se renfermer dans la ruche où elle distillait le miel de l'Hymette. Et malheur alors à qui venait l'y taquiner et l'y déranger! Jugez-en par ces lignes. C'est Benjamin Constant que l'aiguillon frappe au cœur : « Cet homme, disait-il, est pour moi un violon faux qui jure sous l'aichel. Tout ce (ju il dit me blesse l'esprit. D'abord il écrit mal, très-mal, et en vrai Suisse à prétentions. II exprime avecimportance et avec une sorte de perfection liavaillée des pensées extrêmement communes, ce qui est le signe de médiocrité le plus grand que je coimaisse. Ensuite, je ne crois pas qu'il y ait au monde rien de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or ses erreurs ne sont point en lui un effet de la bonne foi et une sim|)le mépiise de l'esprit. Ou sent qu'elles lui viennent du cuMir, et (jue son ambition les a fabriquées

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de loiiles pièces. » Y a-l-il in quelque injustice? Cela pourrait être. Mais signalons-y seulement une hostililé de race qui circule avec le sang, et pai' conséquent ne pardonne pas. La tolérance ne serait-elle pas la vertu des indifférents? Or M. Joubert était séparé par un abîme de ces turbulents qui se plaisent à introduire la variété dans les leligions, le relâchement dans les lois, l'insolence dans les mœurs, à . brouiller tout, à démolir sans cesse les vieilles cités, à déplacer les couronnes, à jouer avec des débris de trônes et de sceptres brisés. Autant il éprouvait un plaisir de raison à reposer ses yeux sur une souveraineté patriarcale et maîtresse du lendemain, autant il souffrait de voir se propager ce qu'il appelait les affreuses habitudes du siècle : l'ambition des impuissants, l'impatience du commandement, l'incrédulité au devoir, le fanatisme du droit, la confiance en soi, la défiance d'autrui, le dégoût de l'antiquité, la philanthropie phraseuse, la fureur de la contradiction : maladies qui lui semblaient mortelles. Ce pessimisme, il nous est permis de ne l'accepter qu'avec des réserves. Mais il n'en contient pas moins quelques-uns de ces avertissements que l'adversaire, s'il est sage, doit écouter avec déférence. L'exagération même en sera bonne si elle nous persuade que le progrès doit procéder comme la nature dans ses œuvres, comme le temps qui détruit sans bouleverser, qui mine sourdement, qui use avec lenteur, qui

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