‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 5 sur 20 · PORTRAITS DU 1ER ET I) AT .10 T UD II C I · texte numérisé non relu

PORTRAITS DU 1ER ET I) AT .10 T UD II C I

tlôracinepeu à peu, mais ne délache rien et n'arrache pas brusquement. Ces maximes, et d'antres semblables, ont ici d'autant plus d'autorité qu'elles sont la leçon de l'expérience et non le mot d'ordre d'un parti. Quoique tenant à des salons où il devait y avoir des cocardes, M. Joubert n'en arbore ostensiblement aucune, du moins devant la postérité. Il se contente d'aimer le bien de son pays, sans condition de drapeau, à sa manière, en philosophe qui ne se passionne pas pour des illusions, qui croit sagement que les gouvernements ne sont pas affaire de clioix et de prédilection persoimelle, mais de nécessité plus forte que les préférences intéressées des hommes. Il estime qu'on ne les fait pas, mais qu'ils se font, qu'ils s'établissent presque d'eux-mêmes, par la force des choses, suivant les convenances, qui sont leur raison d'être et de durer. Voilà une morale qui aura toujours son à-propos et son utilité. Qu'elle soit ici mêlée de tendances rétrogrades, j'en conviens et je le regrette. Mais les contre-poids sont nécessaires à l'équilibre d'un mouvement réglé. Laissons donc cet ami des choses passées dire aux jeunes gens, avec une tristesse sympathique, des vérités dignes de leurs méditations; celle-ci, par exemple : « Demandez des âmes libres philùt encore que (les hommes libres. » Oui, ce conseil est dor : car, virilement praticjué, il crée des dioits aux(|uels les laits sont forcés de satisfaire, le recommanderais

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aussi la définition suivanle : « Lliomme d'Elat esl un messager à qui l'âge présent est remis en dépôt pour être rendu meilleur à l'âge à venir. » Enfin, quelle intelligence saine n'adopterait pas cette devise : « Maintenir et réparera » Ne résume -t-elle pas l'idéal d'une conslitulion flexible, sincèrement altentive aux besoins légitimes de la conscience publique, et appropriée à tous les peuples qui, fatigués d'avoir trop longtemps campé sous des tentes fragiles, désirent enfin asseoir dans un sol affermi les fondements d'un édifice protecteur sous lequel grandiront les fils de leurs fils ?

Ainsi, lorsque M. Joubert daignait descendre de sa planète Uranie pour prendre pied sur terre, il savait causer politique avec une grande portée de bon sens. Mais la conversation lilléraire lui allait mieux encore. Revenons-y donc avec lui. Ici, du moins, personne ne lui reprochera d'appartenir à l'ancien régime, de porter perruque, houppelande do soie, et culottes courtes. Car il est un des plus éminents précurseurs de la critique moderne. Sans vouloir déprécier les Aristarques d'autrefois, qui excellaient par l'entente des régies, parla sagesse d'un goût correctement défini, le respect salutaire des grands exemples et le maniement majestueux d'une férule magistrale, il faut avuuei' pourtant que le désert s'étendait autour d'eux; leur enthousiasme abusait des pointsd'exdamaliun. En admiiantce qui

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est admirable, ils avaient l'air de répéter par cœur un credo appris dans l'école. La routine du parti pris finissait par tarir en eux les sources de rémotion vive. Il leur arrivait de tourner au dithyrambe, de ne parler que sur des paroles, de s'arrêter à l'écorce, de réduire l'art à l'industrie des procédés ou de l'imitation. Or M. Joubert est de ceux qui dans les œuvres cherchent moins l'ailitice que la vie, lauteur habile que l'homme sincère, et ce qu'il appelait si bien ïhumaine chaleur^ Vhumaine .substance. Ce qu'il exigeait des écrivains il se l'imposait à luimême ; et tous ses aperçus sont ses impressions prises sur le fait. Ici donc, point de thèses venues seulement de la tête, point de réminiscences empruntées. Mais on entend comme des cris partis du cœur. C'est son plaisir qu'il analyse en épicurien ([ui le rumine pour le prolonger.

Nous accorderons volontiers que cette méthode a ses hasards, ou ses inconvénienls. Elle est une tentation à la fantaisie individuelle : elle dispense les indolents du savoir et du n^cneillement; elle encourage les évaporés, et se prête trop complaisanunent chez les meilleurs aux écarts de l'imagination, à la mobilité, aux boutades, aux caprices de l'humeur piéseule. L'usage est ici bien prés de l'ahus, et l'iîisliiimcnl ne vaut que par la main qui s'en si rt.

Mais ne savons-nous pas déjà que M. .loubert est le maille des maîtres'.' Il pnuvaildouc ini|iuiiémcnt

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s'abandonner à son sens immédiat. Car son esprit supérieur domine tous les sujets. Il nous offre le type le plus complet non de l'amateur superficiel qui donne le ton au badinage élégant des salons, mais du connaisseur qui exerçait autour de lui, parmi les plus entendus, une sorte de judicature acceptée par l'élite d'un monde où la plume était encore en honneur. C'est qu'en toute question il va droit au définitif, pénètre jusqu'aux essences, approfondit les lois, et remonte aux principes, sans se noyer dans les brouillards de l'esthétique allemande. Exquise jusqu'à l'excès, sa sensibiHté fut toujours réglée par une raison qui ne sépara jamais le beau du vrai et du bien. Ces deux facultés qui font le critique parfait agissaient ici de concert et n'auraienl pu se désunir, tant l'harmonie était sa nature même. De là vient qu'en exprimant ses sentiments il prononçait pourtant des arrêts et les gravait sur l'airain ou le diamant. L'ingénieux reposait sur le judicieux. Son tour particulier n'était d'ordinaire que la forme la plus atlriiyante de ces idées générales, de ces causes premières qui sont au fond de tous les problèmes bien résolus. Aussi, tout en charmant, il impose des doctrines. Et on le suit avec une sécurité absolue, comme un guide sur le bras duquel on aime à s'appuyer, la plupart de ses pensées étant si vraies, répondant si bien à nos instincts, quelles semblent venir de nous. Quand elles se présentent, nous leur

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sourions ainsi qu'à des figures de connaissance. Il faudrait préciser, mais le suc de ces pages est (rop subtil ou trop condensé pour qu'on l'analyse. 11 nous suilira d'indiquer le trait principal de sa rhétorique et de sa poétique : deux mots bien scolasliques pour n'être pas ici un demi contre-sens. Elles se résument assez bien dans ce conseil où M. Joubert se rélléchit comme en un miroir : « N'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; tout ce que nous disons doit être teint de nous ; celte opération est longue, mais elle innnorlalise touf. » Oui, c'est là son secret qu'il nous livre. Il fut en effet l'antipode de ces écrivains de métier qui travaillent avec du papier, une plume et de l'encre, mais non pas avec leur àme. Lui, il attendait la sollicitation pressante du génie familier ; il cédait au besoin de s'épancher. Tout arrangement factice, toute contrainte l'eût déconcerté, l'eût paralysé. Il allait jusqu'à prélendie qu'on ne sait bien ce que l'on veut dire qu'après l'avoir dit : et ce ne sera point un paradoxe pour ses lecteurs. Car son exemple prouve ce que peuvent les bonnes fortunes de l'imprévu, et combien la chaleur de l'esprit s'anime par les rencontres d'une pensée contianle en son essor. De là cette fraîcheur d'exécution, qu'auraient déllorée, attristée les servitudes d un itinéraire. l'ourse maintenir en verve et en haleine, il lui liiilail du champ et de l'espace. Toutes les barrières rintimidaient, l'uppiessaient. bien dit-

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férent de ces sombres intelligences qui ont peur de se dérider, qui fuient un rayon de soleil et confondent l'ennui avec la gravité, il ne produisait que dans la joie, et ne séparait pas le solide de l'agréable. L'austérité morne lui semblait un poison qui glace tout ce qu'il touche, qui arrête le sang dans les veines et l'empêche d'arriver au cœur. « Les idées sérieuses, disait-il, me viennent en abondance quand je me joue, et se tarissent dès qu'elles mont beaucoup tendu. » Ses organes frêles ne résistaient pas à cette contention qui fait plier le roseau. Mais lorsque l'étoile du berger venait à luire, comme il sentait les doux frémissements du cœur paternel qui se réjouit de sa fécondité ! Aussi son œuvre est-elle animée de son souftle. Ses idées sont vraiment vivantes ; elles lui appartiennent, il les a enfantées. Elles garderont toujours sa physionomie, cet air de famille auquel on reconnaît qu'il les a aimées, non de cette tendresse aveugle qui sadmire dans de périssables ébaucbes, mais avec l'ambition généreuse de leur donner le meilleur de son être.

Ceux qui surent conserver l'intégrité de leur naturel sont nécessairement heureux de rencontrer chez les autres ce suprême mérite. Aussi M. Joubeit avait-il le goût hospitalier, comme il le déclare et lexplique dans celte ])rofession de foi : « En fait de style, j'aime tout, le Iroid et le chaud, le sec et l'humide, le graNc et le léger, le dur et le mou, le nuir

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el le blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur une fois décidées ne se démentent plus; qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité. Tout alors me parait digne d'attention. » Il n'était pas moins accessible aux nouveautés du fond qu'à celles de la forme. Car je lis ailleurs : « Il faut toujours avoir dans la tète un coin ouvert et libie : il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont dans le cerveau que des cases oii tout est ])i is, et où rien d'extérieur ne peut entrer. » Appliquez à la critique ces dispositions libérales, el elles conduiront à ce principe que je lui emprunte : « La connaissance des esprits est le charme de la critique; le maintien dos bonnes régies n'en est que le métier el la dernière utilité. » Ces lignes sont grosses de conséquences. J'y vois le presseiUiment d'un genre nouveau qui s'ouvrira au philosophe, au poêle, à l'historien, au moraliste, au causeur, au peintre de jKutraits ; et je me lappelle abus iiivolontairemenl qu'un des créaleuis de cet ait complexe écrivit plus lard les phrases suivantes : « Il ne s'agit plus maintenant de porter des jugements de rhétoriqtic : ;u;j(inr(l'liui 1 histoire littéraire doit se l'aire, comme l'histoire naturelle, jiar des obserxalions el jiar des colleelions. Je n'ai plus (|u'un |>lai>ir : j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits. » C'esl toute une révolution que semblait appeler la cuii(»sité moderne, tournée de plus eu plus Ners le

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réel cl le positif. Or, rlioz M. Joiibcrt, vous en surprendrez lous les signes nvanlconrcnrs : la prcdominnnce du sons individuel sur rauloritédes experls on titre, de l'annlomie psychologique sur les formules Irnnsmises, la faveur assurée d'avance aux coups d'Klal du gônic qui s'impose, ou même à la Irmérilé qui s'aventure, raccueil prévenant pour les importations étrangères qui trouvent des obstacles à la Irontière française, la gastronomie littéraire, l'expérience du dégustateur qui savoure substituée à l'à-peu-près des épittiétes louangeuses, et aux lieux communs de la paraphrase académique, le diagnostic qui distingue les physionomies, le coup d'œil qui saisit les ressemblances, l'art de détailler les nuances, de souligner le trait essentiel, de plaire au gourmet, et de réveiller les endormis par les secousses électriques de l'idée ou de l'expression ; en un mot, l'indépendance de l'aperçu oiiginal préféré aux routes frayées et monotones. Pour commenter ce que nous indiquons trop incomplètement, songez à M. Sainte-Beuve. Malgré des différences radicales sur lesquelles nous n'insisterons pas, M. Joubert est un peu son prophète. Mais, à ce titre, il tient à l'ancienne loi, et se croit encore un classique, quoiqu'il ne le soit plus à la façon de Fontanes qui n'apercevait rien au delà du passé. Bien des admirations leur sont communes. Seulement luu leur obéit comme un iidéle (pii croit, l'autre les choi-

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