MAURICE DE GUÉRIE
Puisque cet ouvrage ne nous élait pas destiné, son premier éloge doit être une pensée de reconnaissance envers les pieux éditeurs qui ont sauvé de l'oubli ces pages écrites dans le secret, pour le soulagement d'une âme endolorie, qui savait souffrir en silence. La gloire qu'ils ambitionnèrent pour leur cher Maurice ne fut point une de cc> illusions du cœur qui croit trop facilement à ce qu'il désire. Car, aussitôt qu'ils eurent dressé la statue du poëte sur sa tombe encore récente, les maîtres de 1 art et de la critique s'empressèrent d"y déposer, eux aussi, leurs couronnes d'immortelles. Madame George Sand salua dans le splendide fragment du Ceninnrehf-' promesses d'un talent auquel ne manquait ni l'originalité ni la puissance; et ses esquisses crucllemcnl inicr-
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rompues par une mort prématurée révélèrent dès l'abord à M. Sainte-Beuve, un écrivain et un peintre digne d'une place d'honneur à côté des illustres.
L'impression des lettrés ne pouvait que contîrmer ces jugements ; et sans avoir l'éclat de la popularité, cette renommée, qui date d'hier, est désormais établie dans un public d'élite sur une estime mêlée de tendresse et de pitié. L'occasion nous invitant à lire au fond de ce cœur candide qui s'ouvre avec effusion, ne nous refusons pas le plaisir d'étudier dans sa biographie morale une des formes choisies de celte mélancolie qui n'est plus une maladie contagieuse ; car nous en paraissons bien radicalement guéris.
Fils d'une race noble, mais déchue en fortune, Maurice de Guérin naquit en 1810, au château du Cayla, prés d'Alby, sous le ciel inspirateur de la gaie science. La poésie s'était épanouie déjà quelques siècles auparavant dans la souche dont il fut le dernier rejeton : et lout près de lui, sur les lèvres de sa sœur Eugénie, voltigeaient encore des notes harmonieuses. Attristées par la perte d'une mère, ses premières années s'écoulèrent au sein d'une famille patriarcale, parmi les enchantements de la rêverie <• et après de brillantes études, terminées dans une école où le culle des lettres s'associait aux aniiques croyances, nous le retrouvons à l'aris, feuilletant le (iude d une main distiaile, épris dune douce vision qui s appelle Louise, essayant déjà les cordes de ba
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lyre, tourmenlé par la folle du logis, hésilant et in- Icrdit sur le seuil du monde qu'il n'ose franchir. Ces langueurs d'une sensibilité inquiète, cet effarouchement de sa liberté tremblante qui regrette Je nid paternel et craint d'essayer ses ailes; ces premiers troubles de l'adolescence avide de l'inconnu lui parurent une solhcitation de la (jrâce. Il lui sembla qu'une voix l'appelait au désert. Celait l'époque où 31. de Lamennais, ralliant le groupe dispersé de l'Avenir, venait de fonder, sous les ombrages druidiques de la Chênaie, une sorte de monastère libre et moitié laïque, où il évangélisait quelques disciples fidèles à un apostolat qui, dans l'esprit du maîlre, ne tendait à rien moins qu'à renouveler les sociétés par l'alliance de la démocratie et de la foi religieuse. Quoique la foudre n'eût pas encore éclaté sur cette retraite d'où retentirent bientôt les Paroles d'un croyant, des nuages s'amoncelaient déjà dans le lointain, du côté du Vatican.
Mais ces menaces étaient une séduction de plus pour un anachorète que passionnait l'enthousiasme facile de la vingtième année. A cet âge, les mots d'indépendance, de mission et de marlijre, ont un irrésistible attrait; et d'ailleurs celui qui se redressera plus tard dans l'attitude d'un archange révolté courbait alors la tète sous le joug sacré du sacerdoce. En cette heure mémorable, à laquelle l'histoire voudrait fixer sou portrait, il étouffait dans
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la prière la sédition des orgueilleux ressenliments. L'auréole de la résignation entourait momentanément le front du prêtre assombri sans être rebelle. Aussi Maurice alla-t-il se jeter dans ses bras, comme un enfant court à son père. 11 s'abandonnait corps et âme, espérant « que le grand artiste dégagerait la statue du bloc informe. » iMais limaginalion lui embellissait ici la réalité ; et le prosélyte naïvement ébloui par le prestige du génie qui s'inclinait vers sa faiblesse, ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était point né pour s'enrôler dans une croisade. Le cygne s'était égaré en s'abattant auprès d'un aigle.
Il le comprit douloureusement le jour où sa réserve s'enliardit jusqu'à lire dans le cénacle quelques pages de ce cahier vert auquel il confiait ses soupirs solitaires. Il y eut dans l'accueil subi plus que de la froideur ou de l'indifférence. Écoutez les plaintes de sa muse humiliée :
« \ juillet : J'ai reçu le coup de grâce. Me voici convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Voilà ce que c'est que d'écouler les vaines pensées; j'ai fait le fanfaron, et je me vois repoussé honteusement dans mes lignes, nh 1 je jure bien par ce que j'ai souffert, et par le respect (juc je dois à mon âme, que c'est ma dernière sortie. Je veux me barriiadci chez moi, m'y murer conli'c ImiiIc tciilalion, ne bougeant pas plus (ju'un terme, dussé-je y fçéchei" sur pied. J'ai lu quelque pari (piedi's milliers
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d'animalcules nagent à l'aise dans une goulle d'eau. 0 mon petit monde, ma gouttelelle imperceptible, tu es à moi seul, et désormais à toi seul je serai. S'il se rencontre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, je le recevrai cordialement; je le promènerai par toute ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on ferait d'un palais ; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses qui seront grandes affaires pour nous : bonheurs, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos cnlrcliens, mais en proportion convenable à l'étendue infiniment bornée et à l'exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur joie de causeries et d'amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu'à la porte, et, lui laissant un baiser et un adieu, je pousserai les verrous et me tiendrai coi dans mon univers microscopique, jusqu'à ce que le marteau m'avertisse qu'il y a au dehors une pensée qui pense à moi. »
EvidemmenI, on n'avait que faire de ses chants pour réformer le monde. La déception fut amère, et c'est ainsi que je m'explique les aigreurs ou les dégoûts dont il s'accuse ou s'effraye jusqu'au pied dos autels A celte assemblée de docteurs, où nous le voyons intimidé par la présence de l'oracle qui le fascine, il eût préféré, sans doute, la grotte où Jocelyn soupirait auprès de Laurence. Ces semblants de vocation n'en [)ersistèrent pas moins, tant quedura
riiiver. L'inclémence de la saison unie à celle de la contrée entretenait les idées de renoncement et de séparation. Habituée aux horizons ouverts du Languedoc, aux sourires d'un soleil libéral en lumière, il n'eut que l'infini pour refuge dans celle Thébaïde enveloppée d'une sombre ceinture de forêts dépouillées, en face de ces cieux sans profondeur, de ces plaines sans lointain, dont il disait, en se promenant à travers la Unide :
Ce pays est bien triste I une grossière 1)01utc Qui se déchire à peine au soc qui la laboure, Est le plus fin tapis qui recouvre ses {très : Le houx aux nœuds de for, aux feuillages lustrés, L'ajonc tout hérissé d'épines meurtrières, Kt le grêle genêt que Ton brûle aux chaumières, Dans les halliers épais sont les plus doux abris Où les petits oiseaux puissent faire leurs nids.
L'air morne de ces steppes était du moins alors en harmonie avec ses tristesses. Mais aussitôt que les premiers rayons du printemps eurent Iransformé « sa Sibérie en une vallée de Tempe, » quand s'animèrent enfin ces jours « gais et luisants » qui font partout circuler la sève; rapidement enivré de la vie renaissante, il ne put résister aux profanes souvenirs qui l'emportaient loin du sancluaire. « Mon Dieu, s'écriait-il, que sommes-nous donc pour qu'im peu de verdure suffise à nous Mov la paix et à nous détourner de voire amour? «A rexallaliou d'une fer-