M. OCTAVE FEUILLET
Il y a peu d'écrivains chez qui on reconnaît mieux la vérité du vieil axiome : le style c'est Thomme. Fils d'un secrétaire général de la préfecture de Saint-Lô, M. Octave Feuillet appartenait à une classe provinciale, mi-aristocratique et mi-bourgeoise. De bonne heure il eut vue sur ce monde poli dont il devait raconter la vie. Envoyé en rhétorique au collège Louis-le-Grand de Paris, il eut, comme tous les premiers de classe, l'idée d'être écrivain. Son père lutta contre ce rêve. Tous les pères font ainsi. Ils ont raison. Le métier littéraire, dont je reconnais l'àpre séduction et les magnifiques aspects, est une loterie où il y a un fort petit nombre de gagnants. Ceux qui y gagnent perdent parfois leur vie ou leur bonheur. Un père qui dirait à son fils : « Je veux que tu sois artiste ou poète » serait plus coupable qu'Ugolin père. M. Octave Feuillet lutta pendant quatre ans contre son père. Cette lutte est bonne. Elle brise les faibles. Elle bronze les forts. Le futur académicien lit coup sur coup au théâtre, le Bourgeois de Rome, Eehec et Mat, etc., etc. Le père consentit enfin au mariage de son fils avec la Muse, — puisqu'il avait déjà des enfants!
Quoique Octave Feuillet eut déjà vingt-six ans en 1848, on peut dire qu'il appartient tout entier à
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la génération qui remplaça celle de i83o. Le trait dominant de cette génération, qui ne valait pas son aînée, fut la réaction. Après l'emportement romantique vint l'apaisement plutôt éclectique que classique. Ponsard y réagit contre Victor Hugo; M. Feuillet contre Musset. On a dit de lui qu'il était le Musset des tamilles. Ce mot ne fut jamais bien vrai. Aujourd'hui, il est faux. Autant faudrait-il dire que deux peintres procèdent de la même manière, parce qu'ils encadrent leurs tableaux dans des bordures pareilles. Musset avait une sorte de génie dont on meurt vite. M. Feuillet a un talent personnel qui a grandi progressivement. On peut y compter ces progrès comme des sèves sur un arbre.
Sorti du collège, il demeura à l'hôtel Corneille, près de l'Odéon. Il obéissait sans doute à ce sentiment superstitieux qui pousse certains jeunes gens à se loger en face de la Banque. On m'assure que pour cette cause le loyer des mansardes auprès de la Banque y est plus cher qu'ailleurs. C'était le temps de la Mimi et de la Musette de Murger. Mais Feuillet eut bientôt ses entrées dans les coulisses du théâtre. Il ne fit jamais partie de la fameuse bohème. Elle était antipathique à son caractère et à son tempérament. Il avait écrit dans la manière romantique ia première œuvre que chacun a faite et que personne n'avoue. Je serai assez cruel pour donner son titre : la Reine et le bourreau. Mais bientôt il commença sa première manière individuelle qui consistait à prendre le contre-pied d'Alfred de Musset. Il mit l'amour dans le mariage et la volupté dans la morale. Ses premiers ouvrages, proverbes ou romans, sont emplis de l'horreur des vulgarités. C'est élégant, dilettante, fouillé, nuancé, ingénieux. C'est du Marivaux de la bonne manière. C'est délicat comme une
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femme; « on dirait qu'il l'a été » a écrit Sainte- Beuve.
Le grand critique était trop matérialiste pour aimer ce spiritualiste. Il n'en a parlé que très-rarement et comme forcé par les succès de Feuillet. Le temps était en pleine réaction. Le public ne vit que l'observation fine et la grâce incomparable. Il n'aperçut pas le défaut de cette manière : un peu de subtilité, de préciosité et d'afféterie : Octave Feuillet voyait, comme Meissonnier, l'humanité en miniature. Le nouveau public se passionna pour ces charmantes et minuscules sensations dédaignées par l'école précédente, que Feuillet recueillait partout avec le soin d'un avare qui ramasse une épingle à terre.
.Mais déjà son tempérament devenait nerveux et maladif. Paris l'énervait. Il s'était réfugié dans un petit appartement sombre de la rue Saint-Jacques. Il allait souvent se reposer à Saint-Lô dans le vieil hôtel paternel. Alors il écrivait en face de ces horizons normands qui se retrouvent si fréquemment dans ses livres. Il avait peur de Paris. L'existence parisienne d'un écrivain qui a le succès est singulièrement dévorante. La dépense de, lluide excède la recette, me disait un des célèbres aliénistes. Le travail d'imagination à Paris, y est le meilleur, mais il est mortel pour les nerveux. M. Feuillet s'établit définitivement à Saint-Lô. Il épousa une jeune fille des plus gracieuses et des plus intelligentes, qui est encore à ses côtés. Il venait de temps en temps à Paris. Il semblait être désintéressé de la vie active — comme un capitaine de navire qui, malade, va sur la jetée voir entrer et sortir les bateaux.