M. OCTAVE FEUILLET
Ce fut pourtant dans cette disposition qu'il écrivit la Petite Comtesse. C'était une œuvre d'allure et de profondeur nouvelles. On sentait, dans les plus petites scènes, l'approche des grandes passions. De même, on entend un sourd grondement en mettant l'oreille sur les gros coquillages. — Le peuple raconte que c'est là le bruit de la mer. De même ce livre avait conservé à Saint -Lô le bruit de Paris !
Dalila sortît de Saint-Lô comme la Petite Comtesse. Le livre s'approche du chef-d'œuvre. Ici l'artiste a donné toute sa voix. Huit jours après l'achèvement de l'œuvre dans la Revue des Deux- Mondes, Octave Feuillet vit entrer dans sa maison normande M. de Beaufort, directeur du Vaudeville, et l'acteur Lafontaine. Ils venaient réclamer Dalila pour leur théâtre. L'énorme succès du roman et du drame décida de l'existence de M. Octave Feuillet. Les poètes ont des transitions brusques de la nuit au jour, de l'accablement à l'enthousiasme. Il prit un appartement à Paris. Sur ces entrefaites, son père mourut subitement. Il n'alla plus que rarement à Saint-Lô. Dalila avait enfanté un nouvel Octave feuillet. Parfois l'œuvre fait plus l'écrivain que l'écrivain ne fait son œuvre. De même le parterre fait l'auteur dramatique. Le temps des grands éclaireurs n'est plus. Les écrivains de grand talent que nous avons ne sont que de magnifiques reflets.
Je ne suis pas un critique. Pour la première fois j'introduis dans ma galerie un romancier et un auteur dramatique. Je le fais en pleine tourmente politique. Ce contraste plaira-t-il au lecteur, comme il m'a
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séduit ? J'étudie l'homme plus que l'œuvre. Je cherche la quantité d'ombre et de lumière que la silhouette a projetée sur le tableau contemporain. Le roman est une des forces modernes. Certes, en l'espèce, je suis un profane. Mais les artistes ont trèsbien accueilli mon portrait de Fromentin. Là aussi je n'étais pas du métier. Aussi bien ces deux célèbres esprit, Feuillet et Fromentin, ont-ils une ressemblance d'aspect qui m'avait frappé quand je les vis pour la première fois. Tous deux auront été des nerveux et des délicats. Ils ont trouvé la force dans l'élégance.
On sait que la vie procède par séries. Après Dalila, cette œuvre puissante, commença pour Feuillet la série des bonheurs. Il est de l'Académie — à trente-neuf ans ! Il succède à Scribe. M. Vitet donne à sa phrase, pour le recevoir, sa plus belle robe académique. Il lui dit, en souriant, que ce n'est pas sa faute s'il y a encore des mauvais ménages ! En effet, le récipiendaire avait voulu faire du mariage moderne un couple de cœurs et non une addition de chiffres. Il a, sans aucun doute, réconcilié par l'amour bien des jeunes époux; mais il a non moins certainement causé certains adultères. Des femmes ont essayé d'imiter quelques-unes de ses héroïnes qui s'arrêtent juste où le péché commence — et elles ont glissé jusqu'où le péché finit!
Octave Feuillet est invité a Compiègne. Il est du cercle intime de l'impératrice, à Saint-Cloud et aux Tuileries. Il voit de près cette société nouvelle dont il fera le portrait dans Monsieur de Camors. Mais son premier-né qu'il adorait meurt. Mais tombe l'œuvre qu'il aimait entre toutes : la Belle au Bois dorma)it. La mal'aria le reprend sur les sommets où l'a mis un public de choix passionné pour son
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œuvre. Il se sauve dans sa Normandie, achète une petite maison auprès de Saint-Lô — les Palliers. Il se croit très-malade ; il est comme l'oiseau qui se cache au fond des broussailles quand il se sent mourir.
Mais les oiseaux seuls, en pareil cas, ne se trompent jamais. Feuillet revient de temps en temps à Paris. La trépidation du wagon et la sensation de la vitesse lui causent un vertige douloureux. Il va à Paris dans un coche, en quatre journées. Ces voyages, aller et retour, lui coûtent 400 francs. Un jour, il apporte à M. Buloz Y Histoire de Sibylle. Le sentiment spiritualiste et chrétien y est poussé à son paroxysme. Le retentissement est immense. •Mme Sand donne, dans un roman, Mlle la Quinfinie, la contre-partie du roman de Feuillet. Le public se passionne et se partage. Les gourmets aiment également les deux livres.
Voici le Roman d'un Jeune homme pauvre. Ce livre demandait la plume implacable d'anatomiste de Balzac. Voici Julia de Trécœur. Un grand petit livre. Il faut le lire et le relire pour le bien posséder. C'est là le défaut et la qualité des oeuvres très-travaillées. Julia de Trécœur contient tout Feuillet. Au début sont les charmants dialogues de la première manière. — Puis, les phrases grossissent leur voix comme les meutes en approchant de l'hallali.
Voici bien la femme fatale qu'aime Octave Feuillet. Mais à côté, dans un paysage un peu vague et voilé comme un paysage de Diaz, passent des silhouettes qui ressemblent enfin aux figures de nos filles ou de nos sœurs.
Voilà bien les deux courants opposés du devoir et de la passion qui produisent l'électricité en se heurtant. Il va là comme certains airs tristes de Chopin ! « Je serais pire si j'étais autre » dit avec raison la femme fatale, Julia de Trécœur. En effet, quand elle se précipite à cheval du haut du rocher, on se demande si c'est un ange de plus au ciel ou une fille de moins sur la terre.
Le charme est si grand qu'il fait oublier le romanesque à outrance. En fait, c'est une petite incestueuse que cette Julia. Cependant, on ne peut dire à Feuillet ce que Nisard disait à Musset : « Quels succès ont, le soir, vos proverbes et contes quand les jeunes filles se sont retirées! » Les jeunes filles du monde lisent Feuillet. Si quelquefois ce n'est pas chaste, c'est toujours bienséant. S'il y a quelques nudités montrées par les héroïnes, — ces héroïnes le font avec la fière conviction d'une jeune mère allaitant son bebé dans le jardin des Tuileries.
M. Octave Feuillet a fait venir de Julia de Trécœur, le Sphinx. Mais, assurément, il l'a fait venir de très-loin. On a protesté au nom de l'art contre a scène de clinique d'empoisonnement jouée par Mlle Croizette. A coup sûr l'art serait toujours vaincu par la réalité. La scène de la guillotine que j'ai racontée ici sera toujours une vision dont aucun drame n'atteindra l'émotion. Il eût donc été préférable de laisser l'art à sa voie naturelle, et les lèvres de la charmante artiste aux séductions pour lesquelles elles ont été faites par la nature et le Conservatoire. Cependant ce dénouement est plus vrai que celui de Julia de Trécœur. Un professeur d'équitation vous dira que la femme étant « un cavalier qui n'a qu'une