M. OCTAVE FEUILLET IO
jambe » ne peut assez contenir son cheval pour le faire se jeter dans un précipice. M. Octave Feuillet a aujourd'hui la première qualité des généraux et des auteurs dramatiques. Il est un combattant heureux. Son talent semblait trop lin pour la scène — comme certaines douces figures d'actrices, jolies à la ville et ternes au théâtre. Feuillet Ta compris. Il a voulu être puissant. Il l'a été. On a dit que ce qui est le mieux dans Fart est ce qu'on cherche le moins. M. Octave Feuillet a ce bonheur rare de chercher et de trouver.
Depuis 1870, Octave Feuillet est retourné aux Palliers. Il vient à Paris pour renouveler ses idées. Mais il a renoncé à son coche. Comme jadis auprès de l'Odéon, il a, rue de Rivoli, un pied à terre, non loin du Théâtre-Français. C'était au physique un Musset brun. Il l'est encore. Le masque est fatigué plutôt que vieilli. C'est l'homme du monde discret, spirituel, doux, aux façons aristocratiques. Il sait causer comme la plupart des hauts esprits de la génération qui nous a précédés. Il est plus bienveillant qu'enthousiaste. Plutôt lassé que désillusionné. Mais parfois son œil brille. Alors on reconnaît une nature vibrante. Il est le croyant ardent de quatre ou cinq grandes choses. Il n'est que poli devant le reste. Bref, l'homme intérieur ressemble à son style et l'homme extérieur a l'air de sortir d'un de ses livres. Ses deux fils sont dans un collège dirigé par les Dominicains. J'imagine qu'il eût été à l'aise dans cette petite église si honnête, nerveuse et philosophique dont firent partie le comte de Falloux, Ozanam, l'abbé Perreyve, Lacordaire, etc. Mais le vent, qui ne demande pas aux feuilles où elles veulent aller, l'a poussé ailleurs.
I 10 PORTRAITS l) [GNOTUS
II a fait du roman et du théâtre. Enfin, il demeure fidèle aux princes tombés, mère et fils, dont il a été un hôte favori, dans les jours de fortune. On voit bien qu'il n'est pas un homme politique!
Octave Feuillet a voulu se mettre à l'heure dans son dernier roman, les amours de Philippe. Mais il n'a jamais cessé d'être de son temps. C'est un maître bien vivant. On dirait même que son style s'est fortifié. Le trait apparaît. Le genre s'est élargi, mais il est devenu moins personnel. Plus il vieillit, plus il a de la couleur, comme ces tableaux anciens dont on gratte le premier vernis. Son vocabulaire s'est augmenté sans que la phrase. cesse d'être simple. « Soyez simples » c'est le cri désespéré de la langue-mère latine à l'école contemporaine trop riche. Le timbre de ce grand talent est le même que jadis — comme le son des cloches du soir ressemble à celui des cloches du matin. C'est toujours le romanesque à outrance. Mais je crains moins pour les femmes de mon temps et de mon pays la passion que le terre à terre ! La prolongation du succès d'Octave Feuillet est un heureux présage. Espérons en demain. L'avenir est fils de la femme plus que de l'homme. Les âmes remonteront, qui aujourd'hui rasent la terre comme les hirondelles pendant l'orage. Octave Feuillet aura contribué à ce renouveau. Il aura eu un rôle social. Il a conservé les traditions d'une société polie et d'élégantes amours. Il est de ceux qui, dans une époque positive, ont voulu empêcher la prescription de l'idéal. Il a eu des triomphes dans cette entreprise où même des chutes eussent honoré un écrivain.