‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 14 sur 68 · M. ERNEST PICARD · texte numérisé non relu

M. ERNEST PICARD

Jamais figure éclairée plus gaiement ne rappela journées plus sombres. Ce sénateur fut un des septemvirs du 4 Septembre. Une note de ces temps-ci est que les acteurs sont plus petits que les rôles. Mais j'imagine que la silhouette de M. Picard va faire sourire en même temps que faire rêver. Je vais ressembler à un collégien qui découpe, dans une page d'un poëme épique, un bonhomme en papier.

M. Picard est aujourd'hui un des plus gros hommes de Paris. Il l'est plus que M. Batbie, parce qu'il est plus court. Alors que M. Batbie se penche en avant et de côté comme un homme qui porte une malle, M. Picard porte son ventre en se rejetant en arrière, comme un marguillier porte une lourde bannière à la procession. Sa tête, que chacun connaît, est joviale, joufflue, ronde, vivante et puissante, — sans cesser d'être pouponne. Ses cheveux, d'un châtain clair légèrement trempé de lait, voltigent en boucles frisées. Le corps est en baudruche. Mais la tête isolée, mise sur un plat comme celle de saint Jean, serait un bon morceau plastique. C'est sympathique et c'est gai. Cela est franc et rieur. — Pourtant, les yeux de cette tète ont vu de près les plus grands incendies de ce siècle! Deux fois M. Picard a vu la patrie brûler, alors qu'il en était l'un des gardiens.

On m'a reproché de n'avoir jamais fait un portrait sans ombre. Je demande qu'on reconnaisse, d'autre part, que je n'ai jamais fait un portrait sans lumière. Je confesse donc que M. Picard représenta parfois un des côtés du caractère français : le côté parisien. Ce serait péché que d'attaquer vivement cet homme, — ■ autant que de le louanger. M. Picard est Gavroche devenu bourgeois de Paris. On trouverait dans ses poches les documents historiques les plus humoristiques, et sur ses lèvres les mots les plus drôles. Il y a deux esprits parisiens : celui qui est âpre et amer, et celui qui est de bonne humeur. C'est ce dernier qui inspire M. Picard. Dans tout son rôle d'opposition railleuse, il a plutôt signé des Grévin que des Gavarni. .M. Picard appartient à la catégorie des hommes qui ont un bon estomac. Un homme qui digère bien ne peut pas être un mauvaishomme. — Il a digéré même les pierres qu'on lui a lancées.

Aujourd'hui, il est, après la tragédie, aussi serein et gai qu'à la fin d'un repas. S'il est malade, vous n'avez pas besoin de médecin pour connaître sa maladie; il ne peut avoir que la goutte. Ce rieur, qui se trouva entre ces deux grands pleureurs, MM. Favre et Simon, eût mieux réussi s'il avait été simplement spectateur. Le rire est une des plus grandes forces humaines; mais, en politique, il doit être au parterre et non sur la scène. L'autre mois, un de mes amis rencontra M. Picard, alors qu'on parlait de mettre en accusation les hommes du 4 Septembre. « Eh bien, cher maître, fit mon ami, on va donc vous emprisonner? » La figure de M. Picard s'épanouit encore plus que d'ordinaire. Il frappa sur sa vaste poitrine et il dit : « C'est étrange, je ne me vois pas fusiller! » M. Picard avait raison. — On s'imagine

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