M. ERNEST PICARD 1 I O
malaisément marchant au supplice ce spirituel compère!
Cependant, la chanson de sa vie a eu deux notes douloureuses. Deux fois il a pleuré, Ces larmes le protégeront contre les sévérités de l'histoire. Le 3 1 octobre, pendant le siège, M. Picard a dit : « C'est à pleurer de honte! » La Commune était là à F état de têtard. M. Picard montra une énergie mâle et froide. — Il eut son heure, ce jour-là! Enfin, pendant la dernière semaine de la Commune, M. Picard fut sombre. C'était moins la France qu'il pleurait que sa ville de Paris. Cette douleur était poignante à voir, comme celle d'un acteur comique qui assiste à l'enterrement de sa mère. Dans la poitrine de l'épicurien politique, on sentait sourdre une haine inattendue. Il a vigoureusement haï la Commune, peut-être parce qu'il se sentait responsable. Il vit qu'il était plus facile de faire une révolution que de la défaire. Des milliers de seaux d'eau ne peuvent éteindre l'incendie qu'une seule allumette a créé.
Je le rencontrai trois ou quatre jours après la rentrée des troupes, à la barrière d'Auteuil. Des hommes, des femmes et des enfants pleuraient devant leurs maisons trouées et saccagées. Ces pauvres gens me rappelaient les bandes de corneilles du jardin des Tuileries, qui volent en criant autour de leurs nids brisés. M. Picard n'eut pas été plus pâle pour mourir.
M. Picard a eu vingt ans en même temps que Mimi et Musette, mais il ne fit jamais partie de la bohème. En ce temps, c'était un gros poupo^i, frais, blond, pimpant et comme reluisant. Il demeurait « de l'autre côté de l'eau », et n'allait au quartier
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latin que pour danser et suivre les cours. Ce tut sans doute chez lui que Musette, lassée d'avoir faim, lit ses fugues dont se plaignait Rodolphe. M. Picard n'a jamais connu les affres de la jeunesse, et ce fut là son bien et son mal. La vie de bohème, trop prolongée, donne une maladie putride aux natures les plus saines. D'autre part, les premières luttes de la vie sont hygiéniques. Tous ces jeunes gens que la province envoie à Paris ressemblent aux petits chats qu'on jette dans la rivière pour choisir le meilleur. — Celui qui ne se noie pas est de bonne race.
M. Picard était un fils de riche famille parisienne. II devint docteur en droit sans avoir souffert, et avocat en vue sans avoir lutté. M. Picard est un des rares hommes, dont j'ai fait ici le portrait, sur le front de qui je n'ai pas trouvé quelque cicatrice de coups reçus dans la première bataille de la vie. Ce bourgeois a été plus heureux que oneque ne Ta été parmi les princes d'aujourd'hui. Chez lui, la réalité a été plus grande que le rêve. Son verre a été, chose étrange, aussi grand que sa soif. Ce bonheur de M. Picard est devenu comme un axiome populaire. Le seul nuage de sa vie a été son frère, a-t-on répété plaisamment. Je n'ai point à m'occuper de son frère. Le filet que je jette sur les gens est à grandes mailles, à travers lesquelles passe M. Picard frère. M. Picard a gagne à cette situation exceptionnelle une croyance ingénue en lui-même, que rien n'a déveloutée. Mais il y a perdu bien des forces. La plante-homme a besoin, pour grandir, de pluie et de soleil. Mais s'il y a seulement de la pluie, elle meurt dans la' crotte. S'il y a seulement du soleil, elle ne se développe pas. — M. Picard est tombé — sans avoir jamais été mûr.