M. ERNEST PICARD I 1 D
En 1 8 5 8 , M. Picard avait trente-sept ans. Il appartient à cette génération d'avocats qui a apporté à la barre une nouvelle façon de dire, moins véhémente, mais plus spirituelle. M. Picard s'était fait un nom plus qu'une situation parmi ses confrères. Il était surtout un des causeurs les plus charmants de la salle des Pas-Perdus. Grâce à sa fortune, il faisait partie du comité de surveillance du Siècle. On se souvient de l'opposition bénigne que ce journal faisait à l'Empire. M. Havin, un grand Prudhomme, était engagé pour jouer les Brutus. Le rôle d'un député sans tribune n'était point tentant pour les premiers sujets. M. Picard devint un des Cinq. Il commença d'être des hommes célèbres, sans arriver jamais à l'illustration. Les Cinq rappelaient ces grands rôles de féeries sur qui sont projetés, à certain moment, des rayons électriques.
M. Picard n'était pas un virtuose comme M. Favre, M. Simon et M. Ollivier. Il ne produisait guère que des entrefilets oratoires. Mais il se faisait remarquer par la verve et la spontanéité de son esprit. En ce temps, il y avait, à l'horizon, des reflets qu'on croyait une aurore et qui étaient produits par le prochain incendie. — Les ombres de ces cinq hommes en vue s'allongeaient, comme les ombres au matin, et faisaient croire que ces hommes étaient grands !
Entre temps, M. Picard avait épousé la fille de Liouville, le célèbre avocat. Au fond du cœur, il trouvait que tout allait mieux qu'il ne le disait à ses amis politiques. Il ne désirait pas vivement la chute de ce gouvernement qui, en lui donnant le monopole d'une opposition maligne, lui faisait une situation pleine de
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charmes. Il avait la popularité, sans craindre des rivaux. 11 voyait, in petto, des concurrents dans les révolutionnaires. Quand son ami M. Emile OUivier eut trahi ou se fut converti, — car l'un ou l'autre se dit, selon les opinions, — M. Picard resta fidèle à ses mandants. M. Ollivier devint l'objectif de ses quolibets. Il railla le duc de Morny qui, disait-il, avait songé à le séduire, lui aussi. En définitive, le grand séducteur n'insista pas. Il fallait au nouvel Empire libéral une opposition-, et il ne pouvait en avoir une plus aimable que celle de M. Picard.
Tout alla bien. M. Picard avait apporté, dans le commerce de la politique, l'honnêteté que ses ancêtres avaient dans leur boutique. Possédant à merveille tout le solfège oratoire, il a redit, sans notes vibrantes, Téternelle chanson d'opposition qui séduisit nos pères et séduira nos fils. M. Picard plaisait à tous, — à la rue comme au Château.
Malheureusement pour M. Picard, la Fortune, qui lui est favorable, crut sincères les vœux qu'il faisait tout haut pour une révolution. Le 4 Septembre arriva. Cette journée renversait sa table en même temps que le trône.
Le portraitiste qui sacrifie la ressemblance à la passion de quelques-uns de ses lecteurs fait du mauvais ouvrage. Je dis donc que ce n'est pas connaître M. Picard que s'imaginer qu'il fut content de prendre le gouvernail pendant cette nuit et cette tempête. Certes, cet enfant gâte est ambitieux. Il ressemble à ces pêcheurs de la Seine qui remettent leur ligne à l'eau après le passage du bateau à vapeur qui a causé un remous momentané. Mais il est de ceux qui plient bagage s'il pleut trop et s'il vente en tempête.