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Cependant, M. Picard ne voulut pas laisser prendre par les autres la place à laquelle il avait droit. M. Picard est nn et jaloux, sous ses airs de bon enfant. Mais je sais des gens dont il s'est joué encore plus que de ses ennemis; ce sont ses coreligionnaires. D'ordinaire, la vie rature le programme que chacun de nous a écrit pendant sa jeunesse. Chez M. Picard, rien n'est raturé. En France, il y a des gouvernements et des provinces de moins. Chez lui, il n'y a que du ventre de plus. S'il se teignait légèrement en blond et mettait un peu de cold-cream sur son teint aujourd'hui durci, M. Picard n'étonnerait personne si demain, à la tribune, oubliant tant de choses inoubliables, il interpellait, comme il y a seize ans, « l'honorable ministre d'Etat, M. Billault ». Il est le type de certains bourgeois de Paris qui, maintenant qu'ils ont remplacé les carreaux de vitre brisés, ont oublié leurs effrois et leurs colères.
M. Picard, cet épicurien politique obstiné, cherche sans cesse, à la tribune, le mot plaisant, qu'il trouve toujours. C'est la parade non plus avant, mais après la représentation.
Mais un pays serait bien bas, si un homme pouvait y avoir un tel succès sans quelque qualité dominante, en dehors de la séduction de son tempérament et de l'analogie de son caractère avec l'esprit d'un groupe social. M. Picard eut, à un rare degré, la faculté d'assimilation. Ministre de l'intérieur et ministre des finances, il fut un avocat qui connaît son dossier. M. Picard fut plutôt l'avocat de ces différents départements administratifs que le ministre. En changeant de ministère, il changeait de dossier. A l'intérieur, il avait choisi comme son alter ego
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M. Calmon, dont le crâne pointu et chauve et le caractère anguleux étaient les antithèses de M. Picard. La France, un peu habituée à être mal administrée, n'a pas conservé de griefs trop sérieux contre ce ministère.
Il fut aussi envoyé à Bruxelles. Mais il eut aussitôt, en vrai Parisien qu'il est, la nostalgie des buttes Montmartre. Enfin M. Picard a une grande habitude des rouages — j'allais dire des roueries — parlementaires. S'il ne perdait pas à la tribune l'autorité qu'il a pu gagner dans les couloirs — j'allais dire dans les coulisses — par son entregent et la modération de ses opinions, M. Picard serait une force politique. Nonobstant, il est, malgré les bonnes raisons qu'il aurait d'être mort, un homme politique qui vit. Cela suffit à son bonheur et à notre étonnement.
A mon sens, M. Picard a, par son succès et le manque d'élévation de son esprit, raccourci la taille des générations qui, naturellement, devaient le regarder comme un maître avant 1870. — Il a compromis les idées modérées. Je sais de jeunes libéraux, en pleine et inquiète puberté de l'esprit, qui sont allés voir, en ce temps. M. Picard. Ils sont revenus refroidis et navrés. Comme ces' jeunes gens qui apportent à une actrice en vue un amour passionné, et trouvent une femme gouailleuse et prosaïque, ils en ont gardé du mal à l'àme. Us se sont jetés bientôt dans les bras des idées radicales, où on trouve, du moins, des sentiments absolus, et où on peut espérer de coupables assouvissements.
M. Picard n'a que des idées relatives. En religion, il n'est ni tout blanc, ni tout noir; — il est pie. En politique, il est plutôt républicàtre que républicain,
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c'est-à-dire un produit bizarre de Gavroche et de Mme Rolland. Espérons qu'il n'aura pas de fils. — D'autre part, M. Picard a compromis les idées honnêtes. Car il est un honnête homme qui a fait du mal au pays. Enfin, il est la preuve éclatante et vivante que le suffrage universel a eu ce défaut de sacrifier les fortes individualités aux rondes personnalités. — Celles-ci devaient s'imposer plus tard 'et coûter à la France plus que le nouvel Opéra.
P. -S. — Quelque temps après l'apparition de ce portrait, M. Ernest Picard est mort. Sa chance heureuse l'a poursuivi jusque dans le cercueil. Son enterrement, auquel assistait la plus grande part du monde politique, et M. Jules Simon, démissionnaire forcé depuis quelques heures, eut lieu le i6 mai de cette année, — date malheureuse pour le parti conservateur.