‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 18 sur 68 · CHANGARNIER · texte numérisé non relu

CHANGARNIER

Il faut ici comme une statue de chêne druidique faite à coups de hache. Avez-vous remarqué que la mort rajeunit les vieillards illustres ? On voyait le général, vieux, parcheminé, un peu grimaçant, et roide dans son corset. Maintenant, on peut plus facilement se l'imaginer grand, souple et rieur. — En [814, un matin qu'il se chauffait au soleil de la grande cour de l'école de Saint-Cyr, vêtu de l'uniforme : Fhabit à queue, la culotte courte et les grands bas bleus, il entendit battre aux champs. Le colonel Chadois, sous-commandant de l'école, se précipita dans la cour en criant : ' « L'empereur ». IL était arrivé à l'improviste. IL apparut. IL fit « bonjour». Les élèves restaient muets et immobiles. Saint Pierre n'étonnerait pas davantage les enfants de chœur s'il entrait tout à coup dans sa basilique de Rome.

Napoléon passa rapidement dans" les rangs. Je n'invente pas. Je n'invente jamais. J'écris sous la dictée d'un soldat qui était là. Le maréchal Pélissier y était aussi. L'empereur dit : « J'emmène dans ma grande armée les élèves de la deuxième année ». Et il partit de ce pas hâtif qu'il eut depuis la campagne de Russie — comme s'il eût voulu fuir sa sombre destinée ! Changarnier et ses camarades avaient crié : « Vive l'empereur ! » Ce fut son unique vision de la

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grande figure. Ce fut son premier et dernier cri de : « Vive l'empereur ! »

Pélissier et ses camarades de la deuxième promotion furent à Waterloo. Ghangarnier était de la première année. Il resta à l'école. Il y a tout un monde entre ces deux promotions. Cela explique peut-être Pélissier, maréchal, et Ghangarnier, exilé du second Empire. Cependant, Changarnier garda la vision césarienne dans sa prunelle. Plus tard, quand il voulait être poli avec les fidèles du neveu, il parlait de l'oncle, qui, couché aux Invalides, est encore plus grand que les conquérants d'aujourd'hui. Garde du corps, il vit de près Louis XVIII. La royauté lui apparut sous la forme de ce magnifique profil royal. Ghangarnier fut royaliste comme tous ses camarades de la nouvelle armée. L'armée elle-même subit l'influence du temps comme une femme nerveuse. D'autre part, Changarnier appartenait à une famille légitimiste de la magistrature. Il fait la campagne d'Espagne. Il y sent pour la première fois l'odeur de la poudre militaire. Il y rencontre contre son drapeau des républicains : — Armand Carrel, etc. De là datent les deux grandes passions de sa vie : — l'amour de la gloire et la haine des républicains. Il sera fidèle à lui, comme à elle.

A Paris, il vit au milieu de cette haute société qui avait conservé son élégance de manières, même dans les prisons de 1793. Il prend le goût de ce monde délicat. Il en a les façons sans en avoir le tempérament. Alors la foudre de i83o renverse une seconde fois le haut arbre séculaire de la royauté et ceux qui

s'étaient mis à son abri. Mais Changarnier suit Charles X à Rambouillet. Le duc de Bordeaux est roi pendant douze heures, comme un roi des contes de fees. L'enfant royal part pour l'exil. Plus tard l'enfant et l'officier se reverront. Celui-ci offrira au prince la couronne — comme s'il la rapportait de la cour de Rambouillet où l'enfant l'avait laissée tomber.

Changarnier revient à Paris., le 2 août i83o. Il veut tout d'abord briser son épée. Mais déjà il l'aimait tant! Il rentre dans l'armée. « Je suis un homme perdu », écrivait-il à un de ses amis d'Autun. Il se trompait. Il n'était pas perdu. — La Fortune venait enfin de le trouver.

Je vais marcher à grandes enjambées. On sait depuis longtemps que je me suis interdit la discussion politique. La fumée de guerre lui redonne confiance. Il se tient prêt aux hasards — comme un cheval sellé et bridé qui attend un cavalier inconnu. — Voici la retraite de Constantine. On dirait que pour savoir si c'est là sa fortune militaire, il la provoque. Il isole son bataillon d'arrière-garde du reste de la colonne. L'amour-propre national souligne avec soin ce fait d'armes dans l'échec 'de l'expédition. Ce sang froid et cette crânerie le rendent d'un seul coup célèbre. Ce nom sonore, Changarnier, plaît à la renommée qui a l'oreille musicale plus qu'on ne le croit. Dans le roman militaire d'Algérie que lit chaque matin la nouvelle France bourgeoise, la silhouette de Changarnier se détache à coté de celles de Lamoricière, Bedeau et Cavaignac. — Enfant, j'ai vu de bien près deux membres de cette illustre pléiade qui étaient mes compatriotes. Lamoricière était petit, trapu,

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