‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 19 sur 68 · CHANGARNIER · texte numérisé non relu

CHANGARNIER

étonnamment brillant ; Bedeau, maigre, avait les cheveux ras, la moustache en brosse et je ne sais quel air mystique. Cavaignac, stoïque, avait dans les allures la rigidité des plis du linceul de bronze que Rude a sculpté pour son frère Godefroy. Changarnier, plus grand et plus svelte, semblait aussi jeune, quoique plus âgé d'une dizaine d'années. Il ressemblait peu au Changarnier du Sénat, qui, antithèse étrange, s'était assis à côté d'un des plus beaux sénateurs, M. Claude Bernard. Ces quatre généraux étaient, disait-on, les maréchaux de l'avenir — aucun n'a été maréchal. Ce furent là les grands jours de gloire et — accouplement rare — de bonheur. Pendant l'exil, Changarnier n'a vécu que de leur souvenir. En 1848, la royauté de Juillet, appuyée sur ses fils superbes et sur les généraux d'Afrique, se croyait immortelle — alors qu'elle était morte. Dieu a ces fantaisies! cela fait, à contrario, qu'il n'y a aucun régime politique assez tombé pour ne pas pouvoir compter sur ces imprévus divins.

Changarnier conseille au duc d'Aumale et au prince de Joinville de résister à la révolution. Comme toujours, j'affirme le fait. Les princes n'écoutent pas. J'imagine que si un trône qui chancelle peut être redressé, un trône broyé ne peut être aussitôt réparé, pas plus que la jambe brisée d'un cheval. Puis la folie de l'épée reprend Changarnier. Il demande à la République de combattre à la frontière. Lamartine lui répond avec raison : « Contre qui ? » Nommé député par Paris, Changarnier entrevoit tout à coup un grand devoir public, qu'il associe à un beau rêve d'ambition personnelle. Il comprend que la France, à demi-noyée, va, au risque de se blesser la main, se raccrocher à une branche de saule. — Il rcve ce rôle pour son épée. Malheureusement, le fantôme qui va

étouffer sa vie est là — c'est la politique. Il la croit sa fortune nouvelle ! ' — La vie de tout homme supérieur est pleine de ces hallucinations.

Je me souviens qu'encore au collège — comme un poulet à demi-sorti de sa coque — je montais, en 1848, sur le soubassement de la grande grille des Tuileries, pour regarder Changarnier à la parade de midi. Nos neveux ne montent plus là. Il n'y a plus rien à voir! Changarnier sortait à pied du pavillon de Marsan où il demeurait. Il passait devant les rangs de la garde montante en ce temps très-nombreuse, suivi d'un interminable état-major. Il ne marchait point à petits pas, comme nous l'avons vu faire depuis. Sa démarche était cadencée au son des musiques. Il était d'une crâne coquetterie dans son uniforme d'argent de général de la garde nationale. Changarnier ne manquait jamais de féliciter, le lendemain, à l'ordre du régiment, les chefs de musique, selon ce qu'ils avaient joué. On reconnaît bien là l'habitué des concerts du Conservatoire. Au défilé, il se plaçait devant le grand pavillon d'honneur, aujourd'hui debout comme un arbre mort.

Au i3 juin, Changarnier repoussa la Révolution avec le poitrail de son cheval. Les plumes blanches de ce même chapeau qui, l'autre jour, était déposé sur son cercueil, étaient alors le signe de ralliement de la France conservatrice. Alors il conspira avec les plus hauts esprits du temps, même avec M. Thiers, contre la République. Louis-Napoléon conspirait de son coté. .Mais l'un voulait une Restauration par voies légales; et l'autre le moyen violent et illégal qu'on appelle coup d'Etat. C'est de ce moment que date la néfaste bifurcation du grand parti conservateur. Je

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