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ne sais, quoique contemporain, dans quelle mesure Louis-Napoléon a compté sur Changarnier. L'histoire sera encore plus embarrassée que moi. Le général Fleury pourrait seul nous renseigner. Mais Louis- Napoléon avait cet avantage qu'on savait pour qui il conspirait, alors qu'on ignore quel roi Changarnier, nouveau Monk, avait en vue. Se souvenait-il de l'enfant de Rambouillet? ou du fils de son ancien général, le duc d'Orléans? Dieu seul le sait; car j'imagine que Changarnier ne l'a dit qu'à lui. — Et Dieu ne redit pas.
A coup sûr le rêve de Changarnier était absolument irréprochable au point de vue du droit, s'il n'était pas républicain. Mais la nature, trop en dehors de son tempérament, perdit le général, — nous disait plus tard Lamoricière. Seul, un commissaire de police put, un beau matin, le réveiller de son rêve. De Mazas, il fut mis dans un grand « panier à salade » des prisons militaires et embarqué au chemin de fer du Nord. Plus tard, il a pu, dans un sublime accès d'exaltation patriotique, pardonner à l'Empire ses dix-sept ans d'exil, mais il ne lui a jamais pardonné ce panier à salade. Bientôt le vote de l'Empire verrouilla sur le général la porte de l'exil. Il le comprit. Jusque-là il demeurait à Malines, rue de la Grue, hôtel de la Grue, dans une chambre garnie. Il se mit dans ses meubles et acheta un mobilier de 5oo francs. Il avait vingt mille francs placés chez son intime ami M. de Rothschild. Depuis, le célèbre banquier les a fait fructifier. Si on lui avait demandé ce qu'il avait fait pendant l'Empire, il n'aurait pu répéter le fameux « j'ai vécu ». Il ne mourut pas -, voilà tout.
Cette protestation stoïque était plus éloquente que les Châtiments de Hugo. Changarnier comprenait à merveille qu'il avait contre lui, non plus un homme, mais une France nouvelle. 11 attendait qu'elle changeât. C'est l'espoir souvent justifié de tous nos partis politiques vaincus.
Alors Changarnier dut éprouver la souffrance indicible de Beethoven devenu sourd et voyant s'agiter les archets d'un orchestre. La France se battait sans qu'il entendît le canon. Ses anciens lieutenants menaient ses troupes à la victoire. Assis dans sa petite chambre de l'hôtel de la Grue, il suivait avec des épingles la campagne d'Italie. Après l'amnistie, le général se logea rue de Courcelles. Changarnier vivait beaucoup dans la société des femmes. Il tenait encore à l'ancien régime par ce goût que l'âge ne diminua pas. 1870 vint. Changarnier vit partir l'armée, joyeuse comme un train de banlieue du dimanche matin. Je sais qu'il demanda inutilement au maréchal Lebœuf un commandement. Voici Metz. L'histoire — cette exposition universelle — a suspendu comme au salon d'honneur ce grand tableau navrant : l'entrevue de Napoléon III et de Changarnier. Hugo ne voulant pas le commenter, il n'y a qu'Eschyle ou que Bossuet qui puissent le faire.
Changarnier racontait qu'il avait rencontré dans son voyage certains hommes politiques qui revenaient à Paris. — C'étaient des rats qui quittaient déjà le navire, au rnoment où Changarnier y montait pour s'engloutir avec le pavillon. — Le Prussien, peu salueur, s'inclina cependant devant ce grand prisonnier. Après la Commune, Changarnier eut avec son ami M. Thiers, une entrevue des plus violentes,
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dont on sait la date précise, si on n'en connaît pas exactement le sens. Changarnier lui dit, dans son langage particulier : « Maintenant, il faut enterrer la gueuse ! » M. Thiers répondit : « Mais la gueuse ! c'est ma pupille ! » On ne pouvait s'entendre sur des bases si différentes. Changarnier préside le Comité des Neuf dans la fameuse entreprise de la fusion. Mais bientôt il reconnaît qu'il est plus facile de reconstruire les Tuileries que la Royauté.
Bientôt Chargarnier est dévo}'é. Sa haine contre la République l'obsède et le trouble. Très-libéral, progressiste, essentiellement parlementariste, il est parfois inconséquent à son système politique. Ce chef honoraire de la droite modérée devient, par boutades, intransigeant. Il gène parfois son illustre ami, le Maréchal, à qui son parti a donné gestion d'âmes. Il a des saillies caustiques et des emportements. Il ne comprend pas certaines grandes nécessités politiques. Puis son bon sens revient. Il se trouve que ce soldat sait manier habilement les cartes parlementaires. Il monte à la tribune, roide, froid, hautain. Sa voix claire martèle des phrases un peu emphatiques et apprêtées. Mais, souvent l'une d'elles qui se détache fièrement comme une exergue héraldique, semble écrite sur un vitrail du moyen-âge.
Puis, sa haine lui reprend contre cette République avec qui ses amis veulent vivre pendant deux ans. Il ne veut pas s'asseoir dans un wagon où il n'y a que des républicains — il dit : Jacobins. Il estime faire une grande concession en prenant le même train qu'eux. Il ne veut pas attendre 1880. Il sait pourtant qu'il n'y a pas de couronne prête parmi les couronnes de son choix. C'est que l'exilé de Malines, si patient, est
devenu impatient. Il veut lutter de vitesse avec la mort qui vient. Sur son àme toute blanche, purifiée qu'elle est par l'amour pour la patrie, les attaques des radicaux glissent comme l'eau sur l'aile d'un cygne. Ce grand soldat et ce grand citoyen n'a que la faiblesse de ce plaisir violent : — il veut voir mourir la République avant lui ! c'est peu aisé — il est trop vieux !
Certes, il était vieux. — Depuis longtemps déjà il connaissait plus d'hommes sous terre que sur terre ! Cependant il se tenait si droit pour faire peur à ses jacobins, que nous espérions garder longtemps encore avec nous cette gloire désormais si rare — la gloire d'un général invaincu. Une France nouvelle dont il ne connaissait pas les noms s'était levée autour de lui. Ce passionné s'étonnait de cette indifférence. En effet, la France d'aujourd'hui reçoit à peine les nouvelles sensations ; elle est l'éponge pleine sur laquelle la mer peut passer sans apporter une amertume de plus. Enfin la mort a frappé Changarnier par derrière. Il n'a pas vu sa mort, lui qui a si souvent vu la mort des autres. Il est entré dans la tombe — comme la statue du maréchal de Saxe qui descend debout dans sa tombe de marbre. Et voici que son grand cadavre a gêné notre société politique étriquée. — On ne savait où le mettre.
Des hommes, sénateurs ou députés, que le général avait vaincus en [848, ont lutté — très-courtoisement, certes — contre le général mort. La République devait être renversée, disaient-ils , si le cadavre entrait aux Invalides. Chargarnier eut donc fait après,