M. LITTRE
M. Littré, 'sénateur, est depuis longtemps illustre dans le monde de l'érudition. Mais M. Littré a, comme tout lumineux, son ombre. Son ombre, c'est sa qualité de philosophe. — Il me rappelle cet homme qui était poursuivi par son ombre, laquelle finit par l'étouffer. Les démagogues ont joué au savant le mauvais tour de grandir ce côté noir à ses dépens et à leur profit. Disons mieux et autrement. Ingres se croyait un grand violoniste. Or, M. Littré a toujours fait de la philosophie comme Ingres a joué du violon. — La Révolution sociale ressemble à des musiciens de banlieue avec qui Ingres aurait joué un air de Verdi et qui eussent dit : « Ingres est un des nôtres et nous sommes de l'école d'Ingres ».
M. Littré possède le privilège de conserver, malgré une énorme érudition, une grande élévation d'esprit et de langage. En dépit de sa pratique constante de l'analyse microscopique, il a conservé une vue haute et une puissante force de synthèse. Mais il n'a joué en philosophie qu'un rôle secondaire et malsain ; mais il a un pied-bot : sa philosophie. Et c'est précisément cette infirmité dont la Révolution célèbre aujourd'hui la conquête. Or, s'ils ont pris le pied-bot, la tête nous reste, tête étrange, comme resserrée autrefois par le forceps, mais tête percée par trois trous puissants:
D PORIRAITS DIGNOTUS
la bouche et les yeux. La lèvre inférieure est violemment tirée en bas et en avant, — à coup sûr elle n'est point faite pour les baisers. Dédaigneuse et disposée pour la parole, cette bouche est pourtant celle d'un homme modeste et quasi-muet. Elle retombe comme une force inutile.
L'aspect de M. Littré détruit tous les systèmes matérialistes de Gall et de Lavater. Je me suis laissé dire que la tète de M. Hugo était une mappemonde; celle de M. Littré serait une pelote. Cette face toute noire, mi-enfoncée dans un bonnet rond qui écarte deux grandes oreilles, serait peut-être la tête la plus laide de l'Assemblée nationale — et ce n'est point peu dire — si elle n'avait les yeux enfoncés sous l'os temporal et frontal, par-dessous des sourcils durs et touffus. Gela brille d'une flamme interne à travers les grands verres de lunettes à fortes branches. — M. Littré est un regard.
M. Littré, que nous verrons encore de plus près tout à l'heure, a soixante-seize ans. Il est Normand. Il a de cette race de notre nord l'aptitude au long travail. M. Littré a l'habitude de travailler, la nuit, comme Mme George Sand. 11 se couche à l'heure où M. Thiers, très-matinal, se levait. Cet homme n'a pas vieilli depuis 1(848. Sa photographie est toujours la même. Il a d'ailleurs la même redingote — celle qui sert depuis quarante ans à tant de professeurs ou de savants. Il a été élevé au collège Louis-!e- Grand et fut un fort en thème, lauréat du concours général. .Mais chacun sait que ces jeunes triomphateurs sont moins heureux que le bœuf gras, qui lui, du moins, après la fête, n'a point à s'occuper de son sort. Le comte Daru le prit comme secrétaire. A vingt-huit ans, M. Littré était un polyglotte. Il pouvait dire : « Je t'aime a en dix langues, même en