‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 3 sur 68 · M. LITTRE · texte numérisé non relu

M. LITTRE

sanscrit. — Mais il ne le disait en aucune ! Pour lui la femme n'était qu'une bibliothèque fermée. Il vécut longtemps avec sa mère veuve. Puis, la mère étant morte, le petit-fils d'un horloger épousa la pieuse fille d'une famille ruinée, cousine des Boissy-d'Anglas. Voilà en douze lignes cette vie d'un calme si rare. M. Littré est un grand chêne poussé au bord d'un étang.

Je le vis pour la première fois en 1854, M. Littré allait tous les jours dans le jardin du Luxembourg avec sa femme et sa fille. Souvent la mère et la fille — elle pouvait avoir de dix-sept à dix-huit ans — le quittaient. Il restait seul sur un banc, lisant quelque livre et tenant à la main un petit couteau de bois dont il se tapotait les mollets ou les genoux. Nous savions que cette sorte de curé ou de professeur c'était Littré ; sans trop savoir encore tout ce qu'était Littré. Mais nous le regardions avec curiosité et avec respect. Il avait l'air très bon. C'était un de ces habitués du jardin dont les oiseaux et les enfants — ces connaisseurs — approchent sans crainte. Je puis dire qu'une petite partie de notre jeunesse s'est passée autour de ce silencieux qui ne nous voyait et ne nous écoutait pas. La génération du quartier latin dont je fais partie n'a été chantée par personne. Elle a suivi d'une dizaine d'années celle de Mimi et de Musette. Les nôtres s'appelaient Louise, Tape-à-1'œil, Pigeon-voyageur, etc. — Petites grues fraîches en qui nous aimions notre jeunesse et qui n'étaient jolies que parce que notre jeunesse l'était. D'ailleurs, temps de poésies, car l'histoire des vingt ans est un poè'me. Mais personne ne chantera notre génération ; notre rôle aura été de voir et non d'être vu. — C'est vrai de dire que nous avons fameusement vu !

A cinq heures, M. Littré quittait son banc. Parfois

ses femmes venaient le chercher et il rentrait à pas lents chez lui, au coin de la rue Va vin et de la rue de TOuest, non loin de Michelet. Voilà l'homme doux sur qui les événements politiques avaient à peine mordu, jusqu'à ce dernier jour néfaste. Cependant il y eut un grand bouleversement dans sa vie et dont il est à peine revenu. Le n° 96 de la rue de TOuest devint, en vertu d'un décret, le n° 78 de la rue d1 Assas. Cela changeait des habitudes prises et ce fut pour lui comme un déménagement.

Donc on vous a dit que M. Littré était un homme politique. N'en croyez rien. Il fut, comme tous les esprits jeunes et libéraux, partisan de i83o. Il tira même dans la rue le coup de fusil que chacun avait tiré, en ces jours-là, ou disait avoir tiré. — Si personne n'a menti, je m'étonne qu'il soit resté intact dans Paris un seul carreau de vitre ! Mais M. Littré a toujours eu besoin d'aimer ou d'estimer quelqu'un. Son esprit fut empoigné par Armand Carrel, dont il devait écrire plus tard la vie. Il faut dire que le rédacteur en chef du National fut une belle figure de stoïcien. M. Littré écrivit des articles littéraires et scientifiques dans ce journal. 1848 vint. M. Littré trouva que c'était bien ; mais bientôt il trouva que c'était mal. Il quitta la vie politique et se remit à son télescope ou à son microscope. La troisième République arriva. On dit à M. Littré : « Il faut que vous soyez représentant du peuple ! » Il se laissa faire. Où est-il assis au Sénat ? On ne le sait trop. On le voit, d'ordinaire, à gauche. Vu des tribunes, il a l'air d'un vieux nègre, et comme il est presque toujours avec M. Schœlcher, ce grand ennemi de l'esclavage, cela aide lort à propager cette erreur. Qu'a-t-il fait comme

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député et comme sénateur? Rien. On eut mieux trouvé de mettre à sa place son fameux dictionnaire qui, lui, aurait pu rendre de très-grands services aux sénateurs. Qu'a-t-il dit ? Rien. Cet illustre polyglotte se tait, aussi lui, en douze langues !

M. Littré se dit l'élève de M. Comte. M. Comte avait inventé sa philosophie positive à l'heure où chacun inventait la sienne. Cette métaphysique positive ne dit positivement rien, puisqu'elle refuse de se prononcer sur cette question primordiale : « Y a-t-il un Dieu ? »

M. Comte devint fou et alla jusqu'au suicide. M. Littré ramassa les rogatons de cette pauvre philosophie, les tamisa et en fit une poussière parfois dorée, mais toujours une poussière. Cette philosophie est devenue une sorte de secte commandée par M. Laffitte, un autre élève de l'école polytechnique. Homme de cinquante-six ans, avec barbe et cheveux gris, qui essaie de prendre dans la doctrine du maître ce qui est un peu sensé. Dans cette doctrine, il y a des percées lumineuses ; mais à côté, quelles insanités ! Elle a cela de bon qu'elle est tellement quintessenciée qu'elle n'est pas contagieuse. Quand Mgr Dupanloup donna sa démission d'académicien pour ne pas être obligé de s'asseoir à côté de M. Littré, positiviste, il fit l'acte d'un prêtre, que je n'ai pas le droit de juger, car cela ressortit au for intérieur. Mais, comme citoyen, l'illustre écrivain chrétien s'est un peu emballé. Je vous jure que la méthode de M. Littré, embrouillée comme ces jouets qu'on appelle questions et que l'on vend dans les petites boutiques du premier de Tan, peut être mise sans danger dans les mains des jeunes gens et des jeunes filles.

ro PORTRAITS D IGNOTUS.

Quant au savant, il est prodigieux et sans égal vivant. Vous pouvez voir dans Vapereau tout ce qu'il a fait. On a compté que toutes les lignes de son dictionnaire de la langue française, ajoutées les unes aux autres, feraient 80 kilomètres. Or, son dictionnaire n'est que la dixième partie de son oeuvre. Son « Hippocrate » lui a demandé vingt-cinq ans de travail. Il a collaboré à tout et sur tout -, membre de T Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Académie française, de l'Académie de médecine, il a été jusqu'à traduire un chant d'Homère en vers du treizième siècle, pour donner un spécimen du vieux français. Son dictionnaire, qui est en même temps l'histoire de la langue française et une sorte d'anatomie comparée de tout langage humain, demandait, croyait-on, pour arriver à terme, une légion d'auteurs et un siècle M. Littré a fait cela seul, en quinze ans. Son camarade de collège, M. Hachette, lui dit un jour : « Tu devrais me taire un dictionnaire ». Et M. Littré le fit. Bref, son œuvre étonne — ■ autant qu'étonnerait Notre-Dame si elle avait été faite par un seul architecte! Nul, mieux que M. Littré, ne connaît les choses de la terre. Il est vrai d'ajouter que nul ne connaît moins que lui les choses du ciel.

Proudhon, ce colossal gouailleur qui n'a rien respecté, s'est arrêté comme respectueusement devant M. Littré. C'est que M. Littré est un penseur d'une grande envergure, en même temps qu'un écrivain de haute allure. Il a comme la manière de Buffon. Cependant il est moins fleuri et plus châtié. Quel écrivain serait correct si celui-ci ne l'était pas ! Ses articles dans le dictionnaire de médecine de Nysten ont été la première cause de la colère légitime de Mgr Du-

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