L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH
Il me semble que jusqu'à ce jour la figure de François-Joseph n'a jamais été assez mise en relief. Pourtant, jamais grand acteur n'est resté plus longtemps sur la scène. Depuis vingt-huit ans, cet homme royal qui n'a que quarante-huit ans, a retenu tous les regards du monde politique par sa lutte persistante contre le Destin. C'est une figure qu'eût aimée le vieil Eschyle. Il est né empereur en 1848, — en cette année mortuaire de l'histoire des royautés. La vieille maison de Hapsbourg avait failli être renversée par le choc en retour de l'explosion française. L'Autriche, dont on a dit qu'elle n'était pas un Etat, mais seulement un gouvernement, est en effet composée de trois morceaux principaux, comme la Vénus de Milo. Elle a la tête germanique — la poitrine madgyare — les jambes slaves. — Ses derniers empereurs semblaient être des personnages de vieille tapisserie. Le vieil empereur Ferdinand,- déjà' plié pour la tombe, remit la couronne à son frère l'archiduc François-Charles. L'archiduc la passa rapidement, comme un objet trop lourd, à son fils François-Joseph, âgé de dix-huit ans. François-Joseph la prit avec l'avidité du jeune homme et en ceignit ses cheveux blonds, comme d'une couronne de lauriers ou de roses. Il ne savait pas que bientôt elle serait pour lui, plus que pour aucun de ses ancêtres — la Couronne de fer!
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Il n'était pas encore un homme, et il était déjà un soldat. Au siège de Comorn, il avait obtenu du czar Nicolas la croix de Saint-Georges qui ne se donne que pour faits de guerre. Le czar actuel l'a méritée aussi et la porte avec préférence. Le nouvel empereur était un jeune homme, blond comme la Marguerite de Gœthe. Ses yeux, légèrement voilés, étaient déjà rêveurs, comme Test de bonne heure tout œil d'homme destiné à la haute et âpre destinée. Son regard était d'un bleu clair et limpide, comme l'est au printemps la mer de Trieste. Sa lèvre inférieure était moins dédaigneusement rejetée en bas que Test d'ordinaire toute lèvre, même de femme, dans la maison d'Autriche. Seul, son menton légèrement fuyant rappelait les Césars allemands. Ses cheveux blonds gardaient encore, quoique courts, le pli des frisures de l'enfant. Il était svelte et souple, comme un roseau qui va résister aux vents.
Cette esquisse diffère de la figure de François- Joseph, telle que vous l'avez vue à Paris et telle qu'elle est aujourd'hui, — comme la statue qui sort de l'atelier diffère de la statue qui a passé trente ans à l'air dans le jardin des Tuileries. Aussi bien ferai-je tout à l'heure sa silhouette actuelle. Le portrait de tout homme se compose de deux photographies — la photographie de l'homme qui vient et celle de Y homme qui est venu.
Son instruction avait été faite avec une sorte de sévérité puritaine par le comte de Bombelles. Son éducation était seule l'œuvre de sa mère. — On peut dire que l'âme de l'homme qui passe sa première
jeunesse auprès de Sa mère, tette jusqu'à l'âge de quinze ans! Et François-Joseph a tété le lait d'une des femmes les plus remarquables du temps — l'archiduchesse Sophie. Quand le peuple de Vienne, habitué aux vieux empereurs, aperçut son nouveau maître, jeune, blond et en uniforme blanc, appuyé sur la grande et superbe figure toute vêtue de noir de l'archiduchesse Sophie — ce peuple doux, soumis et aimant, acclama la vision nouvelle avec enthousiasme. On peut dire déjà que cet empereur et ce peuple ont été, à travers toutes les infortunes, fidèles l'un à l'autre.
Le premier mot de François-Joseph fut : « Je gouvernerai ». Il me semble qu'en ce temps c'était déjà bien assez de régner! Mais les jeunes hommes sont braves parce qu'ils ne savent pas. Puis la jeunesse a des chances d'ivrogne ! Où les vieux comme Metternich avaient échoué, le jeune empereur réussit. Il triompha de la Hongrie. Il écrasa l'Italie à Novarre. Le feld-maréchal Radetzki vint lui apporter l'épée du roi Charles-Albert. L'empereur se jeta, comme un enfant, au cou du vieux soldat. On dit qu'il pleura de joie. — On dit aussi que depuis il n'a plus pleuré, même de douleur.
Alors François-Joseph dût se dire : « Ce n'est pas difficile de gouverner ! » et Dieu dut sourire. — En effet, à ce moment même la poule noire, dont parle le livre indien, couvait sa destinée impériale. Nicolas avait juré à l'empereur Ferdinand qu'il défendrait l'enfant. Le vieil empereur avait béni le jeune czar tombé à genoux. Nicolas avait tenu parole. Les Madgyares avaient été écrasés par les Slaves du czar réunis aux Slaves du Kaiser.