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C'était le 4 septembre 1870, à quatre heures et demie du soir, dans la salle du Sénat, au palais du Luxembourg. Son Excellence M. Rouher, président du Sénat, disait : « Le Sénat se réunira demain à l'heure indiquée par Tordre du jour ». Demain ! ! ! Aujourd'hui cette salle est remplie de jeunes filles gravement charmantes. Faubouriennes de la rue de Varennes ou bourgeoises du Marais, elles passent leur examen pour le brevet de capacité! — La mode est là ! Les femmes ne se trouvaient pas assez savantes. Aucuns trouvaient qu'elles l'étaient trop! Il n'en est pas moins vrai que ce changement du personnel de la salle est au point de vue plastique une des rares trouvailles de la Révolution de Septembre. L'ancien siège du président est remplacé par un rideau mystérieux. Rien n'empêche l'imagination, — si les réalités du temps nous en ont laissé, — de lever cette toile et de voir M. Rouher, la tête appuyée en arrière, l'œil à mi-fermé comme dans une heureuse digestion physique et morale, disant : « Messieurs les sénateurs, à demain ! » L'illustre homme d'Etat se croyait sûr de l'avenir, — car il était en bons termes avec l'empereur qui semblait avoir les clefs de cet avenir. Mais pendant ce temps, l'événement était pondu et, petit poulet, il frappait l'œuf avec le bec !
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Demain a dû l'étonner fort. C'est vrai de dire qu'après-demain doit l'étonner moins. M. Rouher, comme la plupart des hommes de première grandeur, croit à son étoile. Il est allé, conduit par elle, de la barre du Tribunal de Riom au siège de viceempereur. On peut même faire remarquer que, dans le parti impérialiste, ces allures quasi-fatalistes sont de mise. Après les deux Napoléon, MM. de Morny et de Persigny pensaient, comme le maréchal Saint- Arnaud Ta écrit : « Je sens que j'ai une destinée et qu'elle n'est pas accomplie ». L'autre jour, on s'étonnait du résultat inattendu d'une grande lutte. Seul, peut-être, M. Rouher n'était pas surpris. Il put dire au brillant chef de la jeune école impérialiste, M. Paul de Cassagnac : « Je vous avais bien dit que mon étoile brillait encore ». Je me garde bien de trouver matière à sourire dans cet orgueil, car jesais de quoi se compose l'étoile de M. Rouher. Elle est une résultante des fautes de ses adversaires. ■ — J'imagine que M. Le verrier ne connaît pas ces étoiles-là !
Fils d'un avoué, il perdit de bonne heure son père et fut élevé par sa mère. Je constate que parmi les hommes que j'ai portraicturés, il y a douze fils de veuve : — ces deux fois enfants de la femme. M. Rouher était le dernier de quatre fils. A seize ans, il vint à Paris, appelé comme tant d'autres par la cloche de i83o. Si M. Rouher n'était pas le grand père de petits garçons qui peuvent me lire, je dirais qu'il a fait gaîment son droit comme nous l'avons fait. Cependant il avait déjà l'âpre volonté de l'Auvergnat qui vient à Paris pour faire son chemin.
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Dans la politique ou dans les charbons ; — c'est tout un ! Mais son frère aîné étant mort, sa mère le rappela. Il plaida. Remarquez encore que tous ces hommes qui ont fait le bien ou le mal de notre époque ont débuté par la barre d'avocat, ou par la chaire de professeur, ou par le pupitre d'homme de lettres. Si la société meurt, un avocat dira le mot de la fin ! Quant aux professeurs, ils ont déjà le mot farouche « fusillez-moi ça », de M. Challemel-Lacour — un professeur devenu le premier orateur du sénat radical.
M. Rouher se fit remarquer aussitôt par le libéralisme de ses idées et par sa parole correcte, froide et simple. Avec ce bagage-là on ne va loin qu'à la condition de le perdre vite en chemin. En effet, aucune de ces facultés ne se retrouve aujourd'hui chez M. Rouher. Il a fait un grand œuvre, mais non pas toujours dans le sens du progrès. — Comme les cordiers, il a parfois travaillé à reculons. D'autre part sa parole a plus d'élévation que de correction et a plus d'éloquence que de froideur.
M. Rouher se présenta comme candidat à la députation en 1846. Son étoile le fit échouer. S'il avait réussi, M. Rouher ne serait pas aujourd'hui au nombre des hommes dont on doit faire le portrait. En 1848, il fut nommé représentant du peuple. Je ne parlerai pas de sa profession de foi républicaine. Il paraît qu'en ce temps tout le monde a été républicain. Je reconnais que ce qu'on a dit, à cette époque, ne compte pas ! Il fut nommé ministre sur la présentation du comte de Morny dont il devait être bientôt le rival courtois. Celui qui, à mon sens, est un des deux hommes les plus remarquables de l'em-
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pire, ne jouait à ce moment que le rôle des utilités. .Mais déjà M. Rouher était célèbre dans le monde administratif par son entente parfaite des questions de droit. Il eût été assurément un légiste de grande allure, s'il n'avait été un homme d'Etat. D'autre part, il avait compris que l'économie politique et la chimie étaient les notes caractéristiques du dixneuvième siècle. Ne pouvant être chimiste, il s'était fait économiste. Je vous signale du doigt cette bizarrerie : M. Thiers protectionniste et M. Rouher libre-échangiste ! — Le révolutionnaire politique est un conservateur ultra en économie ! Le conservateur ultra en politique est un révolutionnaire en économie. M. Rouher ne joua pas un rôle actif dans le Deux-Décembre. L'homme du droit résista en lui à l'homme politique. On a de lui et de M. Fould une lettre qui prouve qu'ils avaient voulu se garder à carreau. Jeune, avec une physionomiepleine, intelligente, presque joyeuse; avec un regard tour à tour doux et vif, avec sa taille, moyenne mais en ce temps assez bien prise ; avec une chevelure bouclée qui commençait seulement à se dégarnir. M. Rouher avait un certain succès dans les tribunes du Corps législatif. .Mais la rue ne connaissait pas encore celui qui devait être son principal ennemi. Voici que M. Rouher crie du haut de la tribune le fameux : « Votre révolution de Février est une catastrophe ». C'était la vitre que tout homme public doit casser un jour ou l'autre. Il faut dire que M. Rouher était tils de cette pauvre Révolution de (»3 qui mangeait ses enfants — M. Rouher devait manger sa mère!
M. Billault, ministre d'Etat, mourut. La grande
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fortune de M. Rouher est presque tout entière dans cette mort. C'est une loi d'ici-bas : tout vit de la mort! L'hirondelle elle-même tue plus qu'une pétroleuse. La perte de M Billault, qu'on disait irréparable, fut réparée. La liberté politique commençait à s'éveiller de son long engourdissement. On sentait vaguement que l'Empire approchait de la fin du bail. Il faut croire que les situations politiques se façonnent des hommes. M. Rouher, orateur moins conciliant que M. Billault, fut l'homme qu'il fallait. Au commencement du discours, sa parole était empâtée. Il rappelait Démosthènes avant les cailloux. Mais bientôt M. Rouher entrait en possession de l'instrument. La voix de la péroraison ne semblait pas être la sœur de la voix de l'exorde. Il résumait tout d'abord les arguments de son adversaire. Il faisait comme un résumé du discours qu'on venait d'entendre. Cela était crâne. Le soin avec lequel il soulignait les principales pensées de son contradicteur semblait indiquer qu'il allait les écraser facilement. On eût dit d'un chat qui joue avec la souris avant de l'avaler. Puis il entrait dans le fond du débat. Alors apparaissait cette maestria qu'on ne lui soupçonnait pas avant la mort de M. Billault. Comme l'oiseau, le pic-vert, il savait trouver le point précis où l'argumentation adverse sonnait creux. Il réunissait ses efforts contre ce point. Enfin, rassemblant toutes ses forces, aspirant dans sa. large poitrine tout le souffle qu'il fallait pour une longue période, M. Rouher terminait par deux coups : — un coup d'assommoir et un coup d'encensoir. On reconnaîtrait ses péroraisons entre mille. Elles se composent du portrait du croquemitaine rouge, que l'on fait aux enfants pour s'en faire obéir, — et d'une action de grâces à l'Empereur, qui avait un si bon gouver-
nement. Aucun grand orateur n'a si bien prouvé qu'il y avait trente-six façons différentes de dire éloquemment la même chose !
Vous n'avez point remarqué, pas plus que ne le faisait l'Assemblée, cette particularité — M. Rouher a répondu- à peine aux principaux arguments qu'il avait cependant résumés avec tant de soin. Il a opéré une diversion habile. Il a fait un mouvement tournant et fait prisonniers les gros bataillons ennemis sans les avoir combattus. Or, F Assemblée, si bien disposée fût-elle pour le gouvernement, avait besoin de croire à une victoire. En France, la discussion ou son semblant s'impose. Vous ne ferez jamais écrire notre histoire, comme dans l'ancienne Venise, par un esclave ! Tant qu'il y aura une tribune, il faudra parler et avoir l'air d'être dans le vrai. M. Rouher avait parfaitement compris ce tempérament national. Il eut toujours l'air d'attaquer et de défendre, au nom du droit et de la loi. Il sembla ne refuser aucune explication. Il n'a jamais reculé d'une phrase. Il a sauvé la fiction parlementaire d'un gouvernement absolu. Dans le vrai et dans le faux — et il a été également dans les deux — M. Rouher a plaidé comme s'il y avait des juges. Représentant d'un gouvernement autoritaire qui était appuyé sur le nombre et la force, il eut l'air d'oublier qu'il parlait aux élus de la candidature officielle, c'est-à-dire à des hommes qui dépendaient plus ou moins de lui. (jràce à son superbe talent, tout le monde s'y trompait, même le spectateur des tribunes, même le lecteur des journaux, même le député qui voulait être un contrôleur sérieux, même l'empereur, — qui était plus libéral que l'empire.
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Grâce à M. Rouher, l'empire n'eut pas l'air de gouverner des muets, et la prescription de vingt ans ne s'est point faite contre la parole humaine.
Si ce n'est point là l'ancien Rouher, je ne suis pas digne d'écrire. Je ne le diminue pas. Rien ne me serait plus douloureux que d'avoir fait le portrait d'un homme sans m'être aperçu qu'il avait une taille élevée. Libéral, je me méfie de M Rouher, mais j'ai entendu, avec une oreille qui n'est pas sourde, sa grande parole.
Cependant Napoléon III lâcha son premier ministre. On sait l'incident Emile Ollivier. Louis-Napoléon Bonaparte voulut sauver Napoléon, — comme jadis, dans les plaines de France, Bonaparte voulut sauver Napoléon. Je ne fais pas ici le portrait de l'empereur. J'aurais dit si, à mon sens, il lit bien. M. Rouher se retira, dans un beau fromage, au palais du Luxembourg. Une nouvelle favorite, la Liberté, l'avait chassé des Tuileries. J'estime que M. Rouher lui en voudra toujours... La catastrophe arriva, qu'il n'avait point prédite. Il courut auprès de son maître. Les papiers des Tuileries montrent, de façon claire, que Napoléon III, quand il tomba, avait à l'oreille la bouche de M. Rouher, fidèle jusqu'à la fin. De même M. Chevreau fut le dernier conseiller de l'Impératrice. M. Rouher, à Reims, fit le brouillon de toutes les proclamations publiées ou inédites. Puis il revint à Paris. On dit qu'à la gare il fut reconnu par un jeune homme qui, lui aussi, se cachait. C'était Robert-le-Fort qui, pour se battre dans nos rangs, était obligé de cacher ses fleurs de lys, comme s'il les avait eues sur l'épaule.
Ces papiers des Tuileries sont comme une brutale
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visite domiciliaire faite après la mort. M. Rouher n'en sort pas diminué. On n'aura jamais accusé l'honnêteté privée de M. Rouher. Cet homme d'Etat, qui a joué un rôle aussi considérable, n'aura pas besoin, pour se montrer propre devant l'histoire, de se laver ou de se faire laver par ses amis. Ce fut incontestablement un honnête homme. Cela console, vraiment, de pouvoir parler ainsi d'un ministre dont on n'est point un des fidèles. Cependant, j'eusse peut-être préféré que Al. Rouher eût volé plus de petites cuillères et moins de libertés! Mais qui n'a point — excepté celui qui n'a jamais été au pouvoir — mis la main dans la caisse de nos libertés publiques ; Les principaux défauts de M. Rouher sont inhérents à la personnalité même de l'Empire. J'ajoute qu'il s'en est assimilé les qualités. Et en politique comme en histoire, les fautes des gouvernements et des hommes ne diminuent point, en s'éloignant à l'horizon, comme les bateaux sur la mer! Seule, peut-être, la haute personnalité de l'empereur a gagné dans ce lointain. On ne s'imaginait point son côté bonhomme et doux. Aucun mirage ne m'empêchera de revoir M. Rouher tel que je l'ai vu sous l'Empire, traversant la salle des Pas-Perdus. Déjà gros; épaules larges et puissantes; chapeau à haute forme et à larges bords ; large redingote ouverte — qu'il fermait à la tribune; — bottes dessinées sous le pantalon noir. Ce viceempereur portait un gros portefeuille de ministre sous le bras. Les autres ministres confiaient leur portefeuille à leur secrétaire. Mais celui de M. Rouher contenait nos destinées! Celui qui lui aurait dit, alors, que ces destinées passeraient dans la ser-