‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 27 sur 68 · M. ROUHER I · texte numérisé non relu

M. ROUHER I

viette de M. Gambetta, eût étonné M. Rouher.

M. Rouher n'a surpris personne quand on l'a vu recommencer la lutte. Sa nouvelle manière n'entre dans mon domaine que par son discours de la semaine dernière. Il ôta sa calotte. Sa mèche fameuse, parut à tous les yeux. Pendant le discours, elle fut sans cesse agitée, comme une plume de corbeau dans un courant d'air. Après avoir déposé ses notes sur le pupitre, il promena ses mains sur le bord de la tribune, comme pour la reconnaître. C'était bien elle — comme c'était bien lui î M. Rouher a vieilli, mais sa voix est toujours la même. Elle est faite pour les apostrophes véhémentes. L'âge et tant de catastrophes n'ont pas diminué son haleine nécessaire aux longues périodes. Son geste est toujours d'accord avec la pensée. Il menace et s'apaise avec elle. Le voilà, comme jadis, au fond de la tribune! Puis il se rapproche, comme un acteur, de la rampe. Son corps se penche un peu à droite. Son bras droit est étendu. Sa main gauche empoigne, en arrière, le bord de la tribune. Puis tout cela se resserre et se redresse en suivant le mouvement de la phrase. Le voilà enfin en plein discours. — On sent comme le grand balancement du large sur la mer!

Ce magnifique orateur aurait tort, cependant, de croire que son discours a gagné la bataille. Elle a été gagnée par l'air ambiant et par l'état pathologique de la majorité. Pendant que M. Rouher parlait et que l'auditoire était remué par l'intonation puissante et pur je ne sais quel rhythme musical de l'orateur, on pesait la force étonnante qu'un tel homme apporterait aux conservateurs.

iqs PORTRAITS D'iGNOTUS

Nous avons, en France, à peine seize orateurs, et la Révolution en prend une bonne part. Voilà ce qui maintiendra toujours haut M. Rouher. A ces époques de transition, où le soleil est bas à l'horizon, les hommes paraissent plus grands parce qu'ils jettent une ombre oblique. M. Rouher est grand de cette erandeur-là.

Et puis, toutes les fois qu'une note conservatrice sortira d'une puissante poitrine, beaucoup acclameront. Ce jour-là, M. Rouher n'a pas attaqué cette pauvre liberté politique, qui est notre dernière illusion, celle à qui on dit : « Ne t'en vas pas! » Il n'a pas été amer contre ce système provisoire gouvernemental qui, en définitive, est une ancre. Il s'est défendu. Mais, alors que le nouveau Rouher se servait, pour les besoins de sa cause, de toutes les grandes idées et de tous les grands mots, dont jadis il faisait fi; — alors que M. Rouher, mettant à l'abri lui et les siens sous la tente où s'abritent les minorités, était descendu de la tribune, applaudi par ses anciens adversaires... c'eût été vraiment formidable si, tout à coup, un autre grand orateur avait paru à la tribune, ressemblant à M. Rouher, l'ancien Rouher luimême — qui eût répondu à la parole d'aujourd'hui avec la parole d'autrefois!

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