‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 28 sur 68 · M. BUFFET · texte numérisé non relu

M. BUFFET

A l'âge où l'àme, comme une plaque poussiéreuse de Daguerre, s'empreint des lumières et des ombres qui tombent sur elle, M. Buffet admira Rossi. Un jour, le comte de Cavour dit à un jeune homme : — « Vous avez aimé la comtesse L... — Non, Excellence, fit le jeune homme assez vieux pour mentir. — Ne mentez pas, mon cher, fit Cavour, vous avez le même sourire qu'elle. »

Je dirai de même à M. Buffet : « Je n'ai pas besoin de savoir que vous avez été le secrétaire et le disciple aimé de Rossi. Vous avez son air sévère, hautain et modeste; tour à tour roide et taciturne. Vous avez ce regard couvert qui -est celui d'un homme qui voit plus qu'il ne regarde. Les infiniment petits, qui font parfois les grands événements, n'échappent pas à cet œil myope. Les coins des lèvres sont plissés par une sorte de cicatrice. Le front est haut, bombé, gagnant sur les cheveux comme celui que la vie a fait grossir. On reconnaîtrait ces crânes-là au milieu des catacombes ! — Comme Rossi, vous cachez une âme ardente sous une enveloppe froide. Vous êtes le penseur qui vainement a voulu se suicider au lond des chiffres. Vous avez sur vous, comme le jeune homme de Cavour, l'ombre ou la lumière de la première grande âme que vous ayez admirée, c'est-àdire aimée. »

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Un jour, chez le Maréchal, M. Buffet était assez rieur. Il ne faut point croire que Molière continuait son rire dans les coulisses; ni que Talma rugissait dans la vie privée. On parlait de Boissy-d'Anglas. Un très-rieur dit : — J'estime que là encore la tendresse publique a pris fausse voie ; on admire seulement, dans le fameux tableau, Boissv-d' Anglas, et on oublie le député Féraud — dont la situation est encore plus à plaindre, puisqu'il a sa tête au bout d'une pique ! — Plus à plaindre, non, lit M. Buffet, Féraud était bien mort et Boissy-d'Anglas ne savait pas encore, ce qu'on ne sait qu'après — s'il mourrait bien ! — Bien mourir, monsieur le président, c'est plus facile que bien vivre ; et dussé-je être regardé comme un fat, je suis certain que j'aurais salué la tète de Féraud. — Moi, je l'espère seulement >> fit froidement M. Buffet. Il y eut un silence. — Ce ton modeste et pourtant dédaigneux en face de ce hâbleur: c'est la note de Rossi !

Quand on disait au comte Rossi : — « Prenez garde aux assassins ! » il répondait, non comme a dit l'histoire — « Ils n'oseront pas » mais — « Je crois que le danger s'en va devant le regard fixe et tranquille de l'homme; cependant je puis être frappé par derrière; alors que Dieu me fasse la grâce de bien mourir! je ne puis répondre que du bien-vivre! » — N'est-ce pas là M. Buffet?

Il y a dans ce moment, en France, peu d'hommes qui représentent quelque chose. — On représente surtout soi et ses amis. Je vous indique du doigt M. Buffet, comme représentant quelque chose . — le système parlementaire. Ministre de la République en

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1848, de Napoléon, de Mac-Manon, il peut dire, sans qu'on lui réponde — « Tu mens » — « Ma vie a été une ». Il n'a pas eu qu'un seul serment, mais il n'a eu qu'une seule passion : le self-goverument. Il n'a pas eu qu'un seul uniforme, mais il n'a eu qu'un seul maître, ou mieux qu'une seule maîtresse chérie — la liberté constitutionnelle et parlementaire. Autorité, au-dessus ; contrôle, au-dessous ; irresponsabilité de l'exécutif; mobilité du législatif; changement des bras, la tète demeurant impassible — selon les déplacements de la majorité parlementaire — ce furent là les devises de sa vie publique. M, Buffet est un politique anglais. Un homme de France lui ressemble ; à qui il ressemble. C'est le duc de Broglie.

Je suis trop respectueux pour le public, à qui j'ai l'honneur de parler, pour ne pas répéter, d'après le cliché commun, qu'il y a des abîmes entre ces deux hommes. Mais je n'en crois pas un mot ! Dans toute époque troublée, si vous voulez savoir où sont les hommes supérieurs, regardez où vont les haines. Tous les deux n'ont peut-être point excité les mêmes colères, mais également des colères d'extrêmes. M. Buffet et le duc de Broglie appartiennent à la politique anglaise, qui elle-même est une copie de notre ancienne grande politique française. Je palpe la chaîne de fer ou d'or qui lie ces deux hommes. M. de Broglie, c'est le tory; M. Buffet, c'est le whig. Et, disent les malins des bords de la Tamise : la plus grande différence qui existe entre un tory et un whig, c'est que l'un est au pouvoir, quand l'autre n'y est pas. Je sens cela si vivement que, l'autre matin, allant porter ma carte chez M. Buffet, au n° 2 de la rue de Saint-Pétersbourg, je dis à la vieille concierge au long nez : — «C'est pour lord Buffet ». Et la

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brave dame n'a point paru plus étonnée que quelqu'un qui a entendu souvent dire cela!

Rataplan, plan, plan. — C'était AL Buffet qui passait. Les soldats présentaient les armes. C'était là, en effet, le roi de la France contemporaine, puisqu'au jour de Tan le maréchal allait chez lui avant qu'il n'allât chez le maréchal. Il marchait lentement; grand et voûté, comme un montagnard des Vosges, mais aussi — je tiens à ma comparaison — comme un ministre anglais voûté par l'habitude du cheval de chasse. Il ne posait point et n'avait. rien de trop solennel. Je lui ai vu lire parfois des papiers. M. de Morny ne l'eût pas fait! Mais il avait un grand cordon rouue et sa ressemblance avec le chef de l'Etat' J'ai vu quelquefois, en pareil cas, M. Grévy se moucher dans un foulard de couleur, comme un chanoine qui se prépare à écouter un long sermon. M. Buffet n'avait qu'un mouchoir de toile blanc, avec lequel il avait Pair, au cours de la séance, d'essuyer une sueur qui ne perlait pas à son front. Ces hommes secs et froids ne transpirent jamais. J'imagine qu'il essuyait seulement l'ennui.

D'ordinaire, M. Buffet écoutait moins qu'il n'en avait l'air. Grâce à son expérience des affaires, il comprenait dès l'exorde ce que voulait dire l'orateur. -Mais si la question entrait dans un air ambiant, orageux ; et si l'orateur était un nerveux ou un maladroit, M. Buffet debout, dardait, du fond de ses tempes bossuées et de dessous ses paupières miabaissées, un regard qui tombait comme deux grilles sur les épaules de l'opinant. En pareil cas, les secré-

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taires, bien connus pour ne jamais écrire et pour souvent causer, gardaient un silence plein d'attente. Si le mot voulu ou non voulu par l'orateur sortait de ses lèvres, M. Buffet se redressait un peu et, regardant la salle, il laissait tomber, avec une voix forte mais voilée comme un timbre couvert, une phrase où chaque mot détachait une pensée concise. La phrase lourde écrasait parfois le coupable conscient ou maladroit. Mais s'il était robuste et regimbait, M. Buffet détachait froidement d'autres verbes et d'autres adjectifs qui, produisaient à l'orateur l'effet d'une partie du plafond qui fut tombée sur lui.

La tête de M. Buffet est une de celles que la nature a sculptées à coup de hache. Cela a un relief étonnant et se détacherait de tous les fonds. Je ne reviendrai point sur son portrait fait plus haut, mais je le rappellerai pour dire que, dans sa dernière allocution, où il fit allusion à la mort récente de sa mère, la figure de M. Buffet oublia d'être impassible. Cet homme n'aura été surpris qu'une fois sans masque. C'est un fils de veuve ! Son père, ancien soldat de l'Empire, était mort de bonne heure. On reconnaît dans la vie privée ces fils de la femme ! Je viens de le remarquer dans le portrait de M. Rouher.

M. Buffet est doux, confiant, aimant, , se livrant peu, mais bien, plein de ces délicatesses charmantes qui, dans sa vie publique, deviennent des sauvageries de high-life. — « Comment voulez- vous que j'aie l'esprit à cela, disait-il à M. Bocher ; moi qui viens de perdre ma mère! — Mais, mon cher ami, répondit M. Bocher, par ce temps le pouvoir est, hélas ! de grand deuil !

Quand, le 23 mai, M. Buffet alla chez le Maréchal,

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il lui parla avec une éloquence émue pour lui faire accepter le pouvoir et le Maréchal, à demi-ébranlé, dit : « Ah ! vous êtes un grand avocat ! » — « Non ! Maréchal, mais je plaide pour une grande veuve ou pour un grand orphelin ! » Un dernier mot pour finir. Un jour, le général de Cissey envoya, pendant une interpellation très-délicate de M. Ferry, M. Desjardins auprès du président. — « Le général m'envoie pour vous demander si, à votre sens, il doit répondre à ce que dit M. Ferry !» — « Non ; en pareil cas, le silence dit assez et la parole n'aurait le droit de ne rien dire. » — C'est bien là une phrase de M. Buffet.

Je ne sais si le cabinet Buffet pourra faire de grandes choses. Le ciel est bien bas par ce temps d'orage pour qu'on puisse lever très-haut la tête sans réveiller le tonnerre.

P. S. — J'avais raison de douter du succès de M. Buffet. Ministre, il s'est montré trop parlementaire et trop formaliste. Le règlement l'a tué. On eut dit d'un capitaine de vaisseau qui, pendant Forage, s'occuperait de maintenir sur sa tête son chapeau de grand uniforme plutôt que de guider le vaisseau dans la tempête.

Disons mieux, le pouvoir a été pour M. Buffet ce qu'il a été pour tous les hommes d'État de nos jours, cette fameuse guérite où tous les soldats se tuaient l'un après l'autre.

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