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Sa bosse est comme le dos des marsouins ; — elle annonce Forage ! Je sais qu'il est d'un goût douteux de trop souligner les défauts physiques de l'homme dont on fait le portrait ; mais ici la bosse fait partie de l'individualité politique. Vous seriez étonné, si vous la supprimiez, de voir combien peu il resterait de M. Naquet. De même ôtez à Byron son pied-bot : — le poète perdrait ses qualités les plus âpres. Quant à la célébrité de M. Naquet, elle a cela de particulier que tout à coup elle est sortie du sol foulé, comme un potiron après l'orage. Il est bon de se hâter pour en parler, car les champignons vivent ce que vivent les roses.
M. Naquet, dont le nom veut dire en vieux français « petit laquais », est vraiment un personnage étrange. Si les murs de l'Hôtel-de- Ville n'étaient pas encore là, pendant comme des loques, je croirais dessiner ici un acteur de Guignol. Mais c'est une des notes de ce temps ! Tout y est déplacé comme dans une chambre après un grand vent qui a ouvert la fenêtre -, les bottes sont sur les tables et la pendule est sur le lit. Tout y prend des formes trompeusement démesurées, comme dans la nuit de tempêtes. M. Naquet n'est ni grand, ni haut ; il est opaque. Il lui faudra bientôt un cadre énorme. Je sens en e$et que je fais ici le portrait d'une entité considérable, car
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clic est la logique de la Révolution. D'autre part, M. Gambetta, c'est la Révolution habillée ; M. Naquet, c'est la Révolution toute nue. — J'estime qu'il y a des choses nues qui sont plus belles !
M. Naquet est né bossu, c'est-à-dire haineux. Il est né bossu, c'est-à-dire intelligent et ambitieux. Chacun sait qu'un bossu est grincheux comme un homme à qui on monterait sans cesse sur le pied. Ses succès à Técole de médecine le signalèrent de bonne heure à la génération dont j'ai l'honneur de faire partie. Il pouvait devenir un médecin ou un chimiste fort distingué. Mais le jeune agrégé comprit qu'il ne pourrait atteindre le professorat que dans un temps fort éloigné. Or, la théorie de M. Naquet est, on le sait, » jouir «.Certaines natures sentent d'ailleurs le changement prochain du temps — comme les anguilles ! Alors il joua résolument sa carrière sur une seule carte. En ce temps beaucoup de jeunes gens firent ainsi. Ils gagnèrent. La carte sortit le 4 septembre 1870.
Or, M. Naquet employa, pour être un homme prêt à la fortune du lendemain, le moyen si connu qu'il en est resté banal. Il mit dans les pages d'un livre certains vieux clichés anti-sociaux. L'empire tomba dans le piège. On mena l'auteur du livre en police correctionnelle, c'est-à-dire au Capitole. On peut dire que M. Gambetta et M. Naquet sont nés à la même barre. Le premier à la barre de la gauche du président, le second à la droite. Ces messieurs ne pourront pas dire que je n'ai point la mémoire bonne. L'histoire qu'on revoit dans le souvenir en fermant les yeux est quasi aussi intéressante que celle qu'on voit en les ouvrant.
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M. Naquet parla pendant deux heures. Il avait étendu, sur la barre, de nombreux feuillets au milieu desquels il s'égarait souvent. Il se défendit non pas en « plaidant non coupable, » mais en plaidant les circonstances atténuantes. Ce qu'il voulait, c'était une condamnation; et ce qu'il ne voulait pas, c'était une condamnation forte. Sa parole facile, abondante, colorée, vive, eut certain succès. Personne ne s'aperçut que M. Naquet n'avait donné dans son livre rien de son cru ! — Gomme les garçons de la Morgue, qui ont été condamnés l'autre année, il démarquait le linge des morts.
A partir de ce jour, il fut quelqu'un dans le cénacle dont M. Gambetta était le prophète. Après le 4 septembre, on le trouve à Tours président du Comité de défense. Son cabinet était au rez-de-chaussée d'une maison neuve, laquelle se trouvait à gauche, dans une petite rue perpendiculaire au Lycée, devenu l'hôtel du gouvernement. Dans ce cabinet, il y avait un grand fauteuil de velours rouge-grenat. Là, M. Naquet donnait audience aux nombreux individus qui apportaient des projets ou des systèmes de guerre. Pendant un mois, il s'est occupé du moyen de se mettre en communication avec Paris, par la Seine. Ce fut également à Paris un sujet d'études. On sait que la Seine se refusa obstinément à ce rôle. Trois fois par semaine, M. Naquet prenait part à la réunion du Comité de la guerre. Nos braves officiers ne se doutaient certainement point qu'ils avaient été commandés par M. Naquet! Mais Dieu savait sans doute que cet athée présidait à nos destinées, — et cela explique bien des choses! Ceux qui n'ont pas vu, dans la rue Royale de Tours, se promener ce fameux
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gouvernement en la personne de MM. Glais-Bizoin, Crémieux et Naquet, trio moins charmant que le trio Reichemberg, Baretta et Samary, n'ont pas vu un des côtés pittoresques les plus étonnants de cette époque.
Pendant la guerre, on parlait d'une réelle influence de M. Naquet sur M. Gambetta. En effet, le jeune dictateur avait une intelligence trop vive pour ne pas comprendre qu'il était en beaucoup de choses d'une ignorance complète. — Depuis, il a travaillé ! Cela explique l'influence que prirent sur lui les hommes qui savaient quelque chose comme M. de Freycinet et M. Naquet. Si, au lieu d'un ingénieur et d'un médecin, il avait rencontré un soldat dans son cabinet, M. Gambetta n'eut point embrouillé sans cesse, de si fâcheuse façon, les opérations de la guerre. Le docteur Naquet recevait, sans compter les menus frais, mille francs par mois pour conseiller le ministre de la guerre. — Et dire qu'il y a des gens, qui trouveront que c'est cher !
M. Naquet devint député. Tout le monde l'a vu des tribunes. Il va d'un banc à un banc de l'extrême gauche, et se fait remarquer par la vivacité de ses gestes et par ce qu'on sait. Il fut .de ceux qui surent parler à la tribune, mais ne fut point de ceux qui se firent écouter. On le regardait comme une doublure de M. Gambetta. Et jusqu'au jour où la doublure se sépara violemment du paletot, M. Gambetta traita de haut M. Naquet. « Prenez garde; vous allez passer à l'état de gêneur, » lui disait-il publiquement dans la galerie des Tombeaux, il y a trois mois.
M. Naquet ressemble à un homme de quarante ans. Ses longs cheveux noirs ondulés rappellent assez
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la coiffure d'un saltimbanque. Sa figure indique la bosse sans que M. Naquet se détourne. Cependant elle est plus énergique que les physionomies spéciales aux bossus. Cet homme qui, dans ses théories philosophiques, fait tout aboutir au ventre — n'a point de ventre ! Ses jambes commencent au bas du gilet. Sa bosse n'est point difforme. — On peut dire d'elle que c'est une bosse agréable. Enfin, il a le gros nez crochu du cacatoès.
M. Alfred Naquet en était là de son impuissance, quand M. Louis Blanc fut pourchassé par tout le parti gambettiste. Le petit rageur, qui est un esprit fort expérimenté, fit comme un vieux lièvre chassé, lequel fait partir devant les chiens un autre lièvre. Il lança en avant M. Naquet, qui ne demandait pas mieux que de courir. Et M. Naquet fit si bien que, lièvre, il fit, un beau jour, tête aux chiens, — comme un sanglier! Alors, trempant sa plume dans l'encrier de Proudhon ; vivant, avec le géant révolutionnaire, dans le même néant — la crevette et la baleine vivent bien dans le même abîme ! — il cria à Gambetta le fameux mot de Proudhon : — « Tu es un Jacobin nanti ! »
Si les morts n'entendent pas haut, Proudhon a dû tressaillir dans sa tombe ! Vous souvenez-vous du 1 8 mars parisien ? De ce chiffre honteux comme un grand numéro des boulevards de l'Ecole militaire ': Deux partis divisèrent aussitôt la Commune : le parti des jacobins représenté par Delescluze et le parti des communistes ou socialistes représenté par les amis de Millière. — M. Naquet appartient à l'un et à l'autre
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de ces partis. Je ne veux point l'appeler communard. Je n'en ai pas le droit. J'estime que le plus grand reproche qu'il faisait mentalement à la Commune, c'est qu'elle n'avait pas, pour le moment, des chances de réussite. Mais c'est un fait incontestable que l'attitude de M. Naquet pendant la Commune ne me donne point le droit de lui dire « vous en étiez ! » — J'en suis fort aise. C'eût été vraiment grand péché que M. Naquet fut tué comme Delescluze et Millière. M. Naquet me semble être un homme providentiel, comme le hareng est un poisson providentiel. Il vient à son heure. Il éclaire vivement le chemin où nous marchions. Tout à coup nous voyons deux hommes, M. Gambetta et M. Naquet qui, comme deux chiens, se disputent un os. — Et nous savons que cet os, c'est la société française !
J'ai vu M. Naquet, il y a deux mois, à la gare d'Orléans. Il était vêtu de son costume favori : pantalon de nankin et paletot sans taille en couleur marron. Son chapeau panama était sale au ruban et bossue sur les bords. C'est un costume assez mal choisi pour un apôtre de la volupté. Mais il est, en définitive, plutôt pécheur de goujons que de cœurs, et c'était absolument le vêtement, d'un pêcheur à la ligne. — Il prend les vers dans la tombe de Proudhon !
Aujourd'hui le succès l'a déjà grisé. Il en appelle au peuple de l'ostracisme auquel l'a condamné M. Gambetta. Il a raison. M. Naquet c'est la Révolution ; c'est le même homme que le Babeuf de 1 793, de même que la vague d'aujourd'hui est la même \ ague d'autrefois; c'est le même cri contre le rivage. — Il a la note de la tempête éternelle.
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Et chose inouïe ! c'est M. Gambetta qui représente la société. M. Naquet redit à la femme qui allaite son enfant et au jeune homme qui se courbe sur son œuvre quotidienne : « Sursum corda, mon frère et ma sœur; laissez-là l'enfant et l'œuvre ! Le mot d'ordre de l'humanité est jouissance brutale, non pas pour demain, ni pour ce soir, mais jouissance de l'heure présente. » Vous avez lu sa théorie sur le divorce triennal. A ce compte, M. Naquet, s'il venait au pouvoir, pourrait épouser en vingt-et-un ans les sept plus charmantes actrices de la Comédie-Française. Je vous ai dit que M. Naquet est un rusé !
Avez-vous songé à rénorme déplacement, nonseulement du droit public, mais du droit commun, si les idées de M. Naquet arrivaient légalement au pouvoir, en vertu du suffrage universel? Bégageonsnous de l'impression drôle que donne M. Naquet qui vient sur la scène dévoiler les trucs de M. Gambetta, comme le ferait ce chanteur bossu bien connu dans les cafés-concerts, M. Chaillé, qui viendrait expliquer les tours des successeurs de Robert-Houdin. Voyons en M. Naquet un personnage sérieux, et nous serons dans le vrai. Déjà il a empoigné les masses. Pendant que j'.écrivais ce portrait, un ouvrier tapissier était dans mon cabinet. Je le questionnai au sujet de M. Naquet. 11 me dit : « Celui-là est un bon -, nous avons enfin un homme convaincu qui prend nos intérêts ! » Pauvre âme ! — Si le compositeur a mis « pauvre âne » laissez tout de même ! Et voilà comment ce peuple si intelligent de Paris se prend à des amorces où des carpes ne mordraient pas !
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Oui, avez-vous songé à cet énorme déplacement, non-seulement du droit public, mais du droit commun, si les idées de M. Naquet arrivaient légalement au pouvoir, en vertu du suffrage universel? Déjà un homme qui, pendant quatre ans, a nommé des évoques et que j'ai dessiné ici, traite comme avec respect M. Naquet. M. Jules Simon est un fort honnête homme, mais il connaît mieux le vent qu'un vieux marin. Déjà il ménage M. Naquet. A partir du jour où M. Louis Blanc sera au pouvoir, le gendarme sera du côté des théories de M. Naquet. Nous serons des criminels de droit commun. — Si cela était, il faudrait dire dès aujourd'hui à la société ce que le grand tragédien Rossi dit à Desdemona, avant de la tuer : « Avez-vous prié ce soir, Desdemona ? »
Heureusement nous n'en sommes point là. Je suis optimiste. Nous avons un moyen très-facile de nous défaire de M. Naquet, quand il aura mangé quelques-uns de ses congénères. Il ne s'agit pas de sévir brutalement contre lui et ses idées. La violence crée des martyrs. Les idées ne meurent point avec ceux qui les ont défendues. En coupant par morceaux avec le fer, le ténia-révolution, vous ne faites que créer d'autres ténias !
Il faut laisser au mal la liberté, pour donner au bien toutes ses coudées franches. Nous devons aujourd'hui nous servir de l'arme légale : le suffrage universel. Qu'importe si elle est mauvaise; nous en parlerons après. En fait, elle est unique. On ne peut choisir. La société est à mi-couchée sur le flanc. On dirait d'un vaisseau qui montre sa carène rougeàtre
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comme le ventre d'une immense carpe blessée. Relevons-la avec le levier contemporain. Servons-nous de l'arme neuve. Dans la tempête, les vieux paratonnerres rouilles sont dangereux. Marchons derrière nos ministres modérés et énergiques. Nous les attaquerons après, s'il le faut. Bref, eux et nous, faisons en sorte qu'aucun nom de la révolution sociale ne sorte de l'urne prochaine. Je vous dis que c'est facile ! Un Naquet non réélu n'est plus qu'un bossu. — Au contraire, s'il est réélu, c'est un Quasimodo qui sonnera, avec le bourdon de Notre-Dame, le tocsin révolutionnaire.
Sur la petite place de Louvois, où jouent maintenant les enfants du quartier Richelieu, il y avait L'avant-dernière salle de l'Opéra. Ce soir-là, le duc de Berry mourait assassiné par Tanne que Mazzini appelait l'arme régicide de précision — le poignard. Le prince dit à sa femme éplorée : « Ménagez- vous; songez à l'enfant que vous portez dans votre sein ». C'est ainsi que la France connut la prochaine naissance du comte de Chambord! — Par la bouche de l'agonie! Au milieu du sang et des sanglots! — Dans une arrière-loge d'avant-scène ! Trois mois après, le duc de Bordeaux venait au monde. — On peut dire qu'il a souffert avant de naître.
Les cent et un coups de canon traditionnels annoncèrent qu'une nouvelle auguste victime était née à la Révolution. L'enfant royal grandit dans un intérieur triste et froid. Le roi, qui avait été le plus charmant sourire du royaume, était sombre comme une fête éteinte. Le duc d'Angoulêmc, le Dauphin, était morne comme Louis XII. Madame la Dauphine avait apporté autour d'elle l'atmosphère de la Tour du Temple. Jamais princesse ne monta si haut dans le malheur. Elle avait gardé de la tragédie inoubliable l'allure hautaine et roide du théâtre antique. Seule survivante d'une catastrophe sans précédent, elle avait dans le regard le reflet des trois rovales agonies.
Le baron P..., officier d'ordonnance du duc de Bordeaux, en 1829, m'a dit ceci :
« Mon père, qui a servi la maison de France, disait : La Révolution a écrit de Madame qu'elle était le seul homme des Bourbons \ c'était une idiote plaisanterie. Mais la princesse était grande entre tous et toutes par l'énergie et la sainteté. Elle eût peut-être sauvé la royauté, si elle avait été, le 26 juillet,, à Paris, et non à Bordeaux. Je l'ai adorée et je n'ai jamais pu l'aimer. Toutes les fois que j'entrais pour mon service dans ses appartements, je sentais le froid glacial d'une antique cathédrale, et je cherchais machinalement le bénitier. »
Seule, la mère, Napolitaine, réchauffait l'enfant. En ce temps, les Tuileries n'avaient pas de jardin réservé. La monarchie du droit divin n'osa jamais prendre au Parisien un mètre du jardin public. Le peuple traversait les cours et le palais. Le même soldat m'a dit : « Nous n'avions, aux Tuileries, ni soleil ni joie. Nous ne connaissions pas le at home des simples bourgeois. La foule regardait sur les tables et dans les lits. M""' de Gontaut emmenait, le plus souvent qu'elle le pouvait, à Versailles et à Vincennes, le prince et sa sœur. Ces jours-là étaient jours de fête : on se sauvait vraiment de cette vieille baraque des Tuileries. Mais il fallait rentrer, chaque soir, parce que le roi voulait toujours voir son petitfils pendant ou après le dîner. Le palais eût été inhabitable si le prince ne l'avait empli de son mouvement et de son rire. Le roi, le dauphin et la dauphine semblaient faire la partie du mort au whist. »
Le prince avait une vivacité charmante qu'il tenait de sa mère. .Mais, de temps en temps, il s'arrêtait soudain au milieu de ses jeux, comme le font les petits chats qui, tout à coup, semblent écouter quelque bruit inconnu.
Il était bien joli avec sa large collerette blanche ! Quand, vêtu d'un petit gilet rond couleur bleu barbeau, avec un pantalon blanc un peu large, le grand cordon de Saint-Louis ou la plaque du Saint-Esprit, l'enfant aux cheveux blonds frisés galopait devant les bataillons de la garde royale, — celui qui eût dit à ces soldats quasi-géants qu'un jour viendrait où M. Glais-Bizoin passerait la revue à la place de l'enfant, eût peut-être étonné ces braves gens ! Lorsque Tétendard blanc, avec sa cravate d'or, s'inclinait devant le petit cavalier, une tireuse de carte qui eût annoncé qu'un jour l'enfant, devenu homme, s'envelopperait des plis de cet étendard comme d'un linceul glorieux, eût été menée au violon.
Pendant ce temps, le prince de Polignac perdait la partie royale, avec des atouts plein la main.
Un matin, Mme de Gontaut, gouvernante des enfants de France, dit au prince : « Nous allons partir ». Le prince avait pressenti quelque chose d'étrange. Les enfants sont physionomistes, parce qu'ils regardent les ligures sans être distraits par les choses.
Il ne voulait pas partir. Il fallut comme décrocher ses petites mains, des pieds dorés d'une table. — Si l'enfant avait tenu bon, que de révolutions de moins !
Vingt-quatre heures après, à Rambouillet, le vieillard remettait la couronne à son fils et le fils la
remettait à l'enfant. Ce fut une scène de Shakespeare. Le prince fut roi de France pendant douze heures. J'ai eu entre les mains un document ainsi conçu : « Au nom du roi Henri V, etc. », c'est daté du i" août et de Rambouillet. Et Napoléon III a reconnu la validité dudit titre. A Rambouillet, il y avait des canons; — mais il paraît que les canons ne servent qu'à annoncer les rois et jamais à les défendre !
Une berline lourde et large — on dirait que c'est toujours la même qui sert en pareil cas! — emmena les trois rois. Le prince se tenait debout près de la portière, quoi qu'on fît et malgré une pluie fine qui tombait. — Comme ces petits aiglons qui passent toujours le cou à travers les barreaux de la cage, quand on les emporte.
L'officier qui m'a raconté tout ça, et qui me touche de bien près, ne le quitta que sur le sol étranger, où ils débarquèrent. Les sceptiques ont dit que la patrie n'était qu'un poteau gardé par des douaniers. — Cet officier m'a dit qu'en passant la frontière, l'exilé entend comme une lourde porte qui se ferme.
L'exil fut bien sombre. Le roi Charles X mourut comme un vieux pèlerin fatigué qui se couche au bord du chemin. Le duc d'Angoulême, qui cachait sous une enveloppe froide et ingrate un des plus grands cœurs de prince, mourut ! désillusionné, ennuyé — comme un homme qui baille ! Un soir, on vit la duchesse d'Angoulême sourire. On comprit que ce premier sourire était son dernier soupir! Puis elle resta étendue sur son lit, les mains croisées par la prière, comme ces reines marmoréennes qui sont couchées sur leur tombeau.
Cette femme qui, vivante, ressemblait à une morte,
ressembla, morte, à une vivante. Bossuet manqua à son oraison funèbre. La vie et la mort eussent été, chose rare, à la taille de l'oraison funèbre. Le comte de Chambord resta seul.
Il voyagea. Il vit les hommes et les choses du dixneuvième siècle. Il apprit beaucoup. Dieu lui avait laissé une des plus belles intelligences de prince que l'histoire ait connues. Il av^ait aussi la beauté. Une barbe blond de Christ et des yeux bleu de firmament.
Le prince rôdait parfois autour de la France, comme un banqueroutier qui a peur des gendarmes. Il ne voulait pas mettre le pied, même à la dérobée, dans la maison de ses pères. A coup sûr, les Bourbons ne sont pas plus la France que M. Garnier, l'architecte, n'est le nouvel Opéra \ mais ils ont construit toute la France contemporaine, qui a perdu depuis bien des pierres, malgré la parole célèbre de M. Jules Favre.
1848 vint. Le fils d'une petite nièce de M""' de Lamballe était un des chefs de Tannée de Lyon. M. de Falloux doit s'en souvenir. Cet officier dit au duc de Lévis : « Si le roi monte à cheval ici, le général de Castellane et l'armée le suivront ». Le prince ne voulut pas. Cependant, la royauté devait être faite. Elle se fit sous la forme empire. Quand chacun de nous aura dit ce qu'il sait, l'histoire sera écrite; elle sera parfois drôle.
Alors, l'exil s'assombrit de plus en plus. Seule, l'ange modeste, qui est la femme du prince, emplissait de sa tendresse inquiète ce grand vide froid et nu. Il ne resta bientôt autour de lui que les fidélités entêtées. Il y a des hommes qui saluent les soleils
couchés, comme cet Anglais qui ôtait son chapeau devant le Jupiter du Campidoglio romain, en disant : « Saluons toujours ! qui sait s'il ne reviendra pas en faveur ». Or, même ces hommes-là avaient abandonné le prince.
Jamais roi ne parut plus loin du trône. Dieu qui seul savait, souriait. Un jour vint où on dit partout : « la royauté est faite ; il ne manque que le roi ; le roi va venir ». Dieu, qui seul savait, souriait. Et aujourd'hui, pendant que nous disons « c'est fini! » peutêtre Dieu sourit-il, parce que, seul, il sait.
Il est donc rentré dans son exil volontaire. Plus grand que jamais, mais plus impénétrable aussi. C'est malaisé de faire le portrait d'un homme si haut qu'il cesse d'être humain. Si on trouvait chez lui un sentiment vulgaire, on serait aussi étonné que celui qui sentirait battre un cœur d'homme dans la poitrine de marbre du Moïse de Michel- Ange.
Parmi ceux qui ont vu de très près et à différentes reprises le comte de Chambord, il y a M. de Villemessant, qui a fait, dans les Mémoires Sun journaliste, le portrait du comte de Chambord. Il voit son roi comme à travers des larmes. Et quand il trouve enfin la noiz-Figaro, il a comme honte d'elle. Il la cache au bas d'une page et l'habille en caractères microscopiques. Pourtant, c'est joli et comme c'est venu naturellement en voyant le prince, pour la première fois, à Wiesbaden ! Regardez. « J'ai dit au prince : Vous seriez laid comme Crémieux que je n'en défendrais pas moins mon principe ; mais je vous aime mieux comme vous êtes. — Moi aussi, me répondit le prince en souriant.
On sait que M. de Villcmessant, à qui le comte de
Ghambord montrait une aiTection toute particulière, fut un des visiteurs de l'exilé qui, malgré leur émotion, osèrent, non sans y être autorisés, le plus lui dire franchement des vérités. Est-il bien sûr de les lui avoir toutes dites ?
Je retiens de ce beau portrait ressemblant — vécu, dirai-je, le passage suivant :
L'impératrice de Russie, femme d'un grand sens, a dit en voyant le comte de Chambord : « On sent qu'il est le premier gentilhomme du monde ». Cependant le prince n'a jamais commandé. Mais il est d'une race habituée à régner sur les autres. Cette grandeur originelle se retrouve dans le monde animal. Regardez le lion né au Jardin des Plantes. — Il ne s'est jamais servi de sa force. Il n'a pas vu fuir devant lui ses sujets du désert. Cependant, son attitude est celle d'un maître. Ce je ne sais quoi de royal qu'il a, ne réside pas seulement dans sa haute taille et dans sa force musculaire. Il a une manière de regarder et de se laisser regarder qui vient des générations de lions qui se sont succédé. Le premier lion qui fut ne devait pas avoir cet air-là.
Je donne cette opinion pour ce qu'elle vaut ; ce n'est, en définitive, que l'opinion d'un seul homme.
Son regard limpide et profond a bu l'infini tranquille. L'image de la rue n'a pas 'troublé la prunelle. Le front est haut. Le corps a grossi. Le prince boîte, depuis qu'il s'est cassé la jambe. Mais il y a un vers latin qui dit que c'est la tête qui fait les rois. D'ailleurs, tout roi de France est « un homme à cheval ».
Le prince a dit « Parlez, mon cher Villemessant, dites-moi tout ». En effet, il a une grande qualité pour un roi : il sait écouter. La phrase de l'ancien :
« Les rois ont leurs oreilles aux pieds » voulant dire qu'on ne leur parle qu'à leurs pieds — n'est pas faite pour le comte de Chambord. Ce n'est pas sa faute, si, ainsi que je m'entête à le croire malgré tous ses plus fidèles, il connaît mieux la France que les Français. Il est très- éloquent, quand il le veut. Il sait — comme aujourd'hui on n'a guère le temps de savoir. C'est un économiste de haute allure comme le comte de Paris. Il faisait demander, l'autre an, le budget d'une imprimerie parisienne, constituée en société coopérative et avait envoyé un questionnaire qui indiquait bien que le prince connaissait les infiniment petits de cette question énorme.
Pendant l'empire, il avait signalé — son ouïe est fine comme chez les gens qui vivent dans les solitudes ! — les craquements du grand navire qui fatiguait en grosse mer et sombra dans la tempête. Son style est personnel. C'est daté du grand siècle et c'est écrit sur les sommets. Parmi les lettres qu'il envoie à ses fidèles, dans leurs douleurs domestiques, il y a certains billets qui semblent être écrits par le Temps sur le granit d'une tombe.
Cependant le comte de Chambord est de notre chair. Ce doit être permis de chercher dans sa veine et sur ses nerfs certaines influences. Je crois que tout d'abord l'âme de l'enfant royal a été blessée à l'aile par l'injustice commise en i83o. La France n'avait aucun motif d'exiler l'enfant avec les trois responsables. La mort du Dauphin, Louis XVII, s'explique au point de vue de l'abominable Révolution de (p. La Révolution voulut mettre entre la royauté et la France de telles horreurs que personne n'osât se détourner en fuyant, — comme Loth après l'incendie.
1 7- ' PORTRAITS 1) EGNOl US
L'exil du duc de Reichstadt s'explique aussi. L'Europe devait mettre, pour dormir tranquille, l'enfant en cage auprès de l'aigle cloué à Saint-Hélène comme une chouette sur une porte. En 1848, la République devait exiler le petit-fils avec le grand-père, — car la couronne est plus redoutable sur la tète d'un enfant que sur celle d'un vieillard. Mais, en i83o, la France eût pu conserver le comte de Chambord. Elle l'eût nourri à sa façon. Le prince eût grandi dans l'atmosphère moderne.
Bref, il y eut une injustice : or, cherchons dans notre vie, nous autres petits, qui faisons partie de Timmense nuit humaine. Nous trouverons que ce qui nous a fait un mal inguérissable au cœur — c'est quelque injustice ! Devenus hommes, nous avons été moins impressionnables et peut-être sommes-nous moins étonnés par l'Injuste que par le Juste. Mais si vous portez votre cœur en écharpe, lecteur, je soupçonne qu'une injustice commise sur votre enfance en est la cause. — Il en est ainsi du comte de Chambord ?
Savez-vous pourquoi certains grands oiseaux de race royale volent toujours très-haut. — C'est qu'ils ont été blessés par quelque coup de feu, toutes les fois qu'ils se sont rapprochés de terre !
Le prince a une passion qui déborde dans toute sa vie privée; il adore la France. Il l'aime à la folie. Son âme, dans toutes ses courses et sur toutes les hauteurs, est comme ces hirondelles qui emportent, accroché à la patte, un ruban de France.
Cependant le comte de Chambord est venu rarement en France. C'est l'homme dont on a le plus parlé et qu'on a le moins vu.
Dans un de ses voyages, ce prince voulut aller voir la basilique où tant de fois avaient retenti les Te Deitm pour les victoires des rois ses ancêtres.
L'ami dévoué qui l'accompagnait a depuis raconté ce touchant épisode :
« Il n'était pas encore six heures • nous descen- » dîmes devant Notre-Dame. Monseigneur fit quel- » quespas dans l'église et s'agenouilla auprès d'un de » ces énormes piliers qui entourent la nef. Je m'é- » cartai avec respect pour laisser le prince entier à » son recueillement.
» Involontairement mes souvenirs peuplèrent en » un instant la solitude de la cathédrale; je la vis » s'illuminer, se parer de tentures de fêtes, et, au » milieu d'une foule immense, il me sembla distin- » guer tous les grands corps de l'Etat défilant devant » mes yeux pour aller prendre place dans de hautes » estrades ; mes oreilles s'emplirent des éclats de » l'orgue, du bruit des cloches qui sonnaient à toute » volée, du canon qui tonnait et des tambours qui » battaient aux champs ! Un vieillard aux cheveux » blancs présentait à Dieu, en lui demandant sa pro- » tection, un enfant nouveau-né, et tout le peuple » assemblé, toute la noblesse, toute l'armée, lui » juraient obéissance et fidélité. Cet enfant, c'était le » duc de Bordeaux, le roi de France!
» Cet éblouissement ne dura qu'une minute, et » au bout d'un instant, la foule avait disparu, les » cloches, le canon, l'orgue, les tambours s'étaient » tus, et à vingt pas de moi, cet enfant devenu un » homme, ce prince devenu un inconnu, un passant, » priait au pied d'un pilier de l'antique cathé- » drale, presque touché par la poussière que sou- » levaient deux vieilles femmes chargées de balayer » le sol de l'église ! »
1 y4 PORTRAITS D IGNOTUS
Plus tard, arrivé devant le pavillon Marsan, le prince fit arrêter la voiture, et après avoir longtemps cherché des yeux une fenêtre à demi-consumée, il la désigna du doigt en disant : « C'est là que je suis né. Là, à côté de cette fenêtre, j'avais des grands soldats de plomb qu'on m'avait donnés pour m'apprendre les manœuvres. » Puis, ne pouvant plus se contenir, le prince pleura. Le cocher, croyant qu'on voulait descendre, était venu pour ouvrir la portière. Remarquant l'air attristé du prince, il dit : « Consolezvous, mon bourgeois, cela se rebâtit ces choses-là; j'en ai vu bien d'autres! Ah! les gredins! ils m'ont fait bien pis à moi, ils m'ont mangé mon cheval. » — Voilà très en abrégé ce que M. de Monti a raconté à M. de Villemessant. En passant sur le Pont-Neuf, le prince dit en regardant Henri IV : « Ils me l'ont du moins laissé ». Cette entrevue du prince avec le grand roi a son côté émouvant. L'un était calme, mais fiévreux; l'autre était toujours le témoin gouailleur qui regarde passer devant lui les hommes et les femmes de Paris. Il a été frappé par trois balles pendant la Commune. Aujourd'hui rien n'y paraît. Placé comme il Test, il n'a pas vu brûler les Tuileries et croit peut-être qu'elles sont encore derrière lui.
Voilà fini le portrait du comte de Chambord, qui dépasse la foule non-seulement .de la tête, mais de la poitrine. Un autre, dans notre temps, est peut-être de sa taille, mais c'est un prêtre. Et là, le côté surhumain du caractère étonne moins. Le non possumus de l'un étonnera moins l'histoire que le non possumus de l'autre. Tous deux, le pape et le roi, se partagent le monde idéal et sublime, comme autrefois le pape et l'empereur se partagèrent l'Europe du midi et d'occident.
On a dit que le prince ne vit pas dans notre
monde. C'est une erreur. Mais il vit dans les couches suprêmes de l'atmosphère. On sait, depuis la catastrophe des aéronautes, que l'homme ne peut monter trop haut sans se briser. Il y a comme un plafond invisible. Seul, dirait-on, le comte de Chambord peut vivre aussi haut. Enfin, quand l'homme royal mourra, il y a quelque chose qui mourra en France avec lui — le sentiment du respect. Je veux dire ce qui nous reste du respect que la vie publique contemporaine nous a fait perdre et qui va forcément vers lui, quelles que soient nos opinions politiques.