‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 4 sur 68 · M. LITTRE I I · texte numérisé non relu

M. LITTRE I I

panloup. Mais il n'est point docteur-médecin; ce membre de l'Académie de médecine qui est regardé comme une principale autorité par la Faculté, ne pourrait pas soigner vos rhumatismes sans courir le risque de passer devant la police correctionnelle.

Au fond et en vérité, grand enfant que ce grand savant ! Il a élevé sa fille avec un soin tout particulier. Bien des hommes de mon âge ont dansé avec la jeune fille gaie et rose chez le célèbre penseur catholique, M. de Sacy. Plus tard, elle Ta aidé dans ses travaux. Et elle était, comme sa mère, une catholique trèspratiquante. M. Littré l'accompagnait au catéchisme quand elle se préparait à sa première communion. Je ne tire pas de ces faits plus qu'ils n'ont en eux-mêmes. Mais!, assurément, ce n'est point là les faits et les gestes d'un malfaiteur intellectuel. Je donnerai même raison à Mgr Dupanloup en disant que M. Littré va plus loin dans l'athéisme qu'il ne l'avoue. Je crois qu'il ne croit pas. Ses réserves sont seulement celles d'un homme poli -, — mais il n'a pas été comme ces oiseaux qui, voyant que leurs enfants sont emprisonnés dans une cage, les empoisonnent parce qu'ils ne peuvent les emmener avec eux !

M. Littré vit dans un monde sublunaire. L'autre jour, j'ai fait avec lui le voyage de Paris à Versailles. En entrant dans le wagon, il avait déposé une grosse serviette d'avocat sur le filet du wagon, et il avait mis au-dessus son chapeau : puis, il s'était assis et mis à lire. Le mouvement du train fit tomber sur lui le chapeau. Ii le regarda, trè^-étonné, examina la coiffe et, reconnaissant son chapeau, doucement il le remit sur la serviette. Cinq minutes après, deuxième chute. Deuxième profond étonnemerv du lecteur et deuxième

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examen de la coiffe. Puis, M. Littré remit doucement le chapeau sur la serviette et le filet. Tout l'homme est là !

Le lecteur me permettra comme un cri de la fin. Dans mon œuvre, j'ai cherché à être impartial comme un photographe -, et j'imagine que j'ai réussi, tout en maintenant intactes mes sympathies ou antipathies d'ordre supérieur. Cependant je confesse qu'aujourd'hui j'eusse voulu être partial en faveur de cet homme qui a été, pour beaucoup de nous, un des aîtres de notre pensée. Notre génération avait été empoignée par la science. Elle trouvait chez elle comme un breuvage amer — la boisson verte, celle qui grise, fait oublier et éclaire le milieu sombre où nous vivons. M. Littré a été pour elle le voyageur qui vient de loin et de haut, qu'on écoute avec curiosité et respect. Presque enfants, nous allions lire ses articles chez Mlle Grassot, qui tenait un salon littéraire rue Soufflot. Plus tard, nous avons cherché avec passion sa pensée aoaisée au fond de sa grande phrase sereine !

Il nous faisait mal avec sa philosophie desséchante. Mais nous la lisions si peu ! Qu'on ouvre son livre sur Comte déposé dans les bibliothèques, on n'y verra pas la marque de nos doigts.. Et d'ailleurs, sur ce terrain de l'existence de Dieu, le petit en sait aussi long que le grand. Chacun peut chercher dans sa vie Dieu, et nous l'avions trouvé !

D'autre part nous avions l'àpre volupté de comprendre un grand Littré inconnu de la foule. C'était pour nous une joie d'initié et de gourmet. Mais voici que la rue salue grand M. Littré. Le Rappel va peut-être donner en prime à ses abonnés sa photographie. M. Littré serait-il donc devenu un radical, et le savant que nous aimions aurait-il fait place

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à l'homme politique que nous n'aimons pas ? Ce serait pour nous une désillusion de plus dans une époque où on ne les compte plus!

M. Littré doit pourtant savoir cette loi de nature qui fait que l'ombre est plus forte que la lumière. Le côté noir de son œuvre l'emporterait facilement sur le côté lumineux ; — comme dans une éclipse, l'ombre de la terre gagne peu à peu sur le disque brillant.

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