M. DUFAURE
Aussi, a-t-il toujours Pair de prendre l'intérim du ministère, quand il est nommé ministre. Il demande seulement au tribunal une remise pour les affaires dont il est chargé comme avocat. Puis, quand il quitte le cabinet de ministre, il y laisse toujours quelque chose, comme un homme qui reviendra bientôt. L'autre fois, au ministère de la justice, c'était un paletot d'hiver qu'il avait laissé. — M. Dufaure retrouvera son paletot, en même temps que la France ; l'un n'aura pas plus changé que l'autre.
Vous connaissez la figure de M. Dufaure, — quelque chose de tourmenté et de puissant ; joues tombantes, lèvre inférieure rejetée en avant, à la mode de la maison d'Autriche, — c'est, en effet, sous un humble aspect, un grand dédaigneux, — sourcils comme il n'y en a pas deux autres en France, peu fournis, longs, durs, avec une touffe d'épis qui ne veulent ni blanchir ni se courber; cheveux couchés en désordre ou debout comme des crins; œil non pas doux, non pas lin, — mais œil tranquille ! Ce regard plein d'apaisement, au milieu de cette figure bouleversée, dont les crins rappellent le sanglier, indique qu'il y a là une âme et quelle elle est. Ame belle et bonne, je n'en doute pas, — mais âme forte, j'en suis certain.
Ce regard vous enveloppe tout à coup et disparaît aussitôt sous l'épaisse paupière qui tombe sur lui. Cet homme n'a pas vieilli, peut-être parce qu'il n'a jamais été jeune. On ne se rappelle pas l'avoir vu autrement, ou habillé d'une autre façon. Il n'aura eu, aux yeux de quatre générations, qu'une seule forme et — nous allons le dire — qu'un seul rôle.
I ;N PORTRAITS d'iGNOTUS
M. Dufaure est le premier parmi les avocats contemporains. Voyez-le arriver à la barre. Sa robe est usée, sa cravate blanche paraît plutôt tordue que -pliée. Il a posé sur la tablette son dossier, attaché par une courroie de fil gris. Il range les pièces, une à une, après les avoir regardées de si près (il est myope) qu'il a l'air de les sentir une à une. Enfin il a ôté sa vieille toque, dont la corne droite est bossuée par le toucher de cette main vigoureuse. Et il parle.
Tout d'abord, on croit que cette voix vient d'un autre que lui ; mais cela part de son nez ; non pas à la façon de Rachel ni de Lacordaire, dont la voix était parfois un peu nasillarde, mais à la façon de certains' comiques de théâtre. Cependant on n'a jamais ri et on ne rira jamais! Cette voix bizarre a su causer autour d'elle cette émotion que dans le langage très-vulgaire on appelle la chair de poule, et si elle n'a jamais fait pleurer, c'est peut-être parce qu'elle ne Ta jamais daigné.
La phrase de M. Dufaure est courte. Peu de phrases incidentes. Sa diction est lente, quasi-monotone. Les syllabes se détachent bien. Les désinences ou les repos de voix sont sûrs. A chaque moment, l'orateur prend un feuillet de ses notes, l'approche de ses yeux — et cela sans ralentir ou accélérer son débit. Si on ne le voyait pas faire ce mouvement, on croirait à une improvisation absolue.
Rien n'est beau comme ce respect de l'illustre avocat pour la cause qu'il défend, pour le droit qu'il représente, pour le vrai et le bien-dire. En effet, nul mieux que lui pourrait improviser, car nul n'a jamais connu mieux que lui son dossier. Aucun clerc d'à-