M. DUFAURE I
voué et même son secrétaire n'a ouvert ce dossier. Il y est entré tout seul. Ses notes étonnent. Les points de repère ne sont pas sur les idées, mais sur les phrases. A gauche, au sommet du feuillet, il y a les trois ou quatre mots qui commencent une phrase. Plus bas, au centre, un autre commencement. Enfin, à droite, idem. Je n'invente pas. Inventer c'est trop facile ; dire seulement ce qui est, voilà la difficulté qui me tente. Cela prouve aussi que M. Dufaure est encore plus sûr de sa pensée que de sa parole. Quelle leçon pour tant d'autres orateurs !
Et sa clarté vous saisit, et sa force de dialectique vous empoigne. Cet orateur serait sans rival s'il maniait mieux la passion. On dirait qu'il n'aime pas à s'en servir et qu'il se sent inférieur là. Puis il a plutôt une forte qu'une haute allure. Enfin sa finesse n'a pas une distinction notoire ; — ce n'est pas grande dame !
Un de ses amis, — amis politiques, non ; il n'en a pas, — me disait ce matin que M. Dufaure avait de l'éléphant qui préfère se servir habilement de sa trompe, plutôt que puissamment de son poids. C'est vrai ! mais, si par un de ces regards rapides et interrogateurs qu'il lance sur son auditoire, il s'aperçoit que quelqu'un ou que quelque chose de ses adversaires reste encore debout contre lui, alors il emploie un de ces arguments décisifs qui l'ont rendu célèbre : — il écrase ; comme l'éléphant poussé à bout écrase avec le pied!
Faire le portrait de l'avocat c'est faire le portrait de l'orateur de tribune, qui est plutôt un avocat politique qu'un homme d'Etat. S'il joue un rôle important dans nos destinées, c'est que chaque situation politique a l'homme qu'elle mérite ; — celle qui cor-
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rcspond à M. Dufaure devait produire un grand avocat plutôt qu'un homme d'Etat.
Lavez-vous vu, l'autre jour ? Il avait besoin, pour constituer la nouvelle majorité, de tenir en éveil l'esprit anti-bonapartiste. Or, à la tin de son discours, il prononça, sans môme la souligner, avec son air de puissant bonhomme, la phrase « les intrigues audacieuses... ». L'émotion de l'Assemblée, beaucoup plus sympathique qu'opposée, l'interrompit. Mais il continua, comme s'il ne tenait pas à ce qu'il avait dit d'une façon sans doute incidente. Or, cette phrase,., je parie tout ce que vous voudrez qu'on pourrait la retrouver écrite quelque part, au coin ou au beau milieu de son feuillet de notes ! Tout l'homme, ou si vous l'aimez mieux, tout l'avocat est là. A coup sur, ce n'est pas du Berryer, mais c'est au moins du Rouher.
A la tribune, il semble improviser plus qu'à la barre, parce qu'il est obligé de répondre parfois à des argumentations spontanées. Mais laites l'expérience suivante : — Essayez d'exprimer une de ses pensées sous une forme plus claire et plus concise. Remplacez, si vous le pouvez, un de ses adjectifs par une meilleure épithète. Vous ne le pourrez pas. Son mot n'était pas seulement bon : il était le meilleur.
Cependant, cet orateur politique a un défaut considérable. Habitué à être écouté au palais par des hommes qui comprennent à demi-mot, il ne revient pas assez sur le même argument. Tout ce qu'il dit se tient de telle façon que tout a besoin d'être entendu. Et les distraits ou les paresseux d'esprit peuvent per-