‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 34 sur 68 · DUC D'AUDIFFRET-PASQUIER · texte numérisé non relu

DUC D'AUDIFFRET-PASQUIER

Pas plus tard qu'hier, un des amis du duc, son pareil par certains côtés, me disait : « Maintenant si d'Audiffret tombe, il se cassera le cou, car, d'accord avec l'opinion publique, nous l'avons mis bien haut ». Il est petit, mais les petits sont d'ordinaire plus ardents que les grands. — J'imagine qu'il en est ainsi parce que leur cœur est plus rapproché des extrémités ! Le duc est, organiquement parlant, de la famille des Thiers, Louis Blanc, d'Andelarre. Le duc est fils, petit-fils, neveu et petit-neveu de financiers. Il est né sur la couche froide des chiffres. Il a tête le carré de l'hypoténuse.

Quand le duc Pasquier s'occupe d'affaires, il devient froid comme un 8 ou un 9. Un de ses oncles lui ressemblait sur ce point. Il était receveur général à Nantes en 1845, et on disait de lui qu'il parlait de tout sans entendre ; mais qu'il écoutait parfois sans parler, quand il s'agissait de chiffres. Ce d'Audiffret était un fort joueur de whist comme son neveu 5 et, toujours comme son neveu, il était si vif, qu'à moins d'être percepteur, c'est-à-dire son sujet, oncqucs ne voulait être son partenaire. Et la laveur dont jouit aujourd'hui la partie du mort au whist vient peut-être des d'Audiffret !

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Au contraire, son oncle Pasquier, qui lui a donné la couronne toute tréflée, alors qu'il n'en avait qu'une mi-tréflée, ne lui a pas légué son sang-froid légendaire. Le duc tient au grand Pasquier par son goût et son aptitude extraordinaires pour les grandes affaires publiques -, mais il est par sa nature chaude, des d'Audiffret, — les anciens d'Audiffredi d'Italie ! J'ai lu dans certains journaux que le duc devait à l'Empire une certaine reconnaissance, parce que ses lettres patentes de substitution sont signées par Napoléon III. N'exagérons rien. Il s'agissait, en l'espèce, des conséquences juridiques d'une adoption et le duc ne doit pas être plus reconnaissant à l'empereur que vous, à qui le tribunal aurait donné un moulin à vent « au nom de l'empereur ! »

Quand le duc monta à la tribune au sujet des fameux marchés, sa renommée commençait déjà entre collègues. Il était coté ainsi : « un qui parle! » En effet, il parle très-bien. S'il avait été seulement avocat-stagiaire en province, il serait un très-grand orateur. Aujourd'hui, il est encore obligé de préparer sa phrase, — quand la passion ne fait pas sortir de ses lèvres ces phrases spontanées qui sont les plus véhémentes. Mais laissez faire ! Voici qu'il va parler à toute heure et sur tout et sur tous. Dans deux mois, l'orateur, dont l'exorde et la première partie du discours sont comme embarrassés, aura acquis toute la largeur de son envergure. Or, en ce jour que je dis, le duc entra dans la renommée, comme un couvreur qui tombe, pendant un concert, à travers le vitrage du Palais de l'industrie. Tout le monde se dit alors « quel est donc ce Monsieur qui casse si bien les vitres! » Mais si on peut très-facile-

ment, en France, surprendre la renommée, on ne la détient que par quelques grandes qualités ou grands vices, dominants et permanents. Le duc est un tempérament, plus encore qu'un grand talent.

Nous avons de hautes honnêtetés et de superbes talents, mais un tempérament d'orateur, d'homme d'Etat ou même simplement d'homme ne se trouve point dans le pas d'un cheval. Le duc est une conviction. Par le temps qu'il fait, être sans haine est peut-être un aussi grand péché qu'être sans amour,

— or, le duc ne pêche pas sur ce point. Une des manifestations la plus brutale, mais la plus nette de la conviction, c'est la haine — or, le duc semblait haïr bien. La parole vibrante, parfois comme étranglée, avait jeté dans la Chambre et dans la rue des mots qui enfiévrèrent les poitrines. Le ton fut encore plus railleur et mordant que la chanson. Et, chose qu'il faut souligner ! en lisant la phrase chacun entendait la note. Portraitiste, je ne discute pas s'il a bien fait d'agir ainsi ; je dis qu'il l'avait fait bien. Donc le duc Pasquier avait dit : « Sus à l'Empire »

— avec une passion chaude, âpre, sifflante, — avec ce frémissement contagieux qu'avait Rachel quand elle disait : « Je te hais ».

Le succès de M. d'AudilTret-Pasquier fut immense. En France, il y a moins qu'on ne le croit d'impérialistes, de légitimistes, d'orléanistes et de républicains. D'ordinaire, le Français, surtout le Parisien, ne s'occupe de la politique qu'après sa vie pour qui il bataille, et seulement dans les rapports qu'elle a avec ses intérêts privés. Il lit, chaque jour, un journal ou des journaux et bien souvent sa politique ne dure que ce que dure une demi-tasse. Mais la parole

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