LE DEC D AUDIFFRET-PASQUIER
du duc visait une des fibres les plus sensibles du cœur français, parce que c'est celle qui a le plus souffert. Et puis, c'est dans la chair humaine de faire tomber sa colère contre quelque chose ! Si Dieu jette un malheur dans votre maison, vous brisez une carafe pour conjurer la déveine. Cela est si vrai, que des deux colères que le duc Pasquier a eues, le pays n'en a retenu qu'une. Ce fut celle qui vibra contre F Empire et non celle qui écrasa la Révolution radicale. La Révolution a fait semblant de ne pas entendre. Cependant M. Gambetta a de bonnes oreilles — mais en politique surtout, il n'y a pas de sourd pire que celui qui ne veut pas entendre.
« La haine coule entre mes doigts », a dit le duc. On peut croire sur parole ces hommes qui, du haut d'un siège de président de la Chambre des députés, font les allocutions crânes qu'on sait. Ils peuvent se tromper, mais non tromper. Le duc disait vrai quant à ce qui regarde ses sentiments d'homme privé. Ce petit, malgré ces deux diamants de Sancy que la nature a mis dans ses yeux, a, je le jurerais, plus aimé que haï ! Mais il y a des paroles publiques qu'on ne peut reprendre et des phrases imprimées si creux qu'on ne peut les effacer ! Cela se fait entendre et reparaît sans cesse dans la vie de l'homme public. Le duc était condamné par l'opinion, s'il avait été chargé du département de l'intérieur, à tuer les quarantesept préfets ou sous-préfets que le Siècle avait mis sur la fameuse liste.
Le duc aurait une vraie tète de moine italien, s'il n'avait pas de favoris. Il devrait les couper, puisqu'il en a si peu. Il n'enlèverait point avec eux ce grand air qu'il a. Je l'ai vu souvent dans le monde.
2IO PORTRAITS DTGNOTUS
Dcjà j'avais la pensée de faire son portrait! Il va d'un groupe à l'autre. Tantôt il semble écouter, les mains derrière le dos et ouvrant les basques de l'habit, comme devant un foyer imaginaire ! mais, le plus 'souvent, il argumente avec ce geste bien connu de la main droite qui semble sonner une cloche, ou tout à coup avec tous les gestes que peut faire un homme en plein salon, — ■ et vous ne sauriez croire combien il y en a ! Puis, quand il avait tout dit et qu'on s'apprêtait à lui répondre, il allait s'accrocher à un autre groupe. Déjà les femmes s'occupaient beaucoup du duc. « M. le duc, par-ci, » « Duc par-là!... » C'est dans les salons que commencent et finissent les renommées d'hommes d'Etat! Lamartine n'apparut plus dans le monde, quand il vit deux femmes causer sans le regarder. Cependant il me semble que le duc a disparu tout à coup du monde des salons. Les femmes auront eu, à ses yeux, cela de mauvais, que lorsqu'elles parlent il faut les écouter ! Avez-vous remarqué que le duc, — cet homme qui parle si bien, — parle peu ? M'est avis qu'il a l'ambition de devenir un grand orateur. Et, à coup sûr, il est de la langue dont on les fait! Il ménage ses entrées et ses effets. Je l'ai déjà dit : « Attendez, et vous verrez ! » Jamais homme politique ne fut plus franc que lui; et c'est là une des causes de son immense succès. Il semble qu'avec lui, en politique, il y a les trois quarts des choses qu'il faut dire et le reste qu'il ne faut pas taire ! Il préside avec un grand calme et une grande sobriété de paroles. Les hommes supérieurs sont avant tout d'excellents assimilateurs. Il est vrai qu'il serait difficile de compter les mouchoirs qu'il déchire in petto. Mais il préside en homme d'Etat, après avoir parlé en homme politique. Et la France peut être certaine que, si à la