LE PRINCE NAPOLÉON
L'isolement apparent de ce nouveau député, qui n'a pas même son Greppo, facilite à merveille le travail du portraitiste. Cependant, j'eusse hésité à dessiner le prince Napoléon, s'il ne m'avait pour ainsi dire forcé la main en s'interposant comme un gros insecte qui tombe dans le champ de la lunette. J'eusse hésité, parce que j'ai cinq respects, — et c'est beaucoup dans un temps où la plupart n'en ont pas un. — Je respecte les blasons, surmontés d'une couronne fermée-, le nom de Napoléon; le malheur ou l'exil ; le gendre de ce roi qui a été comme la vision violente de ma jeunesse ; le mari d'une femme admirable que j'ai connue presque enfant. Mais j'ai aussi un sixième respect, c'est le respect pour le lecteur, qui est en même temps le respect pour ma longue œuvre. — Je
dois et je veux faire ressemblant.
Je l'ai vu cent fois. Je le reconnaîtrai dans la vallée de Josaphat. Je ne dessinerai pas ce qui est trop connu dans sa figure. Mon crayon serait banal et ma phrase serait un cliché. On peut tout au plus ajouter aujourd'hui que le prince ressemble au Néron de la Locuste. Le ton de cire qui caractérisait le teint de Napoléon Ier, s'est depuis quelque temps légèrement bitumé sur celui du prince. Mais les traits semblent toujours sculptés par le pouce d'un maître antique. La ligne est pure. Le frottement a peu usé cette mé-
2 14 PORTRAITS I) IGNOI : S
daille. C'est encore le Napoléon de 1812. Il esta remarquer que le prince n'a jamais ressemblé au Bonaparte, à qui M. Sardou ressemble davantage. En définitive, c'est là une belle copie, mais je suis assez artiste pour lui préférer les originaux moins beaux. Aujourd'hui, la partie inférieure de la figure est trop grasse : elle s'avance un peu, et la ligne qui va du front au menton n'a pas la verticalité césarienne. Il y a prédominance de la mâchoire, ce qui annonce l'homme qui aime à jouir de la vie — alors que le front superbe et presque dénudé dit l'homme qui aime à penser. La poitrine est singulièrement rebombée. Il a les épaules hautes et le cou puissant.» Le prince a, selon une expression bretonne, le ventre dans les épaules quand il est assis.
A qui voyait de près et pour la première fois le priacé Napoléon, cette figure produisait grand effet. C'était comme une évocation du géant. Un de ses amis me disait avoir parfois vu des visiteurs absolument troublés. Surtout les femmes subissaient cet effet, et le prince ne faisait rien pour diminuer cette ressemblance. Puis on s'habituait à cette belle œuvre comme à un beau chant qu'on entend plusieurs fois sur l'orgue de Barbarie. Mais la statue césarienne a le tort de marcher, et elle marche mai ; de faire des gestes, et elle est un peu vulgaire. J'ai revu le prince il n'y a pas longtemps — à un jour que je ne veux pas préciser, mais dont je pourrais dire la date et la température, comme le fait un livre de bord.
C'était un matin, au parc Monceaux. On sait que le prince y occupe l'entresol d'un des hôtels qui entourent le jardin. Pour la première fois je le trouvai seul. Cet homme qui ne craint pas d'être isolé redoute